gruyeresuisse

18/10/2019

Philippe Forest et les labyrinthes

Forest.jpgPhilippe Forest met en scène un peintre et son modèle, l'art et la politique. Son héros n'a pas "la tête à la théorie", il a du métier mais reste secondaire en faisant du tableau un miroir. C'est peu et c'est bien là le problème. Existe une sorte de lutte entre Churchill et son portraitiste mais bien au-delà une mise en scène théâtrale de cette confrontation de l'impossibilité de toute "re-présentation". D'où une méditation originale. Le narrateur s'y dédouble de manière systémique dans une complexité découpée en actes et intermèdes par échos  au "Théâtre/Roman" d'Aragon.

 

Forest 2.jpgCe livre est aussi froid que fraternel. La condition humaine est ramenée à la perte que l'auteur métabolise avec brillance. S'y mêle à la fois l'interrogation sur l'art - auquel préside toujours le "au début la répétition" de Michaux - mais aussi celle sur  le sens de l'altérité autant de la part de ses personnages que de l'auteur et ce par delà le vrai et le faux pour atteindre divers types de mythes aussi personnels que généraux.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Forest, "Je reste roi de mes chagrins", Gallimard, Paris, 2019.

14/10/2019

Clément Rosset : bio mais pas trop

Rosset.jpgClément Rosset a voulu publier à titre posthume ce recueil de récits «intimes» où sa personnalité n'est pas vraiment et volontairement mise en valeur. Au tout à l'égo il préfère souligner quelques-unes de ses manies ou de celles de ses proches en fidélité à son humour philosophique. Cette expression hors modèle se déroule sous la fausse apparence que pour bien écrire il suffit de faire preuve de fragilité, patience voire passivité.

Rosset 2.jpgL'auteur donne l'impression que le vent plus que la pensée pousse  ici le ballon de l'écriture. Mais il règne sur lui pour le placer. Plutôt de dire comment il a écrit certains de ses livres, il s'abandonne à un ultime jeu. L'écriture ne tombe jamais dans le trop plein. L'esprit transforme le destin en une extrême liberté. En accord avec la fin de tous, il s'applique à donner de connaître juste ce que nous ne pouvons supporter avec un drôlerie parfois blême mais corrosive toujours.

Jean-Paul Gavard-Perret

Clément Rosset, "Ecrits intimes. Quatre esquisses biographiques suivi de Voir Minorque", Editions de Minuit, Paris, 144 p., 19 E., 2019.

 

 

10/10/2019

Pierre Péju et les couacs du psychanalyste

Péju.jpgPierre Péju semble comme une taupe dans une taupinière lorsqu'il reprend à sa main la vie du psychanalyste pionnier new-yorkais Horace Finck. Ce héros n'est pourtant pas un parangon de praticien. Il mélange deux activités incompatibles : celle de thérapeute et d'amant - soit-elle une cliente milliardaire ne change rien à l'affaire. Au contraire.

 

Péju 3.pngIl va l'apprendre à ses dépens et l'auteur s'en amuse. Jamais pédant celui qui dans la vie semble entamé par rien ni personne, trouve dans son écriture une ouverture. Elle échappe aux automatismes inhérents à beaucoup de romanciers.

Péju 2.pngPar sa fiction le créateur illustre comment à la fois l'envie (par sa production d'imaginaire) et le désir (qui ramène à ce qui manque) finissent par effacer le réel. C'est affreux en théorie mais Péju en parle avec un ton particulier et drôle. Il laisse deviner l'affection qu'il porte à celui qui finalement reste un pauvre pêcheur peu soucieux de sa ligne (et pas seulement de conduite).

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Péju, L'oeil de la nuit", coll. Blanche, Gallimard, Paris, 2019