gruyeresuisse

17/01/2021

Jean-Philippe Toussaint : écran noir

Toussaint.pngJean-Philippe Toussaint  bouscule l’apparente logique fictionnelle et théâtrale. Il fomente le peu de conformité à ce que l’on serait en « droit » d’attendre. Progressivement et dans des pots de brume,  le locuteur se perd à la poursuite des espaces devenus incertains puisque sa vue est bouchée eu égard à des architectures intempestives.
 
 
toussaint 2.jpgHandicapé suite à un attentat et ne pouvant prendre une position verticale, ce sombre héros revient en position foetale. Et tout se transforme en un monologue sinon du sourd du moins de celui qui est envahi  de ses ombres portées et par celles inhérentes au ravaudage de l'urbanisme.
 
Toussaint3.jpgLe tout en plaisanteries tragiques de la part de celui qui est victime de divers nochers démoniaques. Sans jamais moraliser - bien au contraire – Toussaint crée l'ouverture des abîmes à la mystique comme à la logique car les deux réduisent l’être en divers types de criminalité contre nature envers l'homme et son  séjour. Mais une fois de plus l'auteur ne se  fait pas d’illusion : on ne sort pas du grand néant, on y rentre. Toutefois la vie est assez sublimement médiocre pour qu’on ait envie avec le poète de la secouer afin que les étoiles se balancent dans leurs anneaux et que les fleurs d'apocalypse secouent leurs chaînes.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Jean-Philippe Toussaint, "La disparition du paysage", Editions de minuit, Paris, 48p., 6,80 E., 2021.

14/01/2021

Nouveaux enjeux de l'image : Blanca Blarer et Andri Stadler,

Stadler.jpgBlanca Barer, «Quiet Noise», Andri Stadler, «2+2=5», Galerie Mark Müller, Zurich, 15-16 janvuer2021.

 
Les deux artistes suisses Blanca Blarer et Andri Stadler provoquent, dans une approche conceptuelle et abstraite de leurs travaux,  un glissement du réel dans le symbolique.  Les images se transforment subrepticement selon une radicalité contre toute instrumentalisation de l'image.
 
Barer2.jpgCes modalités ouvrent à une nouvelle perception. L'image se diffracte en parcelles et une sorte de dénudation et une neutralité expressionniste pour  tenter de trouver l’essence du langage. Le tout en supprimant des constructions sociales des images et leurs codes. L'image échappe au stéréotype et n'agit plus comme un outil de régulation.
 
01_der_doppelte_blick-1023x804.jpgSe produit une forme de souplesse qui fait bouger le connu et de stable moins pour émouvoir qu'inquiéter, pour accueillir la nouveauté et l’adapter. Si bien que les modèles d'identification sont modifiés par la sphère d'action des deux artistes. Ils intègrent de nouveaux enjeux tant par le "dessin" que ses matières. De telles oeuvres deviennent des carrefours de signification singulières et contiguës où tout se construit et déconstruit.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

11/01/2021

Le naturalisme poétique de Perrine Le Querrec

Le Querrec.jpgPerrine Le Querrec, "Les trois maisons", Les éditions d'En Bas, Lausanne, 2021, 192 p., CHF 26.- | € 17.-
 
 
Perrine Le Querrec construit une langue contre le silence et possède un regard qui fouille les zones d'ombre. Les images et les archives sont à la base de son travail poétique, tout comme son engagement auprès de ceux dont la parole est systématiquement bafouée.  Dans ce livre elle explore des lieux "sauvages" où les êtres sont enfermés en divers zoos humains. Mais de telles femmes - car il s'agit bien d'elles - permettent de comprendre comment fonctionne la civilisation. Tout passe ici à travers l'une d'entre elles : Jeanne L’Étang. Enfermée des combles de la maison maternelle aux pavillons de la Salpêtrière jusqu’aux salons des maisons closes, l'héroïne apprend à vivre dans ces prisons dorées ou non. L’auteure s’est immergée dans les archives de l’Assistance Publique et de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, pour y retrouver penseurs et artistes de l'époque, clients des bordels, les dites hystériques, les bourgeois, les mendiants.
 
DPerrine.pngerrière les murs de la Salpêtrière, les folles nous apprennent à connaître la raison. Et dans les chambres aux miroirs multiples, les filles servent à montrer les désordres de l'ordre. Le tout dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle. La ville est encore à l'époque celle de tous les excès où se déploient prouesses de la science, grands travaux d’urbanisme, scandales de l'art et brutales politiques prétendues hygiénistes.
 
Perrine 3.pngLe langage le plus puissant et précis possible, possède juste l'obscénité nécessaire et la maltraitance formelle pour donner à l'Irrégulière - sur lesquels sont venus s'asseoir les maîtres et leur séant par forcément bienséant de leur morale ou ce qui en tient lieu- le révérence qui lui est due. Certains boucs peuvent se caresser les cornes en hommage au sexe statufié de Victor Noir au cimetière du Père Lachaise. Car la terre des terrils  de la prêtresse devient miraculeuse et possiblement sainte Sexo. Dès lors, "Mère voici ton fils" dit la putain de la langue aux obscènes à qui elle tend ses seins. Et soudain la littérature devient l'huile de ricin pour montrer ce qui ailleurs se cache - même dans ce qu'on nomma, à l'époque où se passe le livre,  le "naturalisme".
 
Jean-Paul Gavard-Perret