gruyeresuisse

09/03/2019

Espaces d'espèce en danger- Vivianne Van Singer

VSinger.jpgivianne Van Singer, "Ephémères", Espace L, Genève à partir du 14 mars 2019.

Les fleurs de Vivianne Van Singer sont d'un genre particulier. Nées non du sol mais de ses profondeurs (le pétrole), elle sont le "fruit" de l'insouciance humaine atteinte de myopie et d'égoïsme. Elle en a fait l'espèce la plus répandue et la plus mortifère. Et celle-ci conserve une durée de vie quasi éternelle face à la finitude humaine.

Plutôt que de produire "du" discours critique l'artiste s'empare de ces "objets" dérisoires. Elle les reprend dans leur caractère presque indicibles. Elle joue sur formes et couleurs de ce qui est soumis à une dégradation et liquéfaction des plus aléatoires. provisoire. L'artiste "revivifie" le "déchet" le plus commun. Elle en fait sa capacité d'émerveillement qui ne va pas sans une immédiate contrepartie d'inquiétude devant cette invasion programmée. Chaque jour un peu plus la fragilité de l'objet fait masse. L'impressionisme des images rappelle moins Monet qu'un nouveau Vietnam.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/03/2019

Deplacement

Deplace.jpgAngélique De Place a défini ainsi sa série : "L’Invisible est une série personnelle de mon expérience de l’endométriose. Diagnostiquée en 2017, cette maladie m’a coûté quatre interventions chirurgicales". Pendant ces mois d’arrêt, je m’efforce - quand mon état me le permet - de mettre en image la réalité de cette maladie invisible et si mal diagnostiquée. Mais il ne s’agit pas de moi". L'artiste témoigne en effet d'un mal qui touche beaucoup de femme mais reste inconnue et souvent mal diagnostiquée.

Deplace 3.jpgEt l'artiste de précise : "L’endométriose se révèle être bien plus qu’une question de santé. C’est une véritable question de droits des femmes". Dès lors la série devient un document. Mais la photographe a trouvé la force et la "grâce" pour suggérer la douleur, la fatigue, de dépression, l’anxiété et bien d'autres paramères intimes, sociaux et finenciers qu'entrainent cette maladie.Ici l'intime trouve, au delà du simple reportage, une manière de "déplacer" l'habituel "traitement" esthétique de la nudité et du corps de la femme.

Deplace 2.jpgCe récit du calvaire devient un journal sous forme poétique. Certes l'image ne sauve pas mais elle "dit" sans doute bien plus que les mots. Existe une radicalité, un «je traverse, j’ai été traversé ». Jaillit la présence d'une vie "matérielle" de l'angoisse, de la peur, du souffrir. Solitairement mais aussi solidairement. Il y a là un «Tout y baigne. C’est là que j’ai vécu» comme écrivait Duras. On peut y vivre encore ? Oui sans doute mais ce chemin d'exil n'est pas simple. A la douleur pas de réponses de cire, mais de circonstances. Une réponse militante. Là où certaines restent debout, d'autres couchées sur le flanc. Contre et face à la détresse de se perdre, il faut réapprendre à ouvrir les yeux, cesser de se taire.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Angelique De Place, "L'invisible", http://www.angeliquedeplace.com

01/03/2019

John Berger : histoire de la peinture

Berger BON.jpgAvant ses essais de critique d’art dont "Voir le Voir" où s’élabore une conception matérialiste de la vision, ses textes sur le monde rural, la contribution en tant que scénariste aux films d’Alain Tanner ("La Salamandre", "Le Milieu du Monde", "Jonas"), sa fiction qui lui permit d'obtenir le Booker Prize ("G"), puis "King", le roman d’un SDF raconté par son chien ou encore des recueils comme "Fidèle au rendez-vous", l'écrivain dans "Un peintre de notre temps" montrait déjà tout son engagement.

Il est enfin réédité. Le personnage est un peintre hongrois à l’époque stalinienne qui s'exile à Londres. Travaillant sur son projet, John Berger avait déclaré ne pas savoir si son livre serait considéré comme un essai, un roman, un traité, un cauchemar tant le critique d’art, le romancier et l’essayiste sont indissociables chez l’auteur.

Dans ce roman le héros Jonas Levin disparaît. Le mystère de cette disparition le lecteur va le comprendre en lisant le journal du peintre. Celui-ci est "doublé" par la voix de John, son ami et admirateur. Leurs deux voix se complètent à travers la passé et le présent de l'écrivain, l'évolution de ses travaux et celle du temps. L'artiste tente de justifier son rôle de peintre et de l’exploitation à laquelle il est soumis.

Berger 3.jpgCette double voix touchent donc une plaie commune en effet de "repons". Le texte est concentré sur cette vie que le peintre comme son biographe sait qu’il va la perdre. Ici la connaissance de soi s'accompagne de celle du monde et répond à la question : et vous vous savez ce qu'il en est de la peinture ? C'est ce qui  en fait sa richesse là où l'artiste se retrouve "la tête couronnée dans une mine de charbon".

Jean-Paul Gavard-Perret

John Berger, "Un peintre de notre temps", traduction de Fanchita Gonzales Battle, L'Atlier Contemporain, Strasbourg, 224 p., 25 E., 2019.