gruyeresuisse

11/08/2018

Le growl de Mark Seliger

Seliger.jpgIl faut reconnaître à Mark Seliger deux qualités : un art consommé du portrait capable de parler par lui-même et hors contexte et une capacité à retirer, dans le monde « people », les étoiles dignes d’intérêt. L’artiste se détache face à ses modèles juste ce qu’il faut pour distinguer la « vraie » lumière de l'aspect superficiel de la brillance superficielle. C’est sans doute pourquoi il opte pour le noir et blanc moins soluble dans l’effet de réel - ce qui donne à la « star » une sorte d’état « pur ».

Seliger 2.jpgSeliger sait que pour un artiste "le style c'est l'homme" (ou la femme par exemple lorsqu’il saisit Patti Smith) et il a su le traduire. Qui ne connaît pas Lou Reed peut s’en faire une idée juste à travers le portrait du photographe. Non seulement il remarque la forme du visage et du corps mais ses prises rappellent le sang qui les irrigue. En changeant la place de la lumière sur le corps de Keith Richard il corrode ce que l'ombre chez le guitariste spécule tout en suggérant son énergie particulière en devers de celle de Mike Jagger.

Seliger 3.jpgUn tel créateur ne photographie donc pas comme une machine. Il marche au devant chaque pulsation : pour lui le cerveau de ceux qu’il saisit sont les rues ou les mille plateaux qui charrient une création. A sa manière il la suggère par la virtuosité du portrait au-delà de son « mood », la boue des bayous, le sel des rues, les spotlights des scènes.

Jean-Paul Gavard-Perret

10/08/2018

Audrey Tautou photographe

Tautou.jpgL’actrice Audrey Tautou a reçu son  premier appareil pour sa première communion. Elle était à l’époque fascinée par Diane Fossey et son approche des gorilles. Elle s’imaginait, comme elle, aventurière capable de photographier les animaux sauvages. Depuis elle n’a jamais cessé de pratiquer cette activité. Mais dans la jungle urbaine. Et c’est seulement l’année dernière à Arles qu’elle a osé présenter ses œuvres dans une exposition intitulée « Superficial ».

Tautou bon.jpgA priori dans de tels portraits Audrey Tautou s’amuse : elle se déguise, renverse son image avec humour et sans retouche. Le titre de l’exposition est en lui-même un clin d’œil. Mais il lui permet autant à revisiter le concept de superficialité à travers l’art photographique. Son œuvre en ce sens est iconoclaste, elle permet de franchir un seuil d’accessibilité à une sorte de paradoxale intimité où elle présente ce qu’on n’attend pas forcément d’elle. .

Tautou bon 2.jpgJouxtant les photos qui ont façonné son image publique dans les médias et bien sûr au cinéma, elle offre ici son propre « commentaire » visuel en contre-champ. Sachant qu’une actrice n’a dans son travail aucune prise sur son image et qu’elle ne peut la contrôler, elle se permet un écart à travers divers masques : ils prouvent que le « faux » peut être plus juste à ce qui est proposé ailleurs - au cinéma ou dans les revues - comme vérité.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

05/08/2018

Patrick Lichfied : le corps en pente douce

Lichfield bon.jpgPatrick Lichfield montre ce qui reste lorsque le réel est dégagé de tout emmerdement et que l’obstacle du vide est franchi. Il « oblige » à entrer dans le vertige. Et quoi de mieux que l’aréole gonflée du sein de la passagère d’un taxi à New York ou les ailes artificielles d’un ange rattaché à un crochet et dont le corps repose sur le dos.

Lichfield 2.jpgLe photographe éloigne le sens désolant de la réalité en de telles pentes douces. Il prend le parti du rêve aux intensités pacificatrices. Tout est alors possible : la nudité évoque le désir : il n’est que caressé au sein d’une solitude sans tristesse. Tout reste « calme, luxe et volupté » (Baudelaire) entre les parenthèses enchantées du suspens de tout sinistre. La lumière n’est plus l’illusion de la nuit mais le vertige d’un monde dégagé de ses vicissitudes.

 

 

Lichfield.jpgLe réel n’est plus le mur où le voyeur se cogne. Sa porte s’ouvre vers la beauté qui fascine (sans le plaisir qui tue). Soudain le voyeur n’a plus à peser ses fantasmes au trébuchet de l’inquiétude, à l’ajustoir des tourments. Sa conscience vétilleuse s’efface par l’éclair d’une folie de voir dont le grain légende le monde. Et ce des premières lueurs de l’aube à celles du crépuscule. Lumière que lumière en quelque sorte par la sève des corps.

Jean-Paul Gavard-Perret

Patrick Lichfield, « Heatwave », The Little Black Gallery, Londres, Aout 2018.