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10/11/2022

Hannah Darabi : réécrire l'image photographique et la pop-culture

Darabi.jpgHannah Darabi, "Soleil of Persian Square", Fotohof, Salzburg, Autriche, du 3 décembre 2022 au 28 janvier 2023.

Avec  "Soleil of Persian Square", Hannah Darabi part à la recherche de l’identité visuelle de la diaspora iranienne de Los Angeles. La révolution islamique de 1979, qui a entraîné une énorme vague d’émigration. Et la plus grande communauté iranienne en dehors de l’Iran se trouve aux États-Unis. Elle se retrouve à Los Angeles et dans les villes environnantes - en particulier le comté d’Orange.
 
Hannah Darabi donne un visage à cette zone, familièrement connue sous le nom de "Tehrangeles". Adolescente à Téhéran, elle a  connu la pop-culture  rarement accessible. Depuis la révolution islamique, la musique pop était considérée comme incompatible avec la moralité de l’État. Hannah Darabi la redécouvre et la combine avec les paysages urbains de la grande région de Los Angeles où elle identifie des traces de la diaspora iranienne, avec des portraits de ses habitants ainsi qu’avec des artefacts pop-culturels : couvertures de cassettes, des paroles de chansons, des captures d’écran de clips musicaux des années 1980 et 1990.
 
Elle ouvre ainsi son regard vers un espace réel, mais aussi imaginaire. Et le phénomène pop-culturel qui s’est formé en opposition à la doctrine de l’État iranien et fut rejeté par les intellectuels laïques comme une forme d’art inférieure. Il retrouve une position de choix  au milieu de diverses formes de l’émigration iranienne que la photographe illustre de manière à la faire jaillir à travers des variantes.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

06/11/2022

1011 : confrontation et dialogue

1011.jpgAvec ses séries "Vous êtes ici " & " La robe de Médée ", 1011 continue d'explorer notre relation à la terre au moment où des limites sont dépassées par l’action de l’homme. Les dessins, installations, photographies de la créatrice sont souvent des représentations physiques de la question à laquelle elle s'attache selon un engagement politique certain là où il ne s'agit pas de donner des réponses mais faire "vivre les questions" inhérentes à la condition humaine.
 
1011 3.jpgPreuve que l’art désincarné n’est pas celui de 1011. Sous cette signature binaire incluant un mari philosophe, se tient le thème générique de son œuvre : la soumission de l’homme au déchaînement de la technique et à ses effets considérables dans l’histoire (la déshumanisation intégrale dans la Shoah, les violences culturelles spécialement faites aux femmes, l’aveugle fascination pour la technologie, crise climatique...).
 
1011 2.jpgL’artiste produit beaucoup d’œuvres qui induisent  d’abord une empathie. Mais à y regarder de plus près cela n’est pas si simple : son art est un crapaud qu’il faut embrasser longuement avant qu’il se révèle.  Chaque œuvre  donne en effet l’impression  d’un contre coup. A la fois d’un passé, d’une filiation et de racines mais aussi d’un devenir sombre : l'art devient un révélateur et une mise en garde.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
1011, "tout contre la Terre", Muséum de Genève, du 14 octobre 2022 au  25 juin 2023.

04/11/2022

Totems sans tabou : Stéphane Martelly et Claudia Brutus

Brutus 2.jpgStéphane Martelly et Claudia Brutus inscrivent un réapprentissage de la liberté en deux pans : d’une part, la rencontre  douloureuse avec l’institution scolaire - ses contraintes, son alignement ou dressage ; d’autre part, la promesse à une enfant qu’il elle  franchira les épreuves de la vie grâce à un fil d’or et d’argent. Dans les deux cas, le motif de la ligne oscille entre la barrière et la tresse dansante, entre la règle droite et la courbe du désir que Claudia Brutus reprend à sa façon. Si bien que les deux femmes réinventent une langue première. Celle de  la liberté  à retrouver.
 
Brutus.jpgElles intègrent des "frictions", cassent de vieilles fictions colonialistes, décousent le tricot de leurs fusibles en glissades libertaires pour les déplacements de nos bornes. Tout se met à vriller face aux lignes droites d'une culture hégémonique. La légèreté de l’être comme sa douleur sont là. Les deux créatrices font surgir des troubles, des trous à combler par des failles intimes. Elles offrent et défendent un autre corps afin qu'une psyché différente s’y projette. 
 
Elles franchissent un seuil entre ce qui existe et ce qui ne peut arriver.  Elles le traversent avec leurs mots et images. Nous glissons dans leur faille pour les rejoindre. Les haïtiennes de corps et de cœur relient le corps et la pensée à ce qu’ils ignorent et qui leur fut interdit. Soudain mots et images dans leur mixage rupestre et sophistiqué créent en une remise en jeu des totems féminins sans tabou mais avec une poésie de l'ordre du désir indicible et de revendication politique.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Comme un trait. Le fil d’or et d’argent, textes Stéphane Martelly, dessins de Claudia Brutus, livre d’artiste, Montréal, 2022. 60 p., CAN&US 30$ , EU 30 E..