gruyeresuisse

06/10/2017

Les réincarnations (récréatives?) de Cantero

Cantero.png« Cantero », Galerie Humus, Lausanne, du 13 octobre 2017 au 10 février 2018 et livre « Dépeindre » sur l’artiste avec des textes de Françoise Jaunin, Michel Thévoz et Miguel del Vallefríon,108 p., 19 FS.

Serge Cantero soigne enflures et dysfonctionnements programmés. La lippe de bouches en cul de poule - même ornée de Rouge Chanel - n’y change rien. C’est dire combien de dessins et tableaux de l’iconoclaste ignorent le cosmétique et les salamalecs. L’artiste cultive l’incontinence peu complimenteuse. Il ne cherche pas à se faire prendre pour bon apôtre et préfère créer les codes de sa propre esthétique au sein de sujets détournés ou biaisés. Tout tient soit du cauchemar soit de la farce. Le beau - du moins ce qui est pris pour tel - en prend un sacré coup dans l’aile. Mais il n’est pas le seul. Ce qui ne veut pas dire qu’il y laisse des plumes. Sous l’aspect lisse, dans l’insidieux, le pervers  ou le jubilatoire tout semble presque (le presque est important) normal.

Cantero 2.jpgEntre l’absurde et le grotesque, l’horreur mais aussi une certaine tendresse la peinture joue comme une porte volontairement mal gondée. Portraits et narrations sont renversés, inversés, transformés et « hybridés» selon un ordre de l’énigme. La faune humaine devient névralgique au sein de circonvolutions permanentes qui ignorent les mondanités plastiques. Cantero cherche à créer des joyaux formels moins sophistiqués que singuliers. Au respect embourbant, le Vaudois préfère les magmas bourrés de piquants. La condition humaine en prend pour son grade. Ses dégradations incarnées même lorsqu’elle semblé éthérée sent le souffre.

Cantero 3.jpgIl convient de s’immerger en un tel lit douteux : certains (les névrosés ?) s’y prélassent comme en un berceau, d’autres le fuient en trouvant que chaque toile sent le sapin. Dans tous les cas une sorte de baby-blues ne touche pas seulement celles qui relèvent de leurs couches. Chacun est invité ici à prendre place dans une danse macabre ou joviale dont le tournis nécessite pour les dépressifs d’autres pharmacopées que le Doliprane. D’autant - qu’au risque les faire plonger un peu plus dans leur marasme pour peu qu’ils manquent d’humour - l’artiste semble repasser (au fer tiède capable d’engendrer à la fois de la brûlure et de la caresse) certains plis d’une mémoire si ancienne qu’elle fut oubliée. Ses images reviennent au sein de labyrinthe optique L’homme n’est pas celui qu’on croit, l’animal non plus au cœur de répliques sismiques qui secouent la fable œdipienne où tant d’artistes régressent.

Jean-Paul Gavard-Perret

Les ratés domestiques de Rubi Lebovitch


Lebovitch.jpgRubi Lebovitch se veut un photographe symboliste. Voire… Certes shootant un trousseau de clés gigantesque qui pend de la ceinture d’un homme jusqu’à terre il précise que “Cette photographie symbolise toutes les clés qui sont dans nos vies”. Néanmoins si clés il y a, dans ses prises elles demeurent lettre mortes puisqu’elles témoignent de superbes ratages là où l’ordre ne produit que du désordre..

Lebovitch 2.jpg« Home sweeet home » n’est que la marque de la vie domestique en ses impasses , ses culs de sac, ses cours intérieurs avec du vivant plus ou moins dérangé à l'intérieur. La photographie devient l’expression du fiasco là où les choses se tournent en vanités et les situations en absurdités. Si bien que le photographe appartient à la catégorie de ceux pour lesquels la promesse "délusoire" d’un résultat final improbable serait peut-être l’aiguillon essentiel, dans le mode opératoire d’une quête au dessein plus fondamental…

Lebovitch 3.jpgLibre donc à qui se veut optimiste de trouver là une sorte de mode de vie approximative, l’approche d’une lucidité – du moins autant que possible. Fantaisie, satire, abus de toutes sortes permettent de mettre à nu - dans les cent nuances de gris du « domos » - un grain de folie. Voire des sacs entiers. Bref de quoi, nous aussi, à en être rassasiés.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/10/2017

Eric Poitevin et les obsolescences du charmant

Poitevin 2.jpgLe travail d’Eric Poitevin ne prétend pas résoudre les problèmes du temps. Il fait mieux en découvrant ce qui est soustrait à notre vue. Pour cela il utilise une approche minimaliste et provocatrice du nu et de la nature morte, de la vanité. Fixant avec humour et impertinence dégingandée ce qui déjà figé (ou non mais qu’il présente comme tel) les œuvres restent habilement déceptives.

Poitevin 3.jpgNe se prétendant pas des oracles elles deviennent une prestation de « tout ce qui reste » (Beckett). Grâce à elles s’ouvrent des frontières. Sans prendre rendez-vous avec l’Absolu, par leur tension, elles proposent des circonstances particulières dont le but est de mettre mal à l’aise le regardeur au sein - et entre autres - d’une suite de modifications du cadrage habituel ou le sériel devient singulier.

La chair humaine remodelée, les trophées d’animaux sont transformés en diverses séries de dépouillement ou de dépouilles. De l’animé comme de l’inanimé jaillit une trituration de l’image et de son sujet. Si l’artiste héros est détrôné au profit de l'histrion, celui a bien des choses à dire et à montrer quitte à choquer.

Poitevin.jpgLa sublimation de ce que l’art généralement prend au sérieux jusque dans ses effets de nostalgie est atteint ici d’un frégolisme particulier pour rappeler que la vie n'est pas qu'un leurre et la mort un Shakespeare. Poitevin proposent des projets iconoclastes face à un espace artistique souvent voué au culte de fragrances inutiles. La beauté prend ici un sens particulier.

Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Poitevin, « Inverso », Galerie C, Neuchâtel, du 14 septembre au 4 novembre 2017.