gruyeresuisse

19/01/2019

Jeong Mee Youn : le rose et le bleu

Yoon.jpgDans son nouveau projet la photographe Sud-Coréenne Jeong Mee Yoon cochent deux cases (au moins) de l'art. Elle propose une fantaisie coloriste grotesque et une critique d'une civilisation (mondialisée ou presque) quant à la question du genre et de sa représentation mais aussi du consumérisme face à l'enfant roi.

Yoon  2.jpgLa créatrice photographie filles et garçons entourés de tout ce qui appartient à leur univers (rose pour les premières, bleu pour les seconds). En un tel miroir les évidences parlent d'elles-mêmes. La "déco" n'est plus une ornementation mais le propos même du livre.

Yoon 3.jpgChaque photographie avance à travers d'apparentes digressions qui font sens. Tout cela "cuit" comme il le faut. Preuve qu’en art le performatif n'existe que lorsque l’écriture plastique devient impertinente par la drôlerie. Elle fait sa morale coruscante et doit tout à ce qui la produit et à ce qu'elle produit elle-même. Ce type de rapport pourrait sembler enfoncer une porte ouverte. Il n'en est rien. Laissons au lecteur le plaisir de le découvrir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jeong Mee Yoon, " The Pink and Blue Project", Edition Nadsine Barth, Hatje Cantz, Berlin, 2019, 176 p., 40 E..

 

17/01/2019

Deep Velvet : Martine Aballéa

ALbalea.jpgEn rehaussant de violet (principalement) ses photographies du réel (intérieurs, villes, nature) Marine Aballéa crée des visions oniriques en rien romantiques. Chaque espace s'y trouve décalé, réécrit dans ce qui tient d'un feuilleton photographique (« Le musée des amours ») ou de simples éléments isolés. Le dépréciatif comme l'ornemental y prend une nouvelle valeur aux moments où les décors (toujours vides) perdent de leur superbe.

Albalea 2.jpg

 

L’imaginaire de Martine Aballéa renvoie la réalité à une fin de non-recevoir dans une quête du jardin d'Eden. Néanmoins le paradis terrestre qui n'est jamais où il pourrait se trouver. Les marqueurs premiers du réel s'y trouvent décalés. Si bien que peu à peu le réel tel que nous le connaissons semble tout compte fait une vue de l'esprit dont la validité est partielle.

 

 

 

Albalea 3.jpgLa poésie de telles images d'insoumission (subtile) ne repose jamais sur le farniente. L'artiste retourne la face du monde même lorsqu'il est classieux. Les évidences coloriées acquièrent une propriété irréversible. Entre fugue et déphasage optique la photographie vide la raison de son sens et le monde de ses habitants en leur donnant un fléchage alternatif.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(voir le site de l'artiste)

13/01/2019

Vol de nuit : Antoine d'Agata

D'Agata 3.jpgEmanent des photographies - apparemment documentaristes -  d'Antoine d'Agata une «science» de l’esprit et du corps marchandisé et une dérive des continents de l'affect. L'artiste crée de fait une forme de philosophie de l’histoire et des déchéances qui se fomentent dans les rues de nos belles citées. Ici aucun enfumage : la réalité est telle quelle mais selon une esthétique qui refuse le vérisme pur et dur pour un expressionisme beaucoup plus parlant.

D'agata 2.jpgCe qui pourrait se nommer «pornographique» ailleurs accentue ici la vision des limites du tragique des situations. L’imaginaire change de cap par le langage même. A ce titre le monde et sa sexualité peuvent paraître effrayants mais il y a là une nécessité de comprendre l’humanité et les millions d’êtres qui vivent dans la crasse, au milieu des mouches, des rats, dans la prostitution la plus révoltante qui se voit non seulement en Asie mais ici-même.

D'agata.jpgAntoine d'Agata ose une quintessence de la  «viande» (Artaud) humaine. Un tel monde est scandaleux aux yeux de la morale mais il est surtout vécu par les protagonistes dans un état de fiasco. Preuve que les grandes visualisations se créent non seulement par la capture du réel mais à travers l’imaginaire lorsqu'il possède une force de transfiguration.

Jean-Paul Gavard-Perret