gruyeresuisse

08/10/2017

Ben fait le ménage

Ben.jpgBen, non content de tout mettre tout sur le net : « ma vie amoureuse, ce que je mange, mes listes de travail, mes cauchemars, mon courrier, mes doutes, mes factures », voire plus et surtout ce qu’il pense, pousse ses vidanges un peu plus loin. Et ce, quitte à passer pour un rigolo ou un sage aux yeux qui pétillent et à « L’Humour 8/10 ». Tout en restant un cosmique comique il estime que le temps du vivant « est fait de milliards de petits engrenages les uns reliés aux autres synapses microbes virus peuples, cultures civilisations bons méchants dans un spectacle qui s’appelle Survivre ».

Ben 2.jpgIl a décidé sinon de débarrasser ses ateliers des tas d’œuvres en stock où « l’infiniment petit rencontre l’infiniment grand. Le bien le mal, le beau du laid » du moins de feindre le vidage ses greniers. Vœu pieux ? Non. Ou presque. Mais ce serait là un des prolégomènes à ce qu’il envisage : se mettre au nu « comme Modigliani, Ingres, Léonor Fini » pour peindre des femmes nues et lui-même poser dans le même appareil pour que d’autres peintres puissent faire du dessin académique avec son corps. En attendant le franco-suisse a décidé de créer une énorme caisse vide. Annie son épouse ne commente pas. Elle est la seule femme qui ne fait pas peur à l’artiste et elle accompagne celui qui a toujours mille choses à faire. Se dit maniaque de rangement tout en vivant dans un joyeux bordel qui ne cesse de grossir. C’est pourquoi son « vide grenier » est un pas en avant. Qu’importe s’il en exhausse des cadavres. Il y a prescription.

Jean-Paul Galard-Perret

Ben Vautier, « Vide grenier de Ben », Guy Pieters Gallery, Knokke-Heist, du 8 au 23 octobre 2017.

Philip Roth et les casseroles de l’occident

Roth.jpgPhilip Roth, c’est une évidence est un romancier d’exception qui depuis belle lurette aurait mérité le Nobel. Sa fantaisie ouvre un aperçu unique sur la société américaine et par extension du monde occidental de la fin du XXème siècle. L’édition de la Pléiade permet de revisiter les œuvres premières où tout se mit en place dans néanmoins une motilité vertigineuse : l’intranquillité du monde se dit par glissements inapaisables dans ce qui devient autant une saga qu’une fable dont Portnoy fut le premier héros.

 

 

Roth 2.jpgLa fiction devient une onde textuelle qui traverse et poursuit de pages en pages la maladie de l’identité et celle du sexe dont nul ne se remet. Ou si peu. L’Amérique s’ouvre à sa béance, son énigme à travers divers milieux. Le monde juif bien sûr, cocon ou creuset de l’œuvre, mais il s’élargit au delà sur une vision de New-York dont héros et héroïnes deviennent castors ou grands hérons de la civilisation urbaine. Ce localisme insère l’Histoire dans un lieu précis dont le genre romanesque est la grande épopée il aboutira plus tard au chef d’œuvre de l’auteur « La pastorale américaine ».

Roth 3.jpgChez Roth le corps est travaillé par ses pulsions. Et l’auteur ne ramène pas sa viande à du mental Il se frotte à son incontenable à travers ce qui façonne ses instincts de vie, de mort et de domination dans divers cultures et zones sociales qui leur servent de réservoir. Loin des constructions obsessionnelles auxquelles on veut parfois le réduire, Roth s’applique à déconstruire et à décomposer la société dans sa complexité là où tout peut sans cesse s’ouvrir comme se fermer en de longs récitatifs où la (fausse) naïveté devient la nécessaire arrogance de l’humour à défaut d’un amour complet pour l’humanité vagissante.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philip Roth, « Romans et nouvelles - 1959 - 1977 », coll. Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2017, 64 E.

(Photo 3 : film "Goodbye, Columbus")

07/10/2017

Gillian Wearing : sous l'harmonie

Wearing.jpgTout le travail de Gillian Wearing revient à faire toucher au manque, à l’absence au cœur même du foyer initial : la famille. C'est pourquoi elle ne s'émerveille jamais des possibilités que peuvent offrir un tel lieu. Mais pour autant elle ne la critique pas : elle l’ouvre.

Loin des frivolités des exercices de style elle s’oriente (depuis toujours) vers un style tyrannique du portrait qui d'une certaine manière vise à mortifier jusqu'aux "bons" sentiments. Sans en être pour autant le repoussoir qui ne viserait qu'à mortifier, la photographie crée un charme particulier en son balancement entre ravissement au ravinement, idées reçues et nouvelles configurations.

Wearing 2.jpgC’est un moyen parmi d'autres de tenir le spectateur à distance devant une scène intime, désinvestie de tout traquenard. Le but reste précis et toujours le même : éviter la frénésie du spectaculaire afin que ce qui s'empare de l'image demeure une sorte de matière statique. L'inertie produit une forme d'intensité totalement opposée à une spectacularité.

Wearing 3.jpgGillian Wearing rebelle à l'hypnose, au vertige technique crée une marche vers une autre image de la famille non issue des vapeurs de la fiction. Elle touche à cet évident besoin de ne "rien" voir jusqu'à ce que cette invisibilité elle-même devienne chose. Cette stratégie ouvre à la possibilité de quitter l'illusion de vivre en pays conquis ou stéréotypé.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gillian Wearing, “Family Stories”, Hatje Cantz, Berlin, 2017, 129 p. , 35,00 €.