gruyeresuisse

13/11/2018

Perrine Le Querrec : fol asile

Le Querrec.jpgPerrine Le Querrec déstabilise les schémas de la représentation de l'asile. Sa manière de casser les portes posent comme racines deux questions : qui enferme-t-on et comment ? Inspirée par une nombreuse documentation et des lectures idoïnes, la poétesse réinvente un fol asile avec l'aide de la plasticienne Alexandra Sand.

Sans renier un tel lieu dans son essence, l'artiste le recompose, le réincarne et le déplace. En cette approche, comme souvent chez l'auteur, le document et l'archive sont importants. Mais à l'amoncellement l'auteur préfère ici diverses entrées allusives. Elles permettent de comprendre l'ensemble des cinq posters de Sand.

Le Querrecx 2.jpgPerrine Le Querrec fait pénétrer ses propres émotions en un périple initiatique. Le voyage de ce qui est considéré comme nocturne prend une autre nature. Aux couloirs arides font place des traversées du désir que la normalité estime obviée. Il s'agit de franchir le mystère des lisières et de s’engouffrer dans un espace qui n'est plus considéré comme exil ou abattoir mais abri et protection face à un dehors où la folie n'est pas forcément moindre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Perrine Le Querrec, « La Construction », coll. Varia, art & fiction, 2018, Lausanne, 45 E.

09/11/2018

Le bel aujourd'hui de Geneviève Romang

 

 


 Romang 2.jpgGeneviève Romang, « ne peux pas ne pas », art & fiction, Lausanne, 20168,CHF24, 64 p. 
 

Sur la couverture, un titre. Mais excentré. Comme prêt à sortit du cadre – ou y renter. Car un doute subsiste dans cette invitation liée à l’obligation que s’impose l’artiste comme possédée d’un besoin irrépressible. Et sur la première page tout reste énigmatique avec une paroi  d’Url  obscurs.

 

 

Romang 3.jpgA partir de là, dans son livre d’artiste, Geneviève Romang navigue à vue et à gestes en dessinant au feutre en traits noirs des figures pleines qui  condensent ses recherches complexes. Ses synthèses poétiques  mettent à mal les lieux communs et les évidences. Existe donc une théotie pratique d’us et coutumes faits pour déroger aux règles admises.  Il y a aussi une invitation par la créatrice à lui emboîter le pas, la main et surtout notre matière grise afin de faire sortir notre  imagination, folle de ce logis pour que nous osions à notre tour affirmer que  «Demain n’est pas annulé.» Encore faut-il s’en occuper dès  le bel aujourd’hui.

 Romang 4.jpgChez l’artiste, la pratique  du dessin, se prolonge dans les installations et les vidéos et dans des lieux non dédiés à l'art pour en questionner  le contexte. Dans une approche néo-fluxus elle questionne la situation de l’individu – et comme c'est le cas dans ce livre – pour créer une communauté à la reprise de ses possibilités de création et d’existence. Le temps  tremble non au cadran du banal bracelet-montre mais celui d’un temps traversé de désir qui sort des « gluantes masses cérébrales pour  s’en libérer.  

Romang.jpgL'artiste  propose des barrages afin que le monde comme l’être ne cessent plus d’exister. Il doit trouver  le moyen de sortir de la nuit qui est tombée dans ce livre noir pour ouvrir le « je » à la recherche du risque.C’est un tour de magie ou d’espoir radical et minimaliste pour renverser le fini dans l’infini propre à donner à l’être une dimension qu’il a perdue dans sa culture d’un ego réduit à sa plus simple expression . Il se contente d’être le peu qu’il est et que trop souvent la poésie classique comme les techniques numériques caresse mollement.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/11/2018

Georges Ambrosino et Georges Bataille à la recherche de la vérité

Bataille.jpgComplétées d’un essai inédit de Bataille sur Jean- Paul Sartre (1946) et de notes et manuscrits d’Ambrosino, ces lettres poursuivent le dialogue entamé avant guerre par les deux correspondants. Le philosophe et le scientifique manifestent un grand respect l’un envers l’autre. Ils cherchent à découvrir le monde et les hommes qui l’habitent, l’univers physique - celui des particules jusqu’au monde des étoiles. « Un monde formidable, si nouveau pour moi » écrit Ambrosino.

Bataille 3.jpgDans cette correspondance se retrouve le côté passionné des deux correspondants. Ils sont fort de leurs savoirs mais vulnérables affectivement. Ils abordent des thématiques essentielles. Pour eux les valeurs soumises à l’éclairage du temps flambent comme des allumettes depuis les origines de l’homme, du monde, des civilisations. Les deux correspondants à la fois s’opposent et se réconfortent. Tout ne va pas sans heurts. Ils font des efforts pour toucher au mystère de l’homme dont l’essence est ce qu’il nomme « poésie . Ils continuent de la chercher comme ils le firent avant guerre au sein des premières revues qu’ils fondèrent (dont « Acéphale ») et celles qu’ils créèrent ensuite (« Critique »entre autres).

 

Bataille 2.jpgLes deux épistoliers font preuve d’écoute même s’ils s’accusent de ne pas s’entendre. Les deux auteurs font preuve d’attention, de lucidité, d’évidente responsabilité de ce qu’ils font tout en préservant la primordiale nécessité d’être soi-même. Claudine Frank offre de ce dialogue une édition scientifique, pertinente. Entre le philosophe et le scientifique, se retrouvent - pour peu qu’on les décontextualise- des réflexions qui n’ont rien perdu de leur actualité. Entre autre sur la notion d’énergie. La réflexion prend dans un tel échange une dimension telle qu’elle pourrait aujourd’hui encore « nourrir » le débat intellectuel jusque dans ses nouvelles données spécistes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Georges Ambrosino, Georges Bataille, « L’Expérience à l’épreuve, correspondance et inédits ( 1943-1960 ) », coll. « Hors Cahiers », Editions Les Cahiers, 2018