gruyeresuisse

18/08/2018

Pierre Tilman : leçons de ce qui

Tilman 2.jpgL’encoche des mots chez Pierre Tilman se cabosse en des bouts qui à la fois les calibrent, les segmentent et en écartent les iambes et les jambes. Ils s’époussexent, se torchent ou béent. Plutôt que de soigner ils sont « médicamants ». L’artiste et poète replantent la langue sur la touffe de marjolaines aux pétales à petites lèvres. Faux papa. Faux pas. Fils père-turbé, peinturé. Infusions sans verveine. Mais à l’heure dite dans la forêt des songes ils inventent un cri silencieux afin d'éviter les soupçons de voisinage.

Tilman 3.jpgLe Verbe plutôt que sentir Dieu devient une ogive ou la buttée de l’origine, un œil qui voit (mais ne se voit pas) moins le ciel que l’abîme. La mémoire n’y a pour organe que des fragments de bribes plus ou moins longues. D’un côté la ruine de l’autre la dérive. Le spéculum est dans sa tête, le couteau à dissection dans la surface. Son espace devient une caisse qu’un peu d’obésité mentale se plairait à soulever.

Tilman.pngRemontant l'enfance par la fable de sa fontaine, le vif rassemble encore l’après avec l’avant comme s’il avait tout le temps. Demeurent des tournis de mots giclés. Peau et sang, veines et glandes. Le cancre las devient farceur. Plus mouillé qu’hier et bien moins que demain. Hugh dit cet enfant dit de l’homme mais qui n’est que de la mère. Devenant autre pour sa supination.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Tilman, « Tout comme unique », Editions Voix, Richard Meier, Elne.

08/10/2017

Ben fait le ménage

Ben.jpgBen, non content de tout mettre tout sur le net : « ma vie amoureuse, ce que je mange, mes listes de travail, mes cauchemars, mon courrier, mes doutes, mes factures », voire plus et surtout ce qu’il pense, pousse ses vidanges un peu plus loin. Et ce, quitte à passer pour un rigolo ou un sage aux yeux qui pétillent et à « L’Humour 8/10 ». Tout en restant un cosmique comique il estime que le temps du vivant « est fait de milliards de petits engrenages les uns reliés aux autres synapses microbes virus peuples, cultures civilisations bons méchants dans un spectacle qui s’appelle Survivre ».

Ben 2.jpgIl a décidé sinon de débarrasser ses ateliers des tas d’œuvres en stock où « l’infiniment petit rencontre l’infiniment grand. Le bien le mal, le beau du laid » du moins de feindre le vidage ses greniers. Vœu pieux ? Non. Ou presque. Mais ce serait là un des prolégomènes à ce qu’il envisage : se mettre au nu « comme Modigliani, Ingres, Léonor Fini » pour peindre des femmes nues et lui-même poser dans le même appareil pour que d’autres peintres puissent faire du dessin académique avec son corps. En attendant le franco-suisse a décidé de créer une énorme caisse vide. Annie son épouse ne commente pas. Elle est la seule femme qui ne fait pas peur à l’artiste et elle accompagne celui qui a toujours mille choses à faire. Se dit maniaque de rangement tout en vivant dans un joyeux bordel qui ne cesse de grossir. C’est pourquoi son « vide grenier » est un pas en avant. Qu’importe s’il en exhausse des cadavres. Il y a prescription.

Jean-Paul Galard-Perret

Ben Vautier, « Vide grenier de Ben », Guy Pieters Gallery, Knokke-Heist, du 8 au 23 octobre 2017.

11/07/2017

Niele Toroni et le lapin


Toroni.jpgLe Tessinois Niele Toroni reste un prestigieux faux plaisantin de l’art. Tout théoriquement est fait dans son œuvre - depuis l’époque où il fut cofondateur du groupe BMPT avec Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier – pour dégommer son art. Toutefois ce n’est qu’une apparence. Résolument placé entre l'art conceptuel et minimaliste, Niele Toroni, est resté sur les mêmes fondamentaux en revendiquant un degré zéro de la peinture. Refusant les items inhérents à l’art il demeure fidèle à l’injonction première du groupe « NOUS NE SOMMES PAS PEINTRES ! ».

Voire… En donnant un coup de pinceau No50 tous les trente centimètres sur son support blanc il a peu à peu construit une œuvre d’envergure. A sa manière la fable de « Lapin Tur » - écrite en 1976 et à nouveau disponible - signe la fausse mort de la peinture. Toroni se moque du décès programmé. L’artiste a su renouveler les fondamentaux de l’art par ses accords et désaccords des couleurs, la transformation des règles de la composition, le refus de l’imagination, de la valorisation du geste et de l’ego de l’artiste, de son intériorité plus ou moins profonde ou creuse.

Toroni 2.jpgLa fable est aussi occasion de multiplier les plaisanteries et les jeux de mots de derrière les fagots de l’exilé à Paris. Manière de prouver que la peinture sans « l’esthétisme, des fleurs, des femmes, de l’érotisme, de l’environnement quotidien, de l’art, de dada, de la psychanalyse » a encore beaucoup à dire. Et surtout à montrer. Le lapin a la vie dure et il peu conjuguer des mondes dont la syntaxe s’étend. Il sonde le monde en lui donnant plus d’œil et d’oreilles possibles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Niele Toroni; «L'histoire de Lapin Tur», Editions Allia, Paris, 2017, 48 pages.