gruyeresuisse

10/02/2020

Alain Freudiger : gloire où est ta victoire ?

Freudiger.jpgAlain Freudiger, ""Le Mauvais génie - une Vie de Matti Nykänen", éditions La Baconnière, Lausanne, 2020.

Cette biographie devient le pendant "réaliste" qu'Alain Freudiger accorde à sa belle fiction "Liquéfaction". Certes ici l'inondation est individuelle plus que générale mais la société représente elle-même  une entreprise de liquidation. L'écrivain et critique de cinéma. Membre des revues "Décadrages" et de "La Distinction", grâce à sa curiosité et son travail d'archiviste à la Radio suisse romande, Freudiger crée ici un livre qui tient de l'apologie, de la farce et  de la tragédie.

Le livre retrace la vie du sauteur à skis finlandais Matti Nykänen. Il s’imposa comme prodige ovniesque dans les années 80 en tant que quadruple champion olympique à Sarajevo et Calgary. Mais la suite n'est pas du même tabac : mariages, ruptures, violences jalonnent une descente au enfers. De mascotte Nykänen devient "idiot national" qui flirte avec le rock’n’roll, le striptease, la prison tant il est entraîné dans une valse médiatique où l'alcool tient lieu de démon pour un champion sportif réduit à une icône trash et pathétique en Finlande.

Freudiger 2.pngA la suite du protagoniste l'auteur fait partager l'errance d'une aventure qui passe des lauriers au comique et à l’apocalyptique dans un parcours initiatique à l'envers. Le livre prouve combien la gloire n'est en rien un salut. De l'approbation générale le héros tombe dans le "buzz" de ses dérives. Elles l'écrasent sous la tapette des médias. Le scandale est suivi par l'auteur dans tous ses mécanismes peu propices à la survie du héros dont les plumes d'oiseau des cimes n'auront permis de planer que quelques années avant qu'il retourne à l'état larvaire. Preuve que la gloire est ambivalente. L'avènement de son royaume terrestre demeure bien hypothétique. Le texte le démontre de manière aussi plaisante que rigoureuse. Elle emporte en montrant tout ce que le prestige peut induire et cacher.

Jean-Paul Gavard-Perret

15/08/2019

Christine Boillat : combats en forêts nocturnes des morts vivants.

Boillat.pngLes fusains sur papier de Christine Boillat permettent d'entrer dans un monde baudelairien "étrange et pénétrant" et des histoires mystérieuse en de sombres clairières. La lausannoise ancienne élève de HEAD de Genève a reçu de nombreux prix pour ses installations oniriques qui transforment le monde au milieu des ordres de l'image et de l'esprit.

Boillat 2.jpgSemblent surgir des fêtes là où parfois un cirque se plante. Mais rien ne flamboie ouvertement. Dans ses dessins comme dans ses installations tout est offert par halos de lumière. Ils contredisent l'aspect festif de ces carnavals. S'y découvrent  moins des barbes à papa que de petits cadavres animaliers au milieu d'une nature en décomposition et dans une noria de moustiques.

Boillat 3.jpgLe rêve pourrait donc tourner au cauchemar  par des ruptures et disqualifications des logiques mais aussi l'extirpation difficile des retranchements primitifs. Néanmoins demeure le charme de montages où rien n'est caché des mouvements de vie mais aussi de mort. Celle qui fut une des premières à animer "L'espace Kugler" de Genève réalise un univers grouillant et organique où tout devient le symbole d'une vie plus complexe de celle que l'art donne souvent en partage. Ici de froides agitations créent des ruptures entre glaciations et feux terrestres. Et nous voici soudain, par le dehors, entrant dans les cavernes de l'être.

Jean-Paul Gavard-Perret

Galerie Laleh June, Bâle, 2019.

13/05/2018

Jacques Cauda et Les petites reines

Cauda.jpgPour Jacques Cauda la valeur n’a pas attendu le nombre des années. La vigueur non plus. Dès l’âge de cinq ans il fait d’une de ses conscrites sa première sirène si reine. Le tour était pris. Celui de France. Et l’artiste et écrivain n’ignorait rien de Koblet ou de Gimondi. Il est vrai que par déformation intellectuelle ou affective il cultive un goût pour les grimpeurs.

L’auteur nous livre ici des extraits autobiographiques qui suivent un vieux Tour de France moins façon « Miroir Sprint » que « Courrier Picard ». Pour autant l’auteur ne se limite pas aux exploits des coureurs. A sa manière il propose le tour de celles qui se nomme France ou de tout autre prénom et quel qu’en soit la morphologie et la découpe de leur étape. Les seins ne sont pas toujours des promontoires et certains popotins s’incurvent tels des configurations abyssales. Mais qu’importe même les étapes de plaine sont pleines de délices et d’eau d’as par la grâce de femmes fontaines.

Cauda 2.jpgPour les lèvres de Cauda tout devient coupe - sombre ou non. L’auteur devient Phénix de ses hôtes et qu’importe leur bois. Tout est bon à l’ébranlement des tempêtes - et pas seulement sous un crâne. Le désir serpente non seulement par l’existence des lacets des cols mais par les lignes droites des corridors qui mènent à des chambres étroites. Cauda y monte en danseuse pas seulement des coryphées ou des fées. Aux saturnales d’été (et d’être) tout jambon est bon et le stoïcisme anachorète ne remplace jamais l’hédonisme jusqu’en queue. Et pas seulement de peloton.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, « Vita Nova », Editions Unicité, Saint Chéron, 2018, 106 p., 14 E..