gruyeresuisse

01/08/2017

"Secret Garden" : extension du domaine de la lutte féministe


Female Gaze.jpg« Secret Garden: The Female Gaze on Erotica » est une exposition de groupes organisées autour de femmes artistes engagées dans une lutte toujours de saison. Elles explorent l’identité de leur genre à travers photographies, peintures, collages, sculptures, vidéos, etc. par des œuvres où la nudité domine. Elles sont hébergées par « The Untitled Space Gallery » sous la curation de Indira Cesarine. Le titre de l’exposition reprend celui du livre de l’auteure féministe Nancy Friday « "My Secret Garden" (1973). Elle fut une des pionnières de la libération féministe au début des années 70.

Female Gaze 2.jpgA travers des images d’artistes désormais incontournables comme Betty Tompkins jusqu’à celles de jeunes artistes (Andrea Mary Marshall, India Munuez, Katie Commodore, Leah Schrager), l’exposition dresse un tableau d’une nouvelle vague de féminisme plus ludique et enjouée. Sans doute parce que les luttes premières ont porté leurs fruits « défendus » et mis à mal la répression institutionnelle. Certains tabous sont tombés et des images plus libres apparaissent en faisant abstraction de la différenciation toujours discutable entre pornographie et érotisme.

Female Gaze 3.jpgLa lutte prend donc de nouvelles formes. Il s’agit de battre en brèche les inhibitions par les femmes elles-mêmes du corps féminin dans la recherche du plaisir. Sur ce plan les contraintes de positions conservatrices gardent la vie dure : existe donc un nouveau challenge que ces femmes relèvent de manière aussi esthétique, poétique que politique. Un « invisible » féminin apparaît selon de multiples déclinaisons pour parler le silence et affirmer de nouvelles images qui sort le droit au plaisir de ghettos intimes (auto)entretenus.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Roma Napoli : Barbie n’est plus ici

Roma-Napoli.jpgRoma Napoli propose un transfert de stéréotypes. Barbie est occultée au profit de Ken. Et le rapport entre le personnage et son metteur en scène n’est pas hasardeux, innocent, arbitraire. Le photographe a choisi sa propre anthropologie. Si Dieu créa la femme, l’artiste préfère le sexe fort. Qui n’est pas forcément facile : il ne couche pas le premier soir mais fait l’impasse pour sauter directement au second. Reprenant le masque d’une certaine illusion (jouet mondialisé) le créateur exagère l’affinité qui lie Ken à ce qu’il représente et joue d’une forme de métaphore (parfois boulistique).

Roma-Napoli 2.jpgEn une sorte de radicalité de sa « fonction », l’objet ludique permet de revendiquer le droit à être ou jouer autrement, le droit à la différence non sans une force politique. La photographie devient alors le signe de rébellion par l’utilisation même du jouet. Cette manière de renverser le jeu et sa donne rend possible moins les leurres et la duplication que la diversion. Roma Napoli exploite dans une forme de dandysme paradoxal, le refus des normes et il affirme ses préférences. Au-delà des plaisirs vénitiens avec lequel le photographe d’une certaine manière renoue, il participe d’un mouvement de distance prise à l’égard d’une vision « normale » du monde. Une mentalité divergente se mêle ici à une pente naturelle de l’artiste pour l’insoumission, le jeu, la mise en scène aussi légère qu’équivoque.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/07/2017

Pierre Alferi : ce que parler ne veut pas dire

Alferi.jpgAu début, entre deux protagonistes moins aphones qu’en mal de création, se crée « du » discours : sous ce mot générique les indices formels ont du mal à faire sens. Ils suivent leur cours, crée du vivant inconséquent. Celui-ci fait la saveur d’un texte aussi inopportun qu’incongru et très astucieux. Ce premier échange est vite décalé par une voix tierce : à la logorrhée se mêle un pathos tragique. Mais tout reste astucieusement annihilé. Cette voix qui parle via un écran est victime d’une panne de transmission. Elle oblige à un sous-titrage approximatif. Il contraint les trois parleurs à retrouver le fantôme de qui ils furent jadis et naguère.

Alferi bon.pngIssus de trois pièces (« Répète », « Coloc », « Les Grands ») « Parler » devient autant une rude bataille qu’un exercice de ventriloquie pour se dégager du corps constitué de la langue tant celui-ci vient faire lui même écran au corps verbal d’une expérience plus intime. Elle illustre ce que la littérature fabrique lorsqu’elle joue non d’un véritable centre et sens mais de leurs annexes. Une nouvelle manière de dire en ne disant pas (et l’inverse) prouve que la question de fond du langage est reconduite de manière drôle voire perfide jusqu’à devenir comme dit Prigent « oiseusement ontologique ».

Alferi 3.jpgL’enjeu est de cerner quelque chose de juste au sein d’une expérience linguistique qui ne cesse de déraper tant le propos est volontairement présenté comme régressif en une sublimation d'aphonie bavarde. Elle est d’ailleurs soulignée par certaines bribes en gras – selon un procédé d’insistance - afin de suggérer une impuissance verbale. Le dialogue ne fait que déréaliser stricto sensu ce que le langage doit produire. L’énergie que mobilise les personnages l’est sinon en pure perte du moins pour une assignation approximative.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Alferi, « Parler », P.O.L éditeur, Paris, 92 p. 14 E.