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05/01/2022

Nathalie Perrin et le destin des reliques

Perrin.jpgNathalie Perrin, Rimbaud, Rambo, Ramuz, coll. Sush Larry, art&fiction, Lausanne, 2022, 120 p., 14,90 CHF.
 
Nathalie Perrin vient d'écrire un livre intelligent, brillant et drôle sur les systèmes de piété qui entourent la maison des écrivains - même lorsqu'elles sont fausses comme celle de Rimbaud, propriété désormais d'un marchand indien d'ex Abyssinie. Mais pour mieux encadrer son propos elle restitue non seulement ses propres voyages non sans danger qu'impliquèrent ses recherches mais un condensé historiographique sur le destin des reliques au sens large.
 
Perrin 2.jpgEn résumé  pour la muséologue  il existe en ce culte bien des supercheries. Mais tout compte fait cela reste secondaire. Et l'auteure de s'appuyer sur ce que l’historien Michel Melot avait écrit sur de tels lieux. Pour qu'ils "soient" il suffit que leur visite incline au chagrin, à la beauté romantique, à  la tristesse, au désenchantement et au spleen. La maison supposée de Rimbaud il est confondu là-bas avec Rambo...) comme celle bien réelle de Ramuz deviennent pour l'auteure le moyen de suggérer ce qu'il existe de mystérieux et d’incompréhensible et ce qui tient d'une forme de fétichisme.
 
Perrin 3.jpgToucher avec une espèce de piété les murs de la fausse ou la vraie maison d'écrivains que, ajoute l'auteure, "nous n’avions jamais vraiment lus" (voire pire : "la seule  référence que j’avais de Rimbaud, c’était la  chanson de Renaud" avoue-t-elle) permet de chercher à comprendre  les raisons qui poussent le public à des déplacements afin de vénérer la caverne des hommes dit de lettres. L'auteure n'est pas dupe. Mais compassionnelle oui. Elle comprend un tel effet d'attraction. Mais sans porter crédit au fait qu'il y aurait là un lien indissociable à la transmission d'un lieu à une  œuvre littéraire. Néanmoins un tel choix de maisons et d'écrivains n'est pas anodin.  Tout en épatant par son style ironique Nathalie Perrin montre que ces rituels répondent à une politique,  épousent une idéologie, une culture voire même une simple propension non négligeable au  tourisme.  Celui-ci trouve là une mixité entre le cultuel et le culturel au bénéfice de tous mais pas forcément de la lecture
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Nathalie Perrin, Rimbaud, Rambo, Ramuz, coll. Sush Larry, art&fiction, Lausanne, 2022, 120 p, 14,90 CHF.

15/10/2021

L'espèce humaine et son contraire

Ant 2.jpgD'une certaine manière toute l'"aventure" apocalyptique post Shoah est contenue dans cet ensemble de textes. Leur langue "transmentale" ne s’efforce pas de rationaliser la charge irrationnelle que l'expérience des camps a entraîné pas plus qu'elle ne se contente de se limiter à un témoignage naturaliste. Ce qui, massivement s’échappe de telles énonciations passe par l'oblique de la littérature.
 
 
Ant 3.jpgL'enclos dans la pensée commande le principe de tels écrits. Ils mettent en scène d’une façon qu’on pourrait littéralement dire « analytique » l’effondrement d’une civilisation  dans ses retours des cruautés. Toute une poétique prend en charge l'horreur et le scandale nazi que rien ne saurait étouffer. Et Charlotte Delbo, Robert Antelme, Jean, Cayrol et les autres ont cherché à quel miroir se vouer pour renouer avec l’identité, la reconnaissance, la perspective, les  repères face au destin d'un tel cataclysme humain.
 
Ant.jpgToutes ces victimes revenues vivantes de l'enfer ont su recréer l’enfer béant en y faisant  entrer l’énigmatique délire qu’il recouvrait chez les exterminateurs. De tels écrits opèrent le travail d’interprétation qui assure la recomposition de la logique de l'horreur. Et si dans ces oeuvres le fond est capital, il trouve là des formes capables de produire sa butée.  La difficulté de dire l'impensable n’empêche pas le surgissement de ce qui fut. A savoir la négation de l'humain.
 
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
 
Collectif, "L'Espèce humaine et autres écrits des camps" Édition publiée sous la direction de Dominique Moncond'huy avec la collaboration de Michèle Rosellini et Henri Scepi, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, octobre 2021, 1696 p..
 
Photo de Robert Antelme.
 

02/09/2021

Denise Bertschi et le monde

Ber.jpgDenise Bertschi, "Oasis of Peace. Neutral Only On The Outside", C.C.S.,  Paris du 12 septembre au 14 novembre 2021.
 
 
Denise Bertschi est intéressée aux apparences fissurées de l'Histoire et de de l’historiographie. L'artiste rend visibles les liens entre la Suisse et la géopolitique mondiale. Elle questionne les récits de l’imaginaire national comme celui de la neutralité.  Elle crée des installations et des vidéos dans lesquelles s’entremêlent des documents d’archives et des images personnelles avec des outils d’historienne, d’anthropologue et de journaliste d’investigation,
 
Ber 2.jpgL’exposition Oasis of Peace. Neutral Only On The Outside établit un lien méconnu entre la Suisse et deux régions géopolitiques majeures: le territoire démilitarisé entre Corée du Nord et du Sud d’une part, l’Afrique du Sud sous l’Apartheid d’autre part. La nouvelle création vidéo conçue pour l’exposition est entièrement montée à partir de ces matériaux d’archives.  La vidéo State Fiction est accompagnée de textiles accrochés dans l’espace, imprimés de fleurs et superposés à des slogans recueillis dans le « Swiss Camp » de la DMZ et la zone autour. Une publication éditée par Denise Bertschi à cette occasion, rassemble des essais sur le sujet ainsi que des photographies d’amateurs des années 1950 à 1980 de la Corée divisée.  
 
Ber3.jpgLe travail de Denise Bertschi, avec ses images, photos et vidéos presque banales, voire cryptiques, pourrait leurrer. Or ce qui les hante est hors-champ : à savoir ce qui se passe, ou s’est passé, juste à côté des plates-bandes fleuries, entre ici et les montages au loin, ou derrière les portes verrouillées. Denise Bertschi ausculte de près les lieux et les traces matérielles pour invalider les pratiques de l’oubli, retourner les images d’une fausse innocence et analyser la construction de récits qui deviennent des fictions instrumentalisées.
 
Jean-Paul Gavard-Perret