gruyeresuisse

22/05/2017

Mark Boulos autour du monde


Mark Boulos 2.jpgTraversant le documentaire et la fiction, le réalisateur américano-suisse Mark Boulos partage sons temps entre tournages et expositions. Il réussit ce que peu d’artistes arrivent à faire : lier l’ethnographie à la vie réelle dans une hybridation de genres :documentaire et installation. L’artiste parcourt des lieux eux aussi hybrides : le Londres de la City, le conflit dans le delta du Niger, des scènes de tournages à Hollywood, etc..

Mark Boulos.jpgLes rapports entre le cœur des êtres humains reste au centre de son travail. Dans son documentaire «All That Is Solid Melts into Air» (2008) il compare la crise des marchés financiers américains avec les rituels protecteurs de rebelles nigérians démunis combattant les sociétés pétrolières. Avant même le 11 Septembre, il présenta dans « Self-Defense» (2001) le portrait d’un sympathisant d’Al Qaida à New York. Avec «No Permanent Address» (2010) il explore une des guérillas philippines marxiste et paysanne Plus loin de l’actualité brûlante il a montré dans «The Gates of Damascus» (2005) une femme qui a des visions miraculeuses.

Mark Boulos 3.jpgL'artiste prouve qu'au-delà des cultures et des lieux du monde, la part commune à l’humanité se décline à travers des représentations symboliques, des mythes, des rêves et des combats. Parfois le travail est moins purement documentariste. «Echo» (2013) est une installation interactive où le spectateur voit sa propre image face à lui, grâce à une installation d’écrans invisibles et réflecteurs. Dans tous les cas Mark Boulos cherche à montrer des traces complexes entre les aires de la politique, de la religion et du cinéma.

Mark Boulos 4.jpgChaque montage crée une narration pour sortir des codes de la représentation tels qu’ils se déploient dans l’art vidéo contemporain. Ses films échappent aux projections littérales et habituelles. L’artiste pousse le processus filmique dans sa complexité et parfois jusqu’aux limites du réalisable. En conséquence les images sont pénétrantes, perturbantes. Elles rappellent parfois le passé, et surtout le présent avec l’espoir de dépasser ce qu’il en est du monde. Le livre - avec son choix d’image et ses interviews - propose la première monographie du créateur.

Jean-Paul Gavard-Perret

Mark Boulos, Eponyme, sous la direction de Matthew Schum, Hatje-Catze, Berlin, 160 p., 29,80 E., 2017.

14/02/2017

Peinture et polémologie : Alexandre D’Huy


D'Huy2.pngAlexandre D’Huy – « Impact », Vernissage le 20 janvier, Analix Forever & Garage du Cirque, Genève.

 

BarbaraPolla présente la première exposition en Suisse d’Alexandre D’Huy. Il existe dans ses paysages le froid de la neige et celui des blindés qui - quoique de couleur sable - provoquent un frisson : « Même le jaune est froid ici » écrit la galeriste face à ce qui pourrait presque se qualifier de peinture de guerre qui se partage entre différentes cartes et machines. Les premières balisent les secondes ou les transforment en cibles potentielles.

D'Huy.pngL’effet de réalité, lorsque le regardeur se rapproche des oeuvres, donne une sensation de peau épaisse. Des carapaces propres à affronter la guerre jaillissent à travers entre autre la série aux grands formats de  cadrages serrés : les masses y sont encore plus impressionnantes et déshumanisées. Aux plans rapprochés font échos des toiles pixélisées. Il s’agit de vues du ciel par l’œil de la technologie, prises par des drones ou des satellites d’observation. L’œuvre ramène à une image de guerre qui s’oppose à celles des jeux vidéos du genre. Il n’existe plus de présence humaine. La chair à canon est effacée moins par pudeur que pour signifier que les guerres postmodernes sont d’un « art nouveau » qui échappe à l’artisanat humain.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/11/2016

Agonies et castagnes : Alexandre Friederich et la revue "Toute la lire"


friederich.jpgNé à Pully, Alexandre Friederich est un auteur majeur trop méconnu. Ecrivains des apocalypses il livre avec « Cassations » dans la revue « Toute la lire » un texte majeur. Face au mal « qui a ses formes spécifiques d’action » l’auteur ne l’exclut pas : il en fait son champ clos dans une écriture de combat et de témoignage qui rappelle les grands auteurs américains (Steinbeck et Dos Passos en tête).

Tout à lire.jpgSorte de vieux beatnik Friederich parcourt les univers dévastés par les crises et la mondialisation. L’écriture est autant intime qu’expressionniste. Pas de logos ou de lyrisme. Mais l’esthétique des ruines et des périphéries. Les mots rebondissent là où la pensée heurtant le monde et sa misère ne lâche rien. Le propos est sociologique, politique et social mais avant tout poétique.

 

Tout à 2.pngLà où la volonté de puissance et de profit des nantis fait refluer les mots des opprimés, Friederich les émet dans ce qui est autant une figuration du monde que sa métaphore et tout autant la prémonition d’un univers qui tétanise. Le « social cosmétique » des apparences est dégommé afin de suggérer comment la souffrance s’abat sur les humiliés. A l’image de tout ce qui est écrit dans la revue de « poégraphie » de Christian Désagulier et de Julia Tabakhova et hors de toutes théories, là où la moisissure ronge, les mots enflent : une tache nouvelle engrosse la littérature pour qu’elle soit un acte de résistance. Elle trouve ici une forme de sublimation.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Tout la lire- n° 1 et 2 », éditions Terracol, 2016, 12 et 18 E..Voir le site www.editions-terracol.fr