gruyeresuisse

18/04/2018

Peter Kernel : un homme et une femme

Kernel 2.jpgPeter Kernel, « The Size of the Night », CD label On The Camper, 2018.

Peter Kernel est un duo rock suisse, composé du graphiste Aris Bassetti et de la cinéaste Barbara Lehnhoff. Depuis 2011, le groupe propose des expériences musicales extravagantes et des prestations scéniques impressionnantes. « The Size of the Night » donne un nouvel aspect au « chant » d’amour. Il devient des plus sensuels, la musique se réduit à une simplicité palpitante selon une version originale d’un « je t’aime moi non plus » transpirant et animal. Celui d’une passion torride entre les deux amants.

Kernel.jpgLes deux artistes renouvellent la « pop » (même si ce mot est dans leur cas trop général) via une sorte de punk et un krautrock. Ils deviennent ici – et comme souvent chez eux – une page de leur journal intime rendu publique. Nul message sinon l’évocation d’une relation de couple soumis soit à des conflits ou -comme ici - à des rapprochements « instinctifs » soulignés par une base rythmique d’un flux constant. Surgissent, loin du poncif, du fort, du très fort, parfois du problématique et ici de l’emblématique.

Kernel 3.jpgCeux qui furent jadis maître et élève ont d’abord collaboré sur des vidéos et leur bande son : ils ont commencé à enlever les vidéos et à rajouter des voix et Peter Kernel est né naturellement. Chaque album – conçu, composé et produit par les deux amoureux depuis 10 ans - demeure plein d’éboulis, de saillances et percées flagrantes. Et lorsque tout pourrait se calmer les protagonistes accélèrent les vagues de basse trémulante et tranchante. « The Size of the Night » devient XXL : elle gifle ou caresse pour estourbir l’auditeur « voyeur » sur une musique coulissante, frottée, frappée, insufflée et filant à toute allure vers certaines acmés.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/03/2018

Gérard Depardieu à Genève : qui d’autre ?

Depardieu bon.jpg« Depardieu chante Barbara », Théâtre du Léman, Genève, le 15 mars 2018

Gérard Depardieu est l’anti Orson Wells. Il n’a pas besoin de cabotiner, de jouer les ogres pour s’imposer. Dans une mise en scène où les lumières cherchent leur ombre, le comédien devient ailé, accompagné au Piano par Gérard Daguerre. De Barbara il reste tout. Plus même. La chanteuse jouait parfois d’effets superfétatoires. Le comédien ramène le chant à sa vérité première, récure dans son minimalisme tous les faux « cuicui. »

Depardieu 3.jpgDuras en voyant un tel « récital » aurait dit « c’est sublime forcément sublime ». Et qui d’autres d’ailleurs a su la dire Duras, comme il « parle » Sarraute et chante Barbara ? Gérard Depardieu est la voix des femmes. On oublie sa masse : ne demeure que la Présence. Ethérée et légère. Aérienne. L’acteur est le plus étonnant des minimalistes. Il offre une rencontre d’exception par les inflexions de sa voix, le détour d’un regard, l’esquisse d’un geste. Tout est aussi maîtrisé qu’instinctif.

Depardieu.jpgLe comédien est capable de faire résonner le silence d’une voix rauque, tendre et légère. Elle parle, s’efface devant celle à qui il prête la sienne. Nulle arrogance, nulle impudeur. Depardieu devient le passeur de polarités opposées. La vie avance sans impudence. Là où les mots se creusent, la langue est sans âge mais non sans mémoire. C’est la langue du corps et de l’âme. Celle de l’homme par les femmes. Des femmes à travers celui qui les « entend ». Tout doit autant à l’attente qu’au silence, à l’ignorance qu’à l’amour. La parole n’hésite plus à prendre des risques. Depardieu fait de même : il a choisi de ne plus se taire, de ne plus se terrer : il parle, il va parler, il va..

Jean-Paul Gavard-Perret

11/11/2017

Gentrification sonore de la matière : Andrea Borghi

Borghi.jpgAndrea Borghi, « Discomateria », dispositif électroacoustique - disques - matériaux. Librairie Humus, Lausanne, Samedi 18 novembre

Borghi 2.jpgLa musique généralement creuse le présent, l’altère par le choc ou la caresse qu’elle propose. C’est une rencontre mystérieuse dont seule la fréquentation assidue donne les clés. Sa réception subjective construit notre musique intérieure. Mais il existe aussi d’autres altérations sonores où notre silence sans fond est rayé par un aspect intempestif. Andrea Borghi, compositeur de musique électroacoustique et enseignant en arts basé en Toscane, expérimente la nappe sonore, dans sa série "Discomateria", à travers des surfaces (plastique, métal, verre, marbre) rendues audibles grâce à un traitement électroacoustique via une platine qu’il a construit.

Borghi 3.jpgDes copeaux narratifs sonores deviennent l’oxygène de la musique qui échappe de la matière tout en en sortant. Elle fait espérer une essence surnaturelle par des plongeons au fond d’un réel qui remonte en ondes. Preuve que le plus abstrait des arts peut passer par divers matériaux en tant que générateurs de sons. En plus d'une oeuvre sonore il en résulte aussi une oeuvre graphique et plastique. La carapace intellectuelle éclate pour laisser à vif une sonnaille de perles. La musique reste un combat avec l’impossible. Elle est déstabilisation. Chez Andrea Borghi rien n’est jamais figé. Tout dans son travail est prolongation et recommencement.

Jean-Paul Gavard-Perret