gruyeresuisse

09/08/2017

Les sommes athéologiques de Katherine Detraz

Detraz3.jpgMéthodique, faisant descendre et monter, vider et remplir, dresser des hiéroglyphes, quittant la langue pour la transformer en acte Katherine Detraz crée des textes puissants, impressionnants de simplicité et de souffle. Pas de drame de la vie mais son chant à travers les textes-corps qui ouvrent les uns aux autres et délivrent des secrets essentiels : « La vie n'est pas faite uniquement de passion. Mais que vaut une vie sans passion d'aimer, de brûler, de vivre, de dire, de partager, de crier, d'écrire, ou tout ce que vous voudrez. Detraz.jpgL'intensité de l'émotion est le cœur de la vie ». Seule la passion est le pain quotidien qui innerve les cantates de l’auteur. Elles ouvrent l’espace à où jouent les corps dans l’appel constant à la polyphonie du deux, loin des vies contradictoires ou contrariées : « Ce feu que tu allumes / Qui se plaque contre mes seins / Coupe la respiration / Impatience et brûlure / Confondues / Comme une envie de hurler retenue. »

Detraz 4.jpgA la théorie, Katherine Detraz préfère la pratique athéologique comme Cingria ou Bataille. Il s’agit de la révélation par les sens de ce que n’a pas encore fait la main mais s’y attache : « Parcourir ta peau / Compter les grains de beauté / Comme on compte les étoiles une nuit d'été. » Tout semble jaillir par pulsions qui dépassent le simple logos. Il s’agit donc bien d’action écriture. La femme devient fontaine du désir par amplification et germination des mots et en état d’« ignorance ». Le point de départ demeure la passion. Il est aussi celui d’arrivée. Cette émotion reste la matérialité de la photographie. Et celle du langage, sa danse, sa « mécanique » et son animalité d’ondes. Ne reste que le pittoresque au sens premier du terme : ce qui doit être peint par le rythme du langage ou de l’image.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(La page du livre est tiré d'un texte de Christophe Bregaint   extrait de "L'avant garde des ruines" que Katherine Detraz  aime citer)

08/08/2017

Comme un corbeau blanc - Anne Golaz

Golaz.jpgAnne Golaz, Corbeau, 196 p., Mack éditions, Londres, 40 E.

Sous forme de mémoire et de « tableaux » Anne Golaz retrace les courants de la vie et la mort dans le village suisse où elle a grandi. Créé sur un laps de temps de 12 ans et retraçant l’histoire de 3 générations le livre est constitué de photographies, de dessins et de textes de l’artiste elle-même et d’Antoine Jaccoud. Ce dernier retranscrit entre autres les conversations de la famille d’Anne Golaz afin de l’aider à reconstruire sa propre histoire imbriquée dans celles de ses proches. De fait le protagoniste du « Corbeau » est un jeune homme qui travaille à la ferme et que l’on retrouve dans chaque chapitre comme témoin là où le sens du devoir est omniprésent même si des bémols apparaissent.

Golaz 2.jpgCette exploration du temps et de la destinée est incise sous le titre d’un poème célèbre d’Edgar Allan Poe. Il donne la tonalité à une aventure chronologique où le passé semble plus présent que le futur dans des images dont le clair-obscur évoque les recoins de l’enfance. La construction narrative du livre ouvre un espace latent - baroque en un certain sens - entre ce qui existe et ce qui est en destruction. Si bien que tout ce qui demeure reste aussi imprécis que les sentiments que cette « reprise » du temps. Le livre devient une sorte d’insomnie, une plongée dans la nuit, là où l'Imaginaire semble se retourner contre lui-même, contre toutes images aux contours dessinés. Les dernières semblent perdre le contact avec les êtres pour mieux dire leur absolue solitude, pour signifier leur absence à l'existence et un certain chaos face au lieu de naissance d’Anne Golaz qui tente de sauver ce qui peut l’être.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

06/08/2017

Claudia Brutus : des tropiques aux autres mondes

Brutus 4.jpgD’origine haïtienne, après une enfance en Bulgarie, en Algérie, au Maroc, Claudia Brutus est arrivée à 20 ans en France faire ses études à l'Ecole Nationale des Beaux Arts de Paris. Elle est devenue une parfaite parisienne même si sa peinture totalement originale plonge dans des abîmes tropicaux et subaquatiques. La sensualité se “dit” par le jeu des formes et des couleurs en ce qui tient de paysages particuliers : ils sont fait pour parler à l’inconscient aussi individuel que collectif.

 

 

 

Brutus.jpgL’identité est cherchée dans le fond des croyances de diverses cultures monothéistes ou animistes. Elle est exposée par la créatrice à la présence  des esprits mystérieux comme à la sensualité. Processions, cohortes, cavernes, lianes, corps sidèrent en de telles visions. La question de l’être reste celle de l'énigme. Le regardeur  perçoit un corps non fantasmé mais qui néanmoins crée une fascination par l’obscur et la lumière qui en jaillit.

 

Brutus 3.jpgL’espace reste sombre en sa clarté et sa densité. Les ombres passent, disparaissent, reviennent. L’être comme un animal cherche une cachette au moment où Claudia Brutus réinvente le secret d’une forêt des songes où elle devient Méduse et Mélusine. Le voyeur ne peut plus sortir de tels abîmes. Car il s’agit en fait de matrices. Et donc d’histoires de résurrections qui ne pouvant se dire, se montrent.

 

Brutus 2.jpgLe secret vient une fois de plus affirmer son autorité à travers le paysage et le corps. Mais de quel corps s’agit-il ?  De qui est ce corps ? Les questions sont dangereuses puisqu’il s’agit de celles d’Eros et de Thanatos. L’artiste introduit dans le temps où le “ moi pur ”, "sauvage" ou exilé veut se confondre avec celui des autres. Il est exposé ainsi à la réminiscence de tropiques fantasmés mais aussi au désir. Et une telle oeuvre reste exceptionnelle.

Jean-Paul Gavard-Perret