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14/02/2018

Pola Sieverding : coups de coeur

POLA.jpgPola Sieverding sait faire briller la lumière d’abîme et de gloire en ses imageries héroïques du boxeur. Le récit iconique jette les héros hors d’eux-mêmes tout en faisant pénétrer ce qui secoue leur buste par fougue doublée parfois d’un désarroi étrange qui apparaît sur leur visage. Photographié par une femme, le corps gagne une certaine plasticité

 

 

 

 

POLA 2.jpgIl faut donc regarder « The Epic » comme un conte « moral » et parfois érotique. Le corps devient lui-même langage et il est montré en instance de pouvoir s’imposer à un alter ego sous la contrainte de la pression de la foule et des enjeux d’un sport qui reste chargé de mythe. Il ramène à l’origine même de la lutte première qui opposa un homme à un autre.

POLA 3.pngPola Sieverding s’intéresse moins aux à-côtés du combat qu’à ce qui engage dans la psyché du boxeur. Elle montre comment le passage à l’être s’effectue dans ce qui pour beaucoup reste un phénomène de foire. Et rares sont les images qui permettent de sortir la chair au moment où se déploie une fougue, une volupté qui ne peuvent qu’interroger et mettre à mal les certitudes autant des femmes que des mâles. Les deux reçoivent de telles photographies moins comme un uppercut au foie qu’un cérémonial et un acte de foi en un direct au cœur sous la lumière des spotlights.

Jean-Paul Gavard-Perret


Pola Sieverding, « The Epic », Hatje Cantze, Berlin, 96 p., 25 E., 2018.

 

27/10/2017

Sport de classe - Maurice Renoma & Benoît Rajau

renoma 2.jpgLes images sportives font désormais partie de la réalité quotidienne du paysage visuel. Elles offrent une représentation culturelle très spécifique du corps humain dans la réalisation de ce qui est la plupart du temps inaccessible au commun des mortels. A l’inverse les photographies de Benoît Rajau et de Maurice Renoma transportent dans une « matelamatique » (Louis-Michel de Vaulchier) de prises où il ne s'agit plus de représenter simplement le gain mais la gestuelle d’une activité presque surannée ou méconnue : le billard et son rituel.

Les artistes saisissent poses et costumes qui entourent un cérémonial parfois rejeté dans des bas fonds aux odeurs de maffia, de pègre et de paris douteux. Ce qu'un certain cinéma noir américain a montré, les deux artistes le déplacent. Une mémoire référencée parvient à maturité. La vocation est non d’aider à mieux distinguer gagnants et perdants mais d’imager une mythologie élégante voire sexuelle à laquelle le regardeur est rarement invitée.

Renoma 3.jpgLa théâtralité des situations montre combien fringants et séductrices créent par la tension un vertige. Il renvoie au-delà d'une simple praxis. Se substitue une poétique. Les signaux corporels initiés par la technique ou la tactique (peur, impatience jubilatoire) sont évacués au profit de la concentration et de la beauté irénique du geste Il n'est plus demandé au sportif de changer de corps mais de l’insérer en une chorégraphie presque immobile. Le temps se défait, ne semble avoir plus de prise : comment alors ne pas penser à la phrase de Beckett "vivre est errer seul vivant au fond d'un instant sans borne" ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Maurice Renoma & Benoît Rajau, "Billard-Costard" photographies et perspective, Exposition à la boutique Renoma du 15 novembre 2017 au 23 janvier 2018:

03/03/2017

Sarah Carp la discrète

Carp.jpgSarah Carp, « Lac sensible », Musée d'Yverdon et région., du 19 mars au 1er octobre 2017.

Carp Bon.jpgSarah Carp prouve comment tout paysage peut en cacher un autre. La vie ne cesse de déborder là où la subjectivité orphique suit son cours. Le paysage le plus simple devient chimère car l’artiste retient ce qui en échappe. Si bien que ces photographies deviennent le pendant visuel à la « Fantaisie militaire », le plus bel album de Bashung. Comme lui Sarah Carp rappelle qu’il est inutile de se jeter à l’eau pour apprécier la profondeur. D’autant que la photographe n’est pas de celles qui cultivent des tendances suicidaires.

Carp bon 3.jpgElle préfère le recueillement discret le long des rives. Et chaque prise précipite dans le tourbillon de pensées et de sensations. Les mots sont inutiles. Il suffit de suivre des images. Elles trouvent racines dans une histoire personnelle. Le paysage répond aux états d’âme de la photographe. mais donnent à chaque regardeur un sentiment de paix et de liberté par une successions de détails à priori « anodins ».

Carp bon 2.jpgL’émotion reste de l’ordre de la caresse en des lieux et situations où tout devient délectable et cérémoniel. Divers types de réconciliation trouvent leurs assises sourdement, petit à petit. Chaque photo délimite un périmètre de sensations aussi intimes que générales. Elle n'ajoute rien, ne retranche pas plus mais ramènent à une méditation. Il suffit pour cela qu’une artiste telle que Sarah Carp ne cherche pas l’effet mais une poésie optique en pudeur, tendresse et gravité. Le monde y respire en ce qui tient d’un cahier du retour au pays de l’enfance.

Jean-Paul Gavard-Perret