gruyeresuisse

15/05/2018

L’almanach François Vermot ou les pâles haies des nations


Vermot.jpgFrançois Vermot, « Palais des Nations »,  Editions Centre Photographique de Gèneve, 2018, 96 p., textes de Michael Moller, Sami Kayan et Jouer Bader.

François Vermot réussi avec son « Palais des Nations » un véritable exploit. Consacrées au lieu et à l’institution, bref à deux poids lourds géographiques et historiques, les photographies sont plus fortes que le Palais lui-même. Elles sont un peu ce qu’un Neymar ou un Messi représentent pour leur club respectif. L’auteur fait preuve d’une liberté qu’il ne galvaude pas. Son livre d’images est plein d’humour. Il fait du lieu d’échanges un palais souvent vide. Vide et quelque peu rapiécé.

Vermot 2.jpgLes parures qui se voulurent raffinées tombent parfois en pièces et ont souffert d’aménagement pour répondre aux nécessités de la diplomatie et des technologies modernes. Le palais regorge d’anachronismes que Vermot souligne forcément puisque tout date d’un mixage de styles années 30 et années 70. Ce bric-à-brac architectural colossal sera pour la première fois totalement rénové pour 2023. Et les travaux sont déjà en cours. Dans ce laps de temps -entre stagnation et remodelage – le photographe propose une visite crée particulière où transparaissent en filigranes débats, négociations bref la diplomatie dans tous ses états.

Vermot 3.jpgLe meilleur et le pire resteront ici hors champs. A la manière d’un observateur maniaque, discret mais incisif, le photographe rend hommage à ce qui fait le lieu, non dans ses moments exceptionnels mais dans la banalité du réel. Critique et astucieuse la fable du lieu devient un rien crépusculaire. Elle prouve qu’il n’est pas besoin de remonter au Pentateuque pour inventer un livre de « gala »dans le sens hébreu du terme (à savoir découverte). Entre l’apollinien et le dionysiaque que pourrait inspirer le palais, le photographe crée une pensée « radiale ». Elle permet de goûter bien des subtilités et des imprévus paradoxaux du lieu mythique. Il jouxte non seulement les rives du Léman mais le monde.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/05/2018

Raymond Depardon : Bolivia « Si »

Depardon 3.jpgDans « Raymond Depardon : Bolivia », le photographe français réunit les photos (inédites) qu’il a réalisées dans ce pays entre 1997 et 2015. Le noir et blanc souligne la rudesse du paysage, les visages des paysans, les silhouettes des femmes et le mystère des traditions ancestrales. «Je suis attiré par ces montagnards, ces paysans et éleveurs qui vivent sur les hauts plateaux », écrit-il. Il existe pour l’artiste une manière oblique de retour à la vie rude qu’il a connu enfant dans ses propres montagnes.

Depardon 2.jpgLe photographe parvient à créer une fable grâce aux dégradés de gris qui donnent plus de profondeur à l’image. Nous sommes déjà dans la vérité parce que l'image du réel prend valeur d’icône. Elle pose son aura et la réalité de sa propre trace. D’autant qu’en saisissant des visages burinés Depardon ne donne pas une ride aux portraits. Il en sonde, même au cœur de la misère, l’espoir.

 

Depardon.jpgCelui-là guérit du temps afin de fonder une éternité particulière. Il faudrait à ce titre regarder les photographies de Depardon de manière paradoxale : les paupières closes et penser à leur sujet non au développement photographique mais au développement algébrique qui met à jour dans une série tous les termes qu’elles renferment, penser aussi au développement géométrique qui permet de visualiser sur un seul plan les faces diverses d’un même volume géographique mais qui le dépasse pour renvoyer à d’autres espaces

Jean-Paul Gavard-Perret

Raymond Depardon: Bolivia , Publié par la Fondation Cartier et Actes Sud, 2018, 39€

15/02/2018

Les études de cas de Makita (Angela Marzullo)

Marzullo bon.jpgAngela Marzullo, « Homeschooling », cinema Dynamo, CNP Genève, du 20 février au 14 mars.

« Makita » connut sa première révolte féministe à 12 ans lorsqu’elle ne put s’inscrire à un club de football. Elle surprit les bonnes âmes avec ses photos « Makita Pissoff » où elle s’immortalisa en plusieurs époques de sa vie, accroupie pour un besoin naturel, tantôt pantalon baissé sur les cuisses, tantôt dans la position d’une statue de fontaine triomphante projetant un puissant jet d’eau afin d'inscrire une réflexion sur le territoire.

Marzullo.jpgAngela Marzullo poursuit sa route intempestive pour mettre à mal les souverains poncifs masculins et les injustices faites aux femmes. Ici 4 courts métrages incisifs et/ou délurés énoncent un Pas de pitiés pour les couillus. « Taranta », « Concettina », « Education for Autonomy »et « Let’s spit on Hegel », remettent en quelque sorte leur pendule à l’heure en revisitant mythes, lois et règles.

Les deux derniers sont les plus drôles et incisifs : dans un zoo est surpris un dialogue de fillettes sur l’éducation face à un bouquetin qui peut-être serait plus capable d’en faire bon usage que les mâles eux même. Le second parle d’un certain séparatisme féminin/masculin dans l’art et ses cérémonies de célébration.

Marzullo 2.jpgComme toujours l’artiste zurichoise installée à Genève lutte contre pudibonderies et impostures. Elle utilise pour cela autant une révision des vieux corpus philosophiques, moraux et didactiques, que la scénarisation astucieuse de ses propos. Performances, films poursuivent cet « enseignement » toujours réinvesti, mis à jour, réinventé de production en production et aux collisions souvent hilarantes mais jamais gratuites. Avec un sens de l’image parfait se poursuit une chanson de gestes transgressive, radicale et jouissive

Jean-Paul Gavard-Perret