gruyeresuisse

29/11/2019

Nicole Miescher : le paysage trans-parent

Miescher 3.jpgNicole Miescher dans un minimalisme poétique ne cesse de cadrer, recadrer, remettre en question le paysage. Elle lui redonne une respiration, un dentelé. Si bien que sa perception fonctionne en un mouvement d'écharpe.

 

Mieschler.pngA travers ses marches en campagne ou  en périphérie des villes le regard que l'artiste porte est moins sur des détails que sur une vue d’ensemble, un panorama, une atmosphère. Ils "obligent" le regard et le hantent dans ce qu'ils gardent de mystérieux, d'énigmatique chez celle qui devient passeuse de visions "trans-parentes" dans des rythmes particuliers de traits et d'ambiances créatrices d'étranges respirations.

Miescher 4.pngL'ombre et l'apparence se confortent l'une l'autre. Il n'y a pas de priorité entre diastole et systole. Existent des zones blanches. Parfois - mais parfois seulement - des couleurs tranchantes viennent par la suite. Les espaces, ordonnés un jour, désordonnés un autre, sont repris dans des formes aussi réelles que propices à la rêverie comme à la réflexion en une telle magie qui touche la familiarité et la perplexité. De tels espaces justifient les termes de mouvements et de fixation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Galerie Gisèle Linder, Bâle.

Jacques Sojcher : légende des femmes et du livre

Sojcher.jpgUne nouvelle fois Jacques Sojcher projette vers le "trou" de son être : celui  d'un "survivant ordinaire". L'infatigable rêveur tente de trouver sa voie dans "la confusion des images" première par les femmes et le livre.

Des femmes, il n'en manque pas : elles se succèdent. Et l'âge venant ne fait rien à l'affaire. Le séducteur est fasciné. Ici par la dernière d'entre elles. Sans doute est-elle de passage même si elle semble la "bonne". Elle réveille son désir, "dans une chambre d'hôtel" comme dans la "camera oscura de son cerveau". Belle, elle lui réchauffe les pieds et le coeur. Mais le brouillage persiste au milieu du  bouillonnement des corps au nom de l'enfer du passé qui mène moins vers la foi en l'amour qu'à une certaine peur de soi-même.

Sojcher 2.jpgBref les femmes tentent de sauver "l'amant perpétuel", celui qui est "toujours entrain de naître / Puéril jusqu'à la mort". Elles soulèvent "une joie sans raison". Mais la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a à l'incurable. La dernière tente toujours de dissiper les visages perdus. Elle permet à la vie de suivre son cours : mais l'effondrement demeure. Inventant à sa mesure les aimée, chacune "devient réelle" pour preuve "sa place est dans le livre". Et c'est bien là le problème.

Jacques Sojcher, "Joie sans raison", Illustrations d'Arié Mandelbaum, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2019, 54 p.

Jean-Paul Gavard-Perret

26/11/2019

Les œuvres "cachées" de Mounir Fatmi

Fatmi.jpgMounir Fatmi, "Keeping Faith, Keeping Drawing", Analix Forever,10 rue du Gothard, Genève, Novembre 2019.

 

Barbara Polla a présenté la première exposition solo de Mounir Fatmi à Genève en 2011 déjà : essentiellement des vidéos. Elle a réitéré en 2018 avec « This is my Body »  : 50 vidéos de l’artiste sur 50 écrans dans un espace unique, un projet présenté grâce à la complicité de Barth Johnson. Mais surtout, elle montre depuis longtemps les dessins de l’artiste, qu’elle estime particulièrement importants. « Keeping Faith, keeping drawing »  est cette fois ci la première exposition de mounir fatmi qui propose un ensemble de ses dessins, de 1999 à 2019.   Ils rappellent les thèmes fondamentaux de son oeuvre :  coupures, amputations, greffes et ré-enracinements ramènent à son expérience personnelle de l'exil : « On y trouvera un corps mutilé, composé, recomposé, comme une apparition ; un corps sans jambe, une jambe dans un autre dessin, et un cordon ombilical qui relie les corps ; beaucoup de détails que l’on retrouve dans mes vidéos. » écrit le créateur.

 

Farmi 2.pngL'artiste cultive un certain abrupt. Et la précision qu’une telle œuvre  est supposée offrir, cache les profondeurs ou les abîmes de l’être en perte de repère et en recomposition. Détruisant de diverses manières l'intégralité  humaine, Mounir Fatmi propose ni un rêve de réalité, ni une réalité rêvée mais tout ce qui se cache de nocturne, de secret, de fond sans fond dans l’exilé. Il met ainsi à nu l’espace et celui qui normalement l’habite.

Farmi 3.jpg

Le dessin permet - dans sa réduction essentielle - une complexification des formes et de leurs structures. C’est donc une forme d’apparition nécessaire qui ne laisse pas indemne puisqu’elle donne accès au surgissement d’une vision que le créateur ne cesse d'explorer. Le monde n’est ni bloqué dans l’évidence, ni enfoui dans le spectral : il s’ouvre, se profile autrement. Il émerge avec plus de relief et d’intensité puisqu’il est découpé dans certaines dimensions d’un art de la vibration qui par ses secousses nous ouvre à l’épaisseur du «si je suis» cher à Beckett. L’espace plastique ressemble à l’espace de la mémoire, mais il n’exclut pas l’oubli. Celui-ci reste une feuille qui se détache d’un arbre et mais que l’arbre n'oublie pas. Le devenir de l’œuvre a donc besoin de la perte mais une douceur remonte de celle-ci pour des renaissances de prochains printemps.

 

Jean-Paul Gavard-Perret