gruyeresuisse

17/01/2022

Aube tension

Maurin 2.jpgEn-deçà des mots les corps s'attirent de désir.  Ce que l’on peut en dire n’est rien à côté de ce qui se tait, se caresse. C’est une attente irrévocable, réciproque : on commence sans jamais finir après avoir tant patienté pour toucher ce qu'on attend depuis toujours. Là il faut entrer et s’en saisir. Au fond du paysage, l’ombre éteinte des morts enfouis nous rappellent à la vie. L’issue à ce qui se dérobe est là derrière les claires-voies, dans la chambre clairière des sens. Ce que nous recherchons depuis toujours est là. Nous serons dignes de notre enfance et de ce qui ne se paie pas de mots. Présence si attendue que parfois nous croyons l'avoir déjà vécu dans une de nos défaillances qui ne guérit de rien mais espère toujours. Et le plus nécessaire que la vie même.  Peu à  peu les mots éperdus ne séparent plus, ils reviennent et sont là. Ils se ramassent, s'offrent, se partagent. L’obscure tension s’est résolue. Une charge électrique s’accélère, l’intensité offre ses grâces dans l’odeur de l’excès de deux dermes. Volume et la résonance traversent le silence des caresses, épuisent l’eau de l’émotion. Si quelque chose éclate c’est le plaisir. Cette part inflammable qui relance le corps et ses mots soumise au poids sourd de la voix.  La langue est un puissant stupéfiant. Au petit matin  : "écris-moi". "Oui…En Yiddish ?"  "Non en l’arrière-plan du jour passant".
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(photo de Jean-Pierre Maurin)

15/01/2022

V. W.

Lavy.jpgPour Virginia Woolf les mots sont  comme des extensions de cheveux :  pour magnifier la chevelure. Et ce à l'identique pour "La Recherche". On regarde les manuscrits de Proust, on imagine Céleste collant ces petits morceaux de papier à la demande de Marcel. Sept volumes écrits dans une chambre à soi :  un temps/un lieu indispensables pour créer. Peu de femmes se l'autorisent malgré des appartements plus grands de province. Prioriser le quotidien, la famille reste le crédo féminin. Mais Virginia savait depuis toujours que le plus important était d'écrire. Et plus qu'une trace. Pour trouver, organiser sa pensée. Faire bouger quelques lignes pour le pas au-delà. Mais pas celui qui a fini par arriver. Organiser aussi son espace pour pouvoir mettre à mal les idées reçues. Virginia - époustouflée par ce qui sort d'elle, de ses entrailles, à savoir un temps déverrouillé - l'a compris et magnifiquement écrit. Alors - diront certains - pas nécessaire de se remplir les poches pour disparaître sous les flots...  Mais finalement se noyer  pour mieux écrire. L'eau (de là)  n'est-elle pas une forme d'exutoire ? Il n'est pas nécessaire d'avoir un lieu. On peut trouver une rivière. Qui la connait ? Qui le fait ? Woolf n'a pourtant pas prémédité la sortie de sa vie faite de rêves, de dialogues avec ses disparus. Pas de frontières entre son écriture et ses morts en mêlant littérature et politique. Son mari  l'avait d'abord vu de dos puis osa une déclaration d'amour/amitié pour celle qu'il n'a jamais quitté - mais moins au sens propre qu'au figuré. L'homme qui marche et la femme debout puis celle qui chavire - reprise par la tentation du vide, du déséquilibre. Il y a toujours eu de telles femmes puissantes. Milena (voix tchèque de Kafka), Bella, (muse de Chagall), Unica Zürn (celle de Bellmer), Laure (de Bataille), Virginia. Fin tragique pour beaucoup d'entre elles marquées à jamais par des hommes tourmentés, qui eux, souvent n'ont pas eu le courage de tourner le dos à ce qui était. A l'exception d'un seul.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Dessin de Cendres Lavy
 

14/01/2022

La tentatrice chauve

Vugh.pngEcrire par digressions, vivre de comment taire. Ecrire c’est dériver. Commencements sans fin - ceci n'est jamais une "oeuvre" tout au plus une pièce apportée. Elle peut manquer de sel mais pas de mauvais goût. Et de bavardage non plus. C'est interminable et inutile. Car les redites disent ce qui ne se pense pas. Une parlerie s'échappe. Un texte ne sert qu’à commencer un autre. Ils s'emboitent, s'engagent les uns dans les autres là où les mots monologuent à l’infini, chacun pour leur compte, sans même s’écouter. Chaque fois il s'agit de repartir, se répèter. Aller sans retour et sans croire pour autant qu'il existe de nuances à exprimer. Sans oublier néanmoins de penser à biffer au sein de cette vacation farcesque et cette vocation à s’étendre, se traîner d'îles en îles, et d'Elles en Ils et un cours insensible qui déborde les rives. Remous plus que relief. Pour la musique et le bruit que ça fait au milieu des synonymes et des variations. Voilà pour la litanie. Elle n'a rien de miroir fertile de la pensée. Cette dernière est à chercher ailleurs. Ici c'est le voile, la parure du silence. Nous aurions même pu nous contenter de moins en une mise au régime par boulimie de vice et vengeance de la nature sur la volonté des âmes fortes. C'est juste la manie d'une inclination naturelle. Elle n’a plus de limite.

Jean-Paul Gavard-Perret

Dessin de Marin Vaugh-James