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18/08/2019

Chochana Boukhobza et Philippe Bouret : l'Ombilic des ombres

Folazil bon.pngOn ne se remet jamais de l’histoire, surtout lorsque sous Hitler être juif revient à devenir comme l'écrit Max Fullenbaum, « inflammable ». Et pour son premier livre de sa nouvelle collection, Marie Philippe Deloche, directrice de Folazil, donne voix à une créatrice dont le travail artistique ramène au coeur du mal. Poussée dans ses retranchements par Philippe Bouret, elle précise le cadre, l'objectif et les enjeux de sa quête. Le psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse, en maître des interviews, sait trouver les questions essentielles qui permettent de comprendre les principes  esthétiques et existentiels qui sont pour Chochana Boukhobza au dessus de toute soumission précaire.

Folazi.pngPensant à la Shoah et au système qui la prépara l'artiste rappelle qu'il faut toujours craindre le magnétisme d'hommes ou d'idéologies qui cultivent - sous prétextes de force de vie - la mort  qu'il donne là où s'installant à la place de la haute pensée les cris de haine. Cet entretien n'est donc pas un énième livre sur la Shoah. Pour dire le désastre Bouret au lieu d’étouffer la langue hiatus, la déplace à travers ses questions. Chochana Boukhobza répond directement pour exprimer l’irréductible et l'impensable à travers elle aussi les déplacements et les exils de la langue et des êtres.

Folazil 2.jpgEt ce pour une raison majeure et un défi : le dialogue s’invente et progresse au fil des questions. S'y remonte et s'y démonte la topographie de la Shoah qui sort soudain du forclos. Le livre offre une vision impitoyable mais laisse la place à une circulation parfois étrange : à l’étoile imposée succèdent d'autres délits. De la vie et de son exclusion, toute une charge souterraine suit son cours. D'où ce nécessaire rappel à l'horreur de ce qui fut.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Chochana Boukhobza et Philippe Bouret, "La poésie est un art déchirant", Folazil, Grenoble, 2019.

De Chochana Boukhobza, "Le troisième jour", Denoël, 416 p., 20 €.

 

14/08/2019

Lorsqu'Anselm Kiefer quitte les cavernes de l'esprit

Kiefer.jpgAnselm Kiefer "Livres et xylographies" édition par Gunnar B. Kvaran, Natalia Granero, art&fiction, Lausanne, 2019.

L’artiste allemand Anselm Kiefer a longtemps hésité entre l’écriture et la peinture. Si la seconde a pris la pas sur la première celle-ci ne  disparait pour autant. D'une part le créateur a consigné dans un journal une recherche intimement liée à sa pensée et à sa pratique. Et par ailleurs ses 27 "livres d'artiste" entamés dès la fin des années 60 créent des sortes de récits - souvent "xylographiés". Ils ouvrent l'oeuvre à un art du récit et de l'impression en un autre "cadre" que celui de la toile.

Kiefer 2.jpgCette édition publiée  à l'occasion de l’exposition "Anselm Kiefer. Livres et xylographies" par la Fondation Jan Michalski de Montricher et l’Astrup Fearnley Museet d'Oslo documente les liens que l’artiste entretient avec la poésie, les mythes, les récits sumériens et bibliques, les contes, l’histoire, la philosophie, la kabbale et l’alchimie.

Kiefer 3.jpgExiste  un grouillement de l'esprit en insertions multiformes. Un poudroiement dépendant de lignes, de figures et de formes s'ordonne suivant un ordre que l'artiste tire autant de ses lectures que de lui-même en marge de la raison claire. Une connaissance se fomente en descendant à la fois dans les lectures, la réalité et le songe. L'esprit de l'artiste évite ainsi d'être contaminé par la manie des concepts. Il apparaît ici à mi chemin de ses rêves et de la conscience. Il secoue des végétations de colonnes, des montagnes mentales et des frontons étonnés, le tout habité de fièvre.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/08/2019

Aurore Claverie voiles offertes à la brise

Claverie.jpgAurore Claverie aime jouer avec les énigmes surréalistes. Mais pas que. Car soudain une rude réalité fait retour : "Ce matin je porterai des talons corail et le ciel dans un dernier hoquet récitera un Notre Père qui êtes aux cieux . Il est neuf heures dans le funérarium, j’approche mon doigt de sa chair réfrigérée." Néanmoins une narration onirique suit son cours : "Je suce l’os de la mémoire, des ornières sur ma langue où les hommes continueront de rouler. (...) Mon corps est ouvert aussi souvent qu’une boîte où les mères cachent les dents de lait." La subtilité poétique avance dans une préciosité qui se justifie totalement pour transfigurer  certains moments d'où naissent une intolérable anxiété doublée d'un attrait irrésistible.

 

Claverie 2.jpgL'auteure fait de ses textes un bois de chauffe et une robe d'une nudité à cajoler subrepticement là où la langue cascade ou glougloute libre de ses contours et ses volutes. Elle titille le lecteur pour subsumer les crampes métaphysiques par bifurcations, croisements réseaux lyriques entre le grandiose et l’infime, le dissout et le dissolu en digressions méditatives. La mélancolie opère en détours concertés et autres courants d’air là où les obsessions comme l’angoisse se cachent du mieux qu’ils le peuvent.

 

Claverie 3.jpgSurtout dans "Sur la nuit béante" où entre la poussière et le brouillard qui enveloppent Tanger "d’un nuage épais et lourd". Aux effluves érotiques du passé fait place une fin : " J’ai peut-être trop aimé Tanger, sans provision. » écrit l'auteure. Mais ainsi va la vie. Et reste néanmoins à exhiber le corps des mini-jupes syllabiques plus courtes encore que le coquillage qu’elles sont censes protéger. Le tout contre en ruptures, incidences, aux senteurs capiteuses du passé. Ce qui a disparu surgit encore en une actualisation étrange du possible en des images en un chant du silence au sein d'une ville qui l'ignore. Avant la narratrice dans les souks et sur les plages de Tanger avait l'impression de vivre un voyage immobile.  Désormais seuls quelques oiseaux de mer zèbre l'azur de ce qui fut.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Aurore Claverie, "Le galop du cerf" et "Sur la nuit béante", Derrière la Salle de Bains, Rouen, 2019, 8 E. chacun.