gruyeresuisse

24/04/2017

Alexandre Friederich : la peur et après

Friederich.jpgAlexandre Friederich, « Tryptique de la peur », collection ShushLarry «Les poches qui brassent de l’art», art&fiction, Lausanne, 106 pages, 14.90 CHF, 12 E., 2017.

Alexandre Friederich a connu une enfance cosmopolite. Il étudie la philosophie à Genève, fonde le groupe punk «Brukt», la société d’affichage «Affichage vert» puis le collectif artistique «G3-art marchand». A partir du début du millénaire il se consacre à l’écriture en y mêlant géopolitique et fiction. Son livre diverge des précédents. Il prend de la distance avec le biographique pour étendre son investigation à un champ et une réflexion plus larges au sein de trois enquêtes. L’objectif de son essai est le suivant : « La peur gouverne-t-elle le monde ? ». Il découpe ce sentiment selon trois critères : l’angoisse, la crainte et l’effroi.

L’auteur part d’éléments factuels. Certains remontent aux origines de l’humanité: « Pourquoi a-t-on retrouvé autour d’Àvila mille taureaux sculptés ? Qui a transporté et disséminé dans toute la Castille centrale ces animaux de granit symbole d’angoisse pour les tribus du Néolithique ? ». D’autres sont bien plus proches de nous et se révèlent polémiques : « Pour quelle raison, sinon la crainte qui accompagne toujours le perfectionnisme, la Suisse a-t-elle en pleine Guerre froide, 57 Mirages de combat ? Et comment se fait-il qu’un passionné d’aviation ait pu construire un prototype recyclant des pièces de haute technologie dont l’achat a coûté 855 millions à la Confédération ? ».

Friederich 2.pngMais l’auteur ne s’arrête pas au présent. Il envisage l’avenir sous forme plutôt cataclysmique : « A quel modèle post humain la pornographie obéit-elle ? Le gonzo numérique annonce-t-il l’âge effrayant du rapport sexuel formalisé ? ». Le texte lie de la sorte l’archéologie, la sociologie et la pornographie en les dégageant de leurs propres zones spéculatives pour les faire rentrer dans le champ littéraire. En jaillit ce qu’ils n’osent par eux-mêmes avouer. L’auteur garde son calme face à la violence qu’il rappelle, décrit, annonce. Il « dévisagéise » la peur sans la réduire à une « choséité » (Beckett). Elle est là : à nous de prendre conscience de ses formes « esthétiques » qui médusent pour conduire au néant.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

08/04/2017

Le minimalisme plastique de Laurence Skivée ou les extases nues

Skivée 3.jpgPour « Ball-trap » de Werner Lambersy Laurence Skivée a créé un jeu sidérant de contours. Chaque intervention propose un volume particulier de l'ordre de l'épure. Le dessin combat le vide sans pour autant que puissent se distinguer des objets mais juste quelques indices d'une certaine présence. Les formes surgissent et agissent dans l'obscur délesté de sa composante d’ombre : tout se désépaissit et s'allège en confrontation communicante avec les textes.

Skivée 2.jpgLa présence plastique se réduit à une fragrance de lignes ou de courbes. Elles donnent à voir ce qui échappe (objet ? substance ?) en monochromie de diverses couleurs. Reste l'interception de la lumière par ce corpus mystérieux et fin de présences énigmatiques. Laurence Skivée transforme les données « objectives » du réel. Tout se retrouve lointain et proche. Les contours ne sont plus des pièges : ils créent la débandade des horizons afin de montrer des confins, des possibles. L’artiste retient et libère en une suite de formes aussi simples qu’altières et poétiques. En un tel minimalisme graphique il n’existe plus de “ plans ” stables. Les formes se rétractent ou deviennent extensibles. Plutôt que « d'images » il s’agit de leur avant et de leur après, de leur avancée et leur recul.

Skivée.JPGCela peut s’appeler Eden et enclos. L’artiste y noue des entrelacs. La lumière efface toute ombre en embrassant l’espace afin de créer une poésie perceptive particulière. Chaque oeuvre « regarde » de façon implicite le texte de Lambersy et le développe hors de lui-même en rhizomes, suspens, échos visuels capables de fomenter l’étrange fascination d’une humilité d’apparence. Ce que le texte dit de la déperdition « des premières lumières », le dessin lui répond en des mouvements magnétisés par ce qui les dépasse. Le texte appelle une telle présence d’envols en fragment et en intermittence. L’art devient une méditation et une exaltation unissant un mouvement de dilatation à celui de la concentration. Il lie l’infime à l’immense loin de tout effet spectaculaire en une harmonie subtile. Reste à s’abîmer en une extase nue.

Jean-Paul Gavard-Perret

Werner Lambersy et Laurence Skivée, « Ball-Trap », Editions l’Âne qui butine, Mouscron, non paginé, 2017, 22 E..

 

02/04/2017

Les naines brunes de Katherine Detraz

Kat 2.jpgKatherine Détraz crée par ses mots des allégories féminines perversement fleurs bleues mais surtout érotiques qu'elles illustrent de photos proche de son univers poétique. Dans son écriture la sensualité demeure en suggestion comme un "précision ": "Arrache ma peau / Et  / Prends-moi /A vif.  / Que rien ne te résiste,  /Même pas ma colère  /A ta précipitation /Tu connais ma folie".  Elle connait pour sa part certains manques du partenaire. Néanmoins elle propose un naturalisme enchanteur, un cinéma hollywoodien noir aux touffeurs pénétrantes sous feinte d'aveux pénétrants.  Manière de vampiriser le réel pour le transformer en une de ces étoiles  qui se nomment naines brunes et demeurent en partie invisibles.

Kat 3.jpgSouvent dans ses textes l'esclave possède le maître, la naine chevauche (métaphoriquement) les prétendus géants. Jamais d'angoisse, seulement la (sur)prise de l'innommable. Jamais de sauvagerie, juste le suspens de la caresse des mots. Aucune limite ne semble pouvoir les arrêter dans un travail de pénétration où le dévoilement est le contraire de la nudité et la seconde le contraire du premier.  Chaque texte ose les points de non-retour tout en évitant  l’ébullition lyrique.

Kat 4.jpgL'oeuvre demeure profondément personnelle en des  "remises" qui sont la signature de la créatrice. Restent dans ses textes un arrêt, une arête, un verdict pour déclencher un vibrato  profond et voluptueux d'une poésie  de suggestion. Par les moindres détails la pensée dérive selon  des attentes si bien que l'écriture demeure le laboratoire clandestin d'une lectrice qui feint la légèreté : mais il faut se méfier des apparences..

Jean-Paul Gavard-Perret