gruyeresuisse

01/04/2018

David Lynch esthète absolu

Lynch.jpgBaroque, mélancolique et schizophrénique grevé d’acteurs vieillissants et d’enfants tristes, battus, mal traités, le tout dans des images sublimes, « Twin Peaks – The Return » permet à Lynch de laisser un testament crépusculaire peut-être politique et surtout esthétique. L’œuvre constitue plus un film-monde de 18 heures aux multiples arcs narratifs qu’une simple série. Le réalisateur a d’ailleurs tourné le film d’un seul tenant avant de le découper en épisodes qui deviennent la transmission d’un appel autant aux amours impossibles qu’à la guerre.

Du film jaillit un rêve mais sans dire de quel cauchemar. Lynch s’y ressuscite lui-même en un retour magique où il entretient le mystère sur ce qu’il montre et ce dans un registre « sacré » au sein d’une réalité onirique. Tout regardeur peut bien sûr s’amuser à des interprétations et y voir une Amérique des origines, un désert brûlé, un monde kafkaïen. Tel son personnage de Gordon Cole, Lynch y est ambigu, gaguesque. Il crée une attente sans clé sur la terre maudite que serait son pays. Celui-ci est plus d’ombre que de lumière même si les images n’ont jamais été à la fois aussi éclatantes et nettes que parfois sombres et à peine visibles dans « le blanc des yeux et le noir à l’intérieur ». Un chez d’œuvre absolu.

Jean-Paul Gavard-Perret

07/03/2018

Peter Knapp : quand la moinesse fait l’habit

Knapp.jpgLes femmes de Knapp des années 60 ont changé le regard. L’artiste est tombé sur elles presque par hasard et pour « Elle », à l’origine en tant que peintre et graphiste. La directrice de la revue de l’époque (Hélène Lazareff) lui demande de ne pas choisir des mannequins mais des filles expressives. Et avec elles il entre « en » photographie par mode et devient le maître des harmonies (souvent en noir et blanc).

 

 

 

 

330706-dancing-in-the-street-peter-knapp-et-la-mode-1960-1970-a-la-cite-de-la-mode-3.jpg« La Parisienne » restera à l’époque son modèle. Mais il la fait descendre dans la rue pour libérer la femme dans des mouvements d’ivresse : elles pédalent, courent. Cela provoque une petite révolution. Exit le Dior de l’époque, bienvenue à Courrèges. D’autant que « Elle » ne se veut pas un journal de mode mais pour les femmes. Knapp y fait preuve de son œil habité des lignes et d’une architectonique héritée du Bauhaus et d’une idée de la liberté.

Knapp 3.jpgPour lui comme pour la directrice du magazine dont il est devient le directeur artistique, la façon de porter un vêtement est plus importante que le vêtement lui-même. Le mouvement crée une plus value. Le Zurichois le sublime non sans humour, grâce, classe voire un certain surréalisme. La composition de la photo et la femme détrônent le vêtement. C’est la moinesse qui fait l’habit et non l’inverse.

Jean-Paul Gavard-Perret

01/03/2018

James Barnor : Afrique-Europe et retour

Barnor.jpgJames Barnor (né en 1929) est le pionnier de la photographie ghanéenne. Il est l'égal d’un Seydou Keïta au Mali, Van Leo en Égypte ou Rashid Mahdi au Soudan. Il a su faire le pont entre l’Afrique, L’Europe et deux genres photographiques : le portrait et le reportage. Ses photos sont marquées par l’attention bienveillante portée par le créateur à ses sujets inconnus ou non (Mohammad Ali) avec un bonus pour les femmes.

C’est au début des années 50, dans son studio « Ever Young » qu’il devient le photographe implicitement officiel de son pays. Il shoote les dignitaires, les fonctionnaires, les étudiants et professeurs d’université mais aussi les musiciens et jeunes mariés. Il est aussi celui qui immortalise l’histoire de son pays à travers les événements clés et leurs figures politiques. Ses portraits témoignent d’une société en transition. Le Ghana devient indépendant mais Londres devient une sorte de capitale de la diaspora.

Barnor 2.jpgPremier photojournaliste à collaborer avec le Daily Graphic, quotidien publié au Ghana par le London Daily Mirror Group, il travaille aussi régulièrement pour le magazine Drum (journal d’actualités et de mode, anti-apartheid, fondé en Afrique du Sud). Puis il part pour Londres. Il y découvre le processus de la couleur et durant les années 1960, il saisit le Swinging London et les expériences de la diaspora africaine dans la cité. En 1969, il rentre au Ghana pour fonder le premier laboratoire couleur du pays et le studio X23. Il y restera les vingt années suivantes, travaillant comme photographe indépendant ou au service de quelques agences d’État à Accra.

Barnor 3.jpgGrâce à un tel travail la germination artistique africaine trouve un nouveau « passage », et l’art photographique une renaissance et les amorces annonciatrices de ramifications proliférantes. Surgit une matière de jouissance. Une émotion intense. Emmêlement de convergences la photographie partage ne se fait plus entre l’ombre et la lumière ni entre le dehors et le dedans mais entre des éléments qui se rapprochent dans ce mariage en noir et blanc.

Jean-Paul Gavard-Perret

James Barnor, « It’s great to be young », Galerie Clémentine de la Féronnière, du 15 février au 31 mars 2018