gruyeresuisse

10/04/2018

Le monde insidieux et féminin de Lilla Szasz

Sasz.jpgL’appareil photo de Lilla Szasz est un regard particulier sur l’éros. Il se fait rodeur et divers. La sensualité n’est pas seulement la langueur du plaisir, la violence érotique mais empreinte de gravité ou de jeux qui délivrent un message intérieur à multiples facettes.

Sasz 4.jpgLa luxuriance crue du corps, la fourrure sombre qui cache tant bien que mal deux seins généreux, le cran des cheveux de jeunes filles qui s’embrassent, des médaillées créent un inavouable révélé face au baiser bref du déclencheur. C’est une histoire d’œil, d’expérience de la sensorialité et d’une forme de méditation plus profonde qu’il n’y paraît sur le monde tel qu’il est.

Sasz 2.jpgLes nuages de la vie ne disparaissent pas toujours au profit d’une forme de jouissance. Les images sont parfois canailles, surprenantes et transforment la banalité. La photographe saisit des sourires, l’insouciance comme la dureté de certaines existences soumises parfois au service d’autrui. Il existe toujours un message implicite en hommage aux femmes, à leurs « travaux » comme l’appel à qui elles sont vraiment.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Frau in 3 akten », Fotohof, du 4 mai au 6 juin 2018, Salzburg.

09/04/2018

Les territoires repliés (suite) : les vidéos d’Ali Kazma et de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige.

Kazma.jpgLes vidéastes proposent leur regard sur l’enfermmement dans le champ de l’exposition organisée par Barbara Polla : « LA PRISON EXPOSEE, Champ-Dollon à Penthes » ( Château de Penthes, Genève, du 25 avril 2018 au 30 octobre 2018.) Les créateurs ont posé ou introduit leurs caméras là où il n’existe ni vent ni voile. Les corps sont forcément happés par un certain viatique du néant. Les vidéos renvoient de la concentration carcérale vers une autre concentration. Celle du regardeur qui est soudain « sorti » du flux habituel des images courantes.

Kazma 3.jpgCes vidéos soulignent l’universalité de beaucoup d'aspects de la prison, de son espace-temps spécifique (Ali Kazma) ou de la création de système d'existence envers et contre tout (Joana Hadjithomas & Khalil Joreige). Les deux films de ces derniers - « Khiam » (prison naguère située dans la zone du Liban occupée par Israël et par sa milice supplétive) - montrent 6 anciens détenus, assis sur une chaise et qui parlent en fixant la caméra. Existe une forme d’expérimentation sur le récit (en particulier dans le premier film) : l’image se reconstitue par lui. Comme se reconstruisent - dans le second et par les mêmes ex-détenus retrouvés quelques années plus tard - la prison désormais détruite, une mémoire et un imaginaire.

Kazma 2.jpgLa vidéo "Prison" (filmée en Turquie) d’Ali Kazma est un travail de résistance compris par l’artiste comme celui du corps en tant que dernier « lieu » de préservation de l’individualité, de la lutte contre le pouvoir et l’uniformisation. Ali Kazma filme non des prisonniers, mais l’architecture carcérale afin de montrer la contrainte que la prison impose au corps afin de limiter ses mouvements selon une manipulation calculée. « La discipline fabrique ainsi des corps soumis et exercés, des corps dociles » écrit Barbara Polla. La violence subie est donc montrée par deux biais différents. Les vidéos s’appuient sur la vue de ce qui a été vécu et qui demandent aux détenus une lutte perpétuelle pour la survie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/04/2018

Odile Massé : ça quel je ?

EMassé 2.pngxquise cruauté. On a beau faire attention. Rien n’y fait. Même près des murs tout blancs on tombe dans le noir. On n’est pas le bon pronom. On est un con. Mais la narratrice non. « Même quand elle dort là tout au fond ». Même quand elle est seule. D’ailleurs elle l’est toujours restée. Même et surtout lorsque les autres sont là et l’assaillent. Elle a beau dire « Moi je veux pas quand ça fait peur » rien n’y fait. Tout est du pareil au même dans une cité des songes, dans un rêve ou un cauchemar, dans la réalité, dans la zone fessière de l’humanité où la Nue se perd. Au fond du trou. Où elle est absorbée. Nous voici dans un château d’ogre. Ou dans la tête de celle qui parle. Sans savoir qui mange qui de l’un ou de l’autre. Le tout non sans humour. Non sans peur et reproches. Là où la traîne de la Nue se traîne - ce qui n’est pas le moindre paradoxe.

Massé.jpgD’où ce soliloque qui empêche au discours de se poursuivre comme de s’arrêter. Il faut que ça suinte et sorte du trou. Pour repartir en chasse, en bataille. Chapeautée. Et bottée. En beauté. Le tout pour faire ripaille. « Oui, oui. oui. Ha ah ah ». Pour que grand bien se fasse et que les choses se passent. Chez les pantins mélancoliques qu’elles côtoient, l’héroïne, ne jurant de rien, sait sinon sauver les meubles du moins les déplacer, porteuse de contes plus ou moins facétieux et où la pulsion de vie l’emporte sur la mort que l’on se donne ou qui nous est donné. Rien ne sert de vouloir en remontrer à la narratrice : elle remonte toute seule. Prière de se garer. Ou de se cacher derrière les masques que Maike Freess proposent pour ouvrir le banc, ponctuer la fable pas toujours affable puis fermer le bal dans le noir. Une fois de plus c’est une couleur. Qui met un peu de calme dans le grand tapage qu’un tel livre engage.

Jean-Paul Gavard-Perret

Odile Massé, « La Nue du fond », Dessins de Maike Freess, lecture l’Olivier Apert, 74 p., 20 E, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 2018.