gruyeresuisse

03/08/2017

Une certaine absence : Gisèle Fournier

 

Fournier.jpgGisèle Fournier n’a pas encore reçu la reconnaissance qu’elle mérite - en dépit du prix que la Suisse Romande lui a décerné en 2008. Pourtant dès son deuxième livre « Non dits » (Editions de Minuit) tout était  en place dans sa manière de réinventer le roman en semblant ne pas y toucher. Elle poursuit depuis - et jusqu’à « Tangages » (Mercure de France) - une façon pertinente de représenter les relations des êtres.

 

Fournier 2.jpgLa Genevoise ramène à l’expérience que nous nous faisons du monde où nous vivons comme du monde qui vit en nous. Preuve que le roman n’est pas qu'un problème formel. Certes celui-ci garde son importance, il incarne ce « change » dont parle J-P Faye. Et Gisèle Fournier s’y emploie. Chacune de ses histoires permet de pénétrer une densité a priori insécable. Elle creuse le monde obscur des sentiments qui devraient nous être familiers mais que l’inconscient collectif ou particulier refuse d’affronter. Cet univers devient ici lisible, hors pathos, voire une certaine distance. Aucune clé n’est offerte. Au bout de lignes droites et en des creux,Gisèle Fournier rend l’obscur et le silence plus éclairé et explicite. La romancière cherche à représenter une expérience juste. Elle ne peut être celle de la clarté mais d’un certain chaos - sinon à tricher avec ce qu’il en est de l’être.

Fournier 3.jpgEn somme, chaque texte devient l’expérience sinon de l’absence de sens du moins de son incertitude, loin des bâtis rationnels et la positivité des énoncés romanesques romantiques. Ici pas de parler faux, mais l’approche de « vérités » tues et cachées dans la recherche de ce qui n’a jamais été ou ne se dit pas plus. La créatrice compose avec le rapport à l’opacité. Elle sait que l’existence n’est pas lisible « comme un livre ». C’est pourquoi les siens oeuvrent au cœur de l’énigme. Chaque texte reste par sa nomination au cœur de l’innommable. Et c’est bien là que s’accomplit la langue, elle affronte le présent en ses lignes de front qui sont celles de tant de barrages.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Exercices d’ambigüités : Stéphane Korvin

Korvin 3.jpgLe « chant » prend chez Stéphane Korvin des tonalités particulières et tourmentées. A cela une raison majeure : « il n’y a pas d’écriture pour nous soigner. » Ce qui n’empêche pas au discours de se poursuivre au centre de l’amour. Ou sur ses bords. Là où l’auteur parle « le cyrillique des peu ».

Korvin 2.jpgA travers la femme qu’il aime beaucoup ou un peu, grâce à celle qui « invente un nouveau cours d’eau / le récit d’une fois qui ne décolère pas », Korvin cherche celle qui s’échappe parce qu’il l’a laissée fuir. D’où des textes doux amers d’histoires courtes où la voix enfle puis se coupe : « je veux sentir avec toi, peindre, noircir, hélas tu ne connais pas la nuit ». Et c’est d’une certaine façon ce qui l’ennuie comme si l’amour devait faire place au sacrifice, à la douleur plus ou moins entretenue et choyée.

Korvin.pngHors du récit, du témoignage ou de la simple confidence, loin des formes traditionnelles l’écriture est toute en intensité fondée sur les fractures syntaxiques de phrases errantes, de paragraphes-îles et des textes en morceaux. Dans un érotisme certain ou plutôt un certain érotisme, le texte rampe à l’assaut de l’émotion et de l’intelligence. Il parie sur elles sans la moindre condescendance. La voix semble naviguer sans boussole, en dérive. Tout demeure énigmatique, là où l’écriture se veut une reconstitution verbale, phonique d’une force de mutilation. Le désir rôde : mais c’est bien là que tout se complique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Stéphane Korvin, « bas de casse », Æncrages & Co, 2015, dessins de Caroline Sagot-Duvauroux., « et ce naufrage », Littérature mineure, Rouen, 2017

02/08/2017

Céleste Boursier-Mougenot : les zoziaux

Boursier 2.jpgCéleste Boursier-Mougenot, “from here to ear, v.22”, CACY Yverdon, du 29 juillet au 5 novembre 2017.

Après « Temps suspendu » (CACY Yverdon, 15 juillet - 24 septembre 2017), Céleste Boursier-Mougenot présente une autre manière de retenir son vol. Se voulant - à juste titre - comme une œuvre « vivante et éphémère », celle-ci est une nouvelle version d’un « ensemble organique pensé en relation étroite avec l’architecture du CACY, transformé pour l’occasion en volière géante ».

De cette structure émane un dispositif sonore. Il associe guitares électriques, diamants mandarins et pinsons. Les oiseaux ont donc pour perchoirs une quinzaine de guitares et de basses électriques. La musique se crée en direct selon le « bon vouloir » des oiseaux liés aux chants et accords préenregistrés de rock, punk et métal. Le tout en un décor de sable et de graminées.

Boursier.jpgL’artiste explore le potentiel musical des oiseaux, du lieu, de la situation et des objets. L’œuvre crée - au-delà de la surprise - la fascination de ce qui advient de manière aléatoire. Musicien de formation, Céleste Boursier-Mougenot, en poètemultifonction, donne une forme autonome à la musique par ses installations. Elles génèrent en direct un art vivant. L’artiste en soigne l’approche pour offrir une écoute et une vision particulières. Tout est en place afin qu’une évocation inédite ait lieu en ce qui tient d’un nid suspendu à trois fois rien.

Jean-Paul Gavard-Perret