gruyeresuisse

17/09/2018

Ben : le Giacometti du pauvre

Ben.pngBen est infatigable. Il est comme les vieilles 4L, rien ne l’arrête – même pas ses freins. Exposant à Montpellier allée Giacometti il va même jusqu’à présenter « un Giacometti du pauvre » en fidèle compatriote fédéral. Pour habiller le dos des cinq murs où il affichera son travail il a choisi le triptyque thématique et « matelatique » « Humour sexe vérité » sans doute aussi difficile à respecter que « liberté, égalité, fraternité ».

Ben 3.pngL’opaque helvète occitan tente ici de réaliser son rêve : être transparent. Sans pour autant prétendre que la vérité le soit ; « sinon on n’y verrait rien » a raison de préciser le patriarche. L’atrabilaire ajoute : « Il m’est difficile d’écrire et même d’aller à l’atelier ». Mais il n’a pas encore décidé s’il est gravement malade. Ou pas. Mais il se sent réconforté chaque soir avec son Annie et ses chats. Ses angoisses l’angoissent mais il continue son travail. Pour New-York il prépare dix questions sur l’art : « Is art a dead story ? », « Is art helpfull ? « Who am I ? (ah ego quand tu nous tiens), etc.

Ben 2.pngPreuve que Ben tient le cap. Et Annie n’y est pas pour rien. Elle, « croit à une justice qui viendra un jour pour les jeunes Thaïlandaises qui, pour survivre, doivent tailler des pipes à tous ces gros bourgeois qui se payent des vacances sexe ». Lui, n’est pas loin de penser le contraire. Mais il poursuit son travail rigolo et libre entre autres - et c’est paradoxal – de tout ego même s’il feint de dire le contraire. Mais le travail de l’artiste « bipolaire » le prouve. Et après Montpellier puis Blois et Paris nous le retrouverons à la foire de Bâle. Même si pour lui y être exposé ressemble à un enterrement. « Moi j’ai envie de rester vivant et libre et continuer à faire du n’importe quoi n’importe comment » dit-il mais gageons que nous l’y retrouverons avec dans sa besace des détournements notoires.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ben, « Je suis transparent », Galerie A.D., Montpellier, 21 septembre – 21 octobre 2018.

15/09/2018

Isabelle Sbrissa : remplir les trous avec la langue

sbrissa.jpgIsabelle Sbrissa confirme de livre son importance dans le paysage poétique francophone. Ecrivant pour savoir ce qu’il y aura dans ses textes la Genevoise ne travaille pas que pour elle : elle nous apprend à apprendre et donne l’«unité ratière » que constitue l’humanité selon Lacan une manière de se retrouver dans des labyrinthes. Le tout avec une puissance évocatrice à plusieurs entrées. L’humour s’y marie à d’autres enjeux. Citons par exemple p. 96 : « C, qui me prête la pelle, dit qu’il comprend mon désir de creuser un trou : lui aussi voudrait se mettre tout nu, se glisser sous les feuilles et se transformer en mousse « jusqu’à ce que j’ai envie d’aller au cinéma » dit-il ».

sbrissa 2.jpgCe petit bonhomme en mousse et la fabrique du trou fait pencher forcément Isabelle Sbrissa vers Ponge. Néanmoins la terre de Ponge « c’est le Littré tandis que la mienne et noir, elle sent et j’en ai plein les doigts ». Dès lors d’un texte à l’autre c’est toujours le même ouvrage « creuse, creuse ma fille » doit se dire en substance la poétesse qui, telle Alice, elle tient un parapluie fermé. Car il s’agit moins de se protéger de la pluie que faire retentir - en appuyant sa canne sur le ciment - les ondes telluriques des trottoirs.

sbrissa 3.jpgLe discours poétique hystérise (très sobrement) tout penchant à l’analyse, il devient la main courante qui préfère fouir, éprouver, trier ou caresser que se tendre vers celle de Dieu. Si bien qu’il existe dans une telle poésie qui invente une nouvelle genèse. Tout se transforme dans « Lalangue », ses veines et méandres. Ils n’ont plus effet que de mener les gens par le bout du nez mais offre des affects en un voyage en si terre. Le langage s’enfonce dans l’obscur pour manifester autre chose que son insuffisance.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Sbrissa, « Ici là voir ailleurs », coll. « disparate, Editions Nous, Caen, 2018, 152 p., 16 E.

La jouissance du rat des villes - Olivier Domerg

domerg.jpgLa place en tant que nom lieu et non lieu (puisque s’y inscrit un vide à la conjonction d’un tout) permet à chacun de s’identifier à son désir même lorsqu’il n’y prend pas garde. Elle est une sorte de contingence de la nécessité. Le piéton y devient chien truffier qui ne s’en retourne que rarement bredouille.

Elle peut même représenter la voie de l’inconscient où celui s’articule au bout du temps comme on dit au bout de la rue. Il y trace et chemin, celui de son savoir selon une marche qui a priori n’était que d’usage voire forcée.

Domerg 2.jpgMais dans ce lieu de référence, Domerg retient avec raison les interférences où s’exercent de l’angoisse ou de la jouissance qui touche par la vue, l’ouïe et tous les sens à une sur-vivance. La place est donc structurée comme une langue auquel l’auteur présente les effets et les affects qui en résultent.

Domerrg 3.pngDucale - comme c’est le cas ici ou plus banale - elle est donc un savoir qui ne se définit pas seulement par ses aisances et ses axes communicationnels. L’être y est en chemin au delà des limites qu’elle est sensée fermer. Les rats du labyrinthe des rues - à savoir nous-mêmes - sortent de leur humanité ratière pour trouver dans ce vide un moyen de se dépasser.

Jean-Paul Gavard-Perret

Olivier Domerg, « El lieu et place », Postface de Michael Foucat, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 2018, 20 E..