gruyeresuisse

08/09/2021

La barque

rame.jpgMes mains furent jointes tout en me menottant l’âme. Mais désormais des odeurs de marée m’emportent loin de tout rivage. Je pense soudain à une autre barque : celle du Dead Man de Jarmusch en dérive vers le large sous  le plafond  des  nuits d'immobile cavale. Et voici le résultat. Je ne proteste pas. On ne peut devenir autre, on reste ce qu'on ne voudrait pas.
 
Il y a des lustres, du bord, quelqu’un fondit sur moi et que je connaissais trop bien. Ce qui sépare du monde est désormais la  seule chose à partager. Je rame encore, je rame. Mais pas de carapate. Cap au doute comme le bon Beckett inventeur du purgatoire et qui remplaça le Marolle par la morale, la paresse par la négligence et la crasse par son quaqua de nulle part.
 
Ici même, ici bas. Embarqué donc en barque. Au départ, il y avait du monde sur le quai pour me voir passer. Cette époque est bien loin de moi.  Gare aux phobies, haro aux pirates. Tout me démasque. Ma navigation prouve que je ne possède pas d’existence véritable. De fait je suis désormais sans tête et sans bras.
 
Les bruits des vagues montent, envahissent, réveillent. Etions têtards, nous le redevenons. Cela sent le bouillon d’algues et de poissons. Voilà pour le maelstrom d'émotions. Rame encore, souque ferme vieux zigomard. Echarpe de brume et buffet froid. Nous sommes tous tombés du pont dans l’univers. Nous y faisons de risibles fontaines. Parfois certaines ne sont que des pissotières. Et dans tous les cas abîme nous sommes, abîmes nous serons. C’est bien là ce que le temps accorde.
 
Rame 2.jpgAlors célébrons le désordre du monde en fraction d’océan. J’y creuse mon trou. "Gratte toujours, dit le Malin, pour achever ta farce humaine".  Si bien que j’essuie mes mains sur mon derrière, bref  sur mes deux fesses qui jouxtent le trou humain.
 
Economiquement faible et écologiquement pronominable, il n’existe désormais pour moi pas plus de je, d’homoncule que d’hormones du peuple. Je fus et je serai un de ces Jean sans terre. N’ayant pas plus de nom sinon celui de borgne.
 
Personne à qui demander "tu me laisses finir comme ça ?". Matin brume et mate teint clair. Purée pâle de pois. L’esprit rentrera dans son corps qu'à la dernière minute. Mais ne le rachètera pas.  Encore vivant, j’en fondrais en larmes. Mais à l’inverse des statues, je ne puis m’éterniser pour si peu. Souque vieil animal.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

14:37 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

Les envols de Mauren Brodbeck

brode.jpgMauren Brodbeck, "Anima", Musée des Beaux-Arts du Locle jusqu’au 26 septembre 2021.
 
Avec "Anima" Mauren Brodbeck fait flotter ses oeuvres pour leur donner encore plus de légèreté et des re-naissances  en une telle mise en espace. Non seulement la nature est déjà filtrée par ce que la créatrice en subsume par sa palette de couleurs, d’images modifiées. Mais l'environnement sonore et les divers "tirants" qui déplacent la verticalité des toiles exposées permettent de pénétrer dans un jardin suspendu et extraordinaire.
 
Brode 3.pngUne nouvelle fois la Genevoise explore matières, couleurs,  textures, bruits par l’image et le son dans des vibrations. Elle crée un état de mystère en introduisant du fragmentaire pour une traversée. Tout est là pour s'adresser aux sensations. L'émotion devient fluide et mouvante dans ce que l'artiste induit comme états de passage si bien que l'invisible adhère au visible dont il reste l'inducteur.
 
brode 2.pngSe produit une immersion poétique. Elle  joue sur le clavier des sens. Du tactile à l'intangible se crée une  cérémonie où le mystère demeure mais se laisse néanmoins livrer entièrement au jour. Existent des rêveries sur des rêveries qu'un tel art embrasse et que certains ne croyaient plus possible là où la fixité décalée fait le jeu d'un mouvement et d'une discrète et subtile révolution. L'âme du monde décrite par les philosophes comme une entité vivante ou présence supérieure n'est pas loin, surtout lorsque la peinture en sa matière répond au plus abstrait des arts : celui des sons.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

07/09/2021

Jérôme Karsenti Les Bons Tuyaux : embouchures

Karsenti.jpgJérôme Karsenti, "Cher Michel Deguy", art&fiction, Lausanne, coll. "Bomb", septembre 2021, 28 p..
 
C'est parce qu'il est le voisin de Michel Deguy que dans cette lettre, Jérôme Karsenti s’imagine en fan monomaniaque du poète. Obnubilé par lui, dès qu'il entend un bruit dans l'immeuble il plaque son œil au judas espérant voir - comme Duchamp sa mariée - Deguy descendre l'escalier. Mais sachant la vanité de certaines rencontres impromptues, il tente de le rejoindre par les embouchures du réseau de plomberie de l’immeuble qu’ils occupent tous deux rue Monsieur-le-Prince à Paris.  C'est là une manière de répondre à ce que Deguy entend par poétique "une embouchure où la philosophie se jette dans la poésie et la poésie dans la philosophie".
 
 
Karsenti 2.jpgPlongé dans sa baignoire, l’admirateur effréné "pétri d'admiration" pour le maitre depuis la lecture de sa plaquette "Camera Verde", guette les sons qui lui parviennent de l’étage inférieur où vit le poète. En attendant et regrettant de n'avoir pas été suffisamment "débordant" de signes d'admiration lorsqu'il le rencontra à Rome, Karsenti espère faire goutter un peu du génie de son sublime voisin en glouglous versifiés ou en conversations secrètes la où la tuyauterie servirait d'alambic à une subsumation inédite D'où cet art particulier de stalking poétique à savoir cette façon de se glisser furtivement jusqu'à sa "proie".
 
Karsenti 3.jpgSous forme de récit quasi kafkaïen mais où une Fabienne Radi viendrait mettre son sel, la poésie devient un chuchotis sinon, pervers du moins ironique grâce au manque d'isolation des immeubles anciens. En cela Karsenti se retrouve en écrivain marxiste prouvant que les conditions des structures matérielles induisent les super structures de l'esprit et de l'imaginaire. Celui qui est artiste, peintre, performeur, poète, fan de Vinci, Dürer, Gaudi, des arts copte, dogon, des poèmes de Rilke et de la calligraphie chinoise, continue à traquer les contingences de la poésie et à défier sa gravité dans cette lettre. Elle ajoute - dans le risque d'un dégât des eaux où Deguy se retrouverai nez à nez avec son voisin, une pierre de plus à son livre non seulement maison mais monde : "Poutresse".
 

Jean-Paul Gavard-Perret