gruyeresuisse

05/05/2017

Georges Pérec : déjà un classique


Pérec 2.pngGeorges Pérec, « Œuvres » tomes 1 et 2, Bibliothèque de la Pléïade, « Album Pérec » par Claude Burgelin, Album de la Pléiade, Gamllimard, Paris, 2017.

Il y a près d’un an paraissait au Seuil « L'attentat de Sarajevo », premier roman de Pérec. il laissait quelque peu sur sa faim et suscita chez les professionnels des éditions Nadeau et du Seuil bien des réticences. Ils le refusèrent. L'intrigue était laborieuse. Le narrateur partait en vadrouille de Paris à Belgrade, poussait la mari de son amante à renoncer à elle et afin de fomenter son « attentat » de Sarajevo conduisait la femme à assassiner son mari. Pérec créait une double scène par un flash-back (à la manière de son « W » bien postérieur et présent dans le tome I des « œuvres ») sur le célèbre l'attentat de 1914 dans la même ville. Entre les deux moments une question demeurait : savoir qui est un vrai meurtrier : celui qui le commet ou celui qui l’inspire.

Vaguement autobiographique le livre prouvait que Pérec n’était pas programmé pour le roman d’analyse ni pour les trophées politico-amoureux. Il en a retenu les leçons et les « Œuvres » réunies dans La Pléiade replongent dans la grande oeuvre de l’auteur. Celui-ci ne se reprit jamais les pieds dans une telle erreur de casting littéraire. Il eut soin de s’autocritiquer en inscrivant dans les marges de cette ébauche : des « meuh » afin de souligner la platitude de certaines passages...

Pérec.pngAvec ces deux tomes Pérec se retrouve tel qu’en lui-même dans sa façon particulière non de remonter mais de « re-monter » le temps à travers nos murs, nos mœurs, nos vies quotidiennes mais surtout à travers ses propres règles du jeu très particulières. Rappelons  pour mémoire l’absence de « e » dans « La Disparition » ou le « lipogramme monovocalique» en « e » des « Revenentes ».

Dans de telles entreprises oulipiennes, sous l’exercice de style, se cache toujours une diagonale du fou capable d’évoquer de manière « pléonasmique » les tragédies, les douleurs, les vicissitudes de tout ce qui chez l’auteur fut inscrit sous le signe de la perte. Celui qui enfant couvrait ses cahiers de dessins d’êtres dont les membres étaient séparés des corps et de machines célibataires improbables qui tournaient à vide, celui qui se plaisait à poser avec ou sans barbe, de manière grave ou enjoué, a édifié de Paris à un New-York (d’abord mythique), de Beleville au Vercors des « espèces d’espace » qui sont non seulement géographiques mais surtout littéraires. L'album Prévert permet de suivre ces parcours par une iconographie remarquable.

Pérec3.pngL’écriture devient chez Pérec comme chez Michaux « un moyen de se parcourir » mais en s’imposant des crucifixions qui sont autant des Pâques. Et si l’imaginaire est hors de ses gonds, la gaine proposée à la mentalisation - à travers des règles imposées - métamorphose la littérature autant en son contenant que son contenu. Les ingrédients traditionnels sortent de leur quintessence statique. Se créent des courants, alternatifs pour la respiration autant des "choses'" que de la vie. Tout se déploie dans l'humour (le plus souvent). Et même lorsque la danse du lexique semble macabre elle entraîne la parole en des spirales qui parcourent la moelle de l'angoisse et du langage

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Juno Calypso : démultiplications

Calypso.pngLes œuvres aux miroirs de Juno Calypso peuvent aisément renvoyer aux théories de Lacan et son idée que le reflet est formateur de l’égo puisque toute image simple n’est jamais une simple image. Nous regardant dans un miroir nous nous rencontrons comme une unité "déceptive" certes, mais créatrice d’une personne entière, d’un “je” simple et complet dont Juno Calypso multiplie les facettes. Elle en accentue les reflets par les jeux de miroirs jusqu’à créer un paysage merveilleux où l’être est à la fois partout et nulle part.

Calypso 2.jpgRappelons que jadis le miroir était interdit aux « vilains » : seuls les nobles puis les bourgeois eurent droit à leur reflet fixé. Les temps changent mais la photographe ré-anoblit le portrait ou plutôt le ré-enchante.

 

Calypso 3.jpg

Non parfois sans une étrangeté parfois sinon macabre du moins mortifère même si le rose bonbon domine pour l’ironiser. L’œuvre devient subversive par une telle trans-visibilité. Elle crée à la fois illusion et réalité selon un reflet plus éclaté même que celui des jeux de miroirs.

Jean-Paul Gavard-Perret

04/05/2017

Jodi Bieber : portraits pour tous

Jodi Bieber 2.jpgLa série de Jodie Bieber « Real Beauty » est le fruit d’un long travail et aussi d’évènements liés à sa vie. Elle a pu la réaliser uniquement lorsqu’elle a atteint une sorte de stabilité, sinon affective, du moins existentielle. L’idée de cette série est aussi un prolongement d’une campagne de la marque « Dove » en Angleterre où étaient présentées des femmes ordinaires en sous-vêtements. La photographe a senti le besoin de réagir face à une exhibition de poncifs d’une beauté conditionnée.

Jodi Bieber.jpgJodi Bieber brouille ici les cartes qui donnent de l’atout uniquement aux médias platement salaces. La photographie devient une surface où leurs bulles crèvent. La créatrice donne un air de fête à des corps qui dans leur éclectisme narre une autre histoire. Pas question de donner au voyeur une image préfabriquée ou de réduire les femmes à des « animaux familiers » et des « Fantômettes ». Ici elles sont bien vivantes, à l’aise dans leur chair, leur âge, leur couleur.

A sa manière Jodi Bieber rachète les péchés des anges de la publicité et des démons du marketing qui cherchent dans l’image de quoi satisfaire uniquement un être unidimensionnel voué à des présences cosmétiques.

Jean-Paul Gavard-Perret