gruyeresuisse

17/04/2019

Vivienne B : huis-clos (ou presque)

Vivienne B 3.jpg

Le nouveau projet photographique de Vivienne B met en exergue la force, l'élégance et la sensualité de la féminité. Cheveux fous, robes à plis, poses décalées sont là paradoxalement pour suggérer comment les femmes vivent et vibrent "non un amour idéalisé et inaccessible, mais un amour passionné, charnel et doux et délicat" écrit Vivienne B.

 

 

 

 

 

Vivienne B 2.jpgChaque modèle est isolé dans une dramaturgie précise de l'intimité et de la solitude au sein de séries en séquences. Existe là ce qu'elle nomma jadis "Le chant des oiseaux". Ceux-là s'offrent en des scénographies subtiles où l'érotisme demeure souvent en esquisse dans les dérives de la photographe coloriste pour laquelle le rouge d'une robe fait le jeu de la chair.

 

 

 

 

Vivienne B.jpgExiste une forme de simplicité par la sophistication comme par l'artifice et l'artefact. La feinte de transgression passe toujours par l’arabesque. Les femmes y sont plus rêveuses qu'espiègles. Elles se livrent à la photographe. Elle les met en confiance afin qu'elles puissent exprimer le mystère d'une farce mystique car l'amour de dieu n'est rien par comparaison à celui qui emporte vers un homme ou une femme.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L'archéologie du filmique de Jean-Luc Godard

Godard.pngRetiré à Rolle dans son petit "studio" (qu'il compare à un "atelier de peintre" - pinceaux et brosses compris pour solliciter son invention) Godard poursuit un "livre d'images"  à coup de films courts qui "ne peuvent se faire et ne doivent pas se faire" (dit-il). Après 65 années de cinéma, au delà de "Pierrot le fou", "Masculin Féminin", "Vivre sa vie", "Alphaville" , "Nouvelle vague", "Le Mépris", sa suite de l'"Histoire du cinéma" remont(r)e tout par sa "main". Celle peintre collagiste-cinéaste afin de repenser le monde et l'image.

Godard 2.pngC'est l'occasion - au moment ou Arte présente le mercredi 24 avril - deux de ses films phare - de rappeler que Godard est un certes un cinéaste politique mais aussi un filmeur drôle, maître de la forme et des couleurs. Celui qui fut d'abord peintre a subi l'influence du cinéma hollywoodien (dont Nicholas Ray) avec un souci maniaque des couleurs primaires et anti-naturelles afin d'arracher le cinéma à une simple reproduction du réel.

La couleur vibre parfois pour elle-même sans forcément de sens symbolique. Et de saturations en sursaturations son "Livre d'images" est ponctué de références picturales. Pour autant Godard demeure un fantastique "peintre" de la nature. Elle acquiert chez lui une présence particulière : que ce soit le Léman dans ses derniers films mais tout autant lorsqu'il filme en travelling Anne Wiasemsky dans "One plus One".

Godard 3.pngDominant les évolutions techniques, Godard les a utilisées comme plasticien afin de contester le cinéma lui-même. Après sa période maoïste et de la Villeneuve à Grenoble il restera attaché aux techniques pour les détourner entre beauté classique ou "trash". L'acte de représenter implique donc toujours une poésie qui alterne avec une violence contre la représentation.

Coloriste mais aussi cadreur Godard fait de la forme une question de fond comme d'ailleurs les citations - une de ses "marques de fabrique". Leur sémantique dans un processus de régurgitation est un processus cognittif. Gordard s'y fait gardien de l'histoire de l'art par une suite de mises en relation et d'association en créant du neuf avec de l'ancien par effet de collage d'éléments personnels ou non comme dans son "Livre d'images" et ce en détournant le droit d'auteur.et s'autorisant tous les emprunts.

Godard 4.jpgS'éloignant du cinéma politique et de résistance de l'époque "La Chinoise" et  création de groupe "Dziga Vertov" soutenu par Les Cahiers du Cinéman ) il crée "politiquement du cinéma" (dit-il) pour que le totalitarisme soit coupé du bain capitaliste qui le prépare. D'où l'importance pour lui de la violence et de la guerre (impérialisme américain, lutte des Black-Panthers, etc.).

Pour autant Godard n'est pas dogmatique. L'échec de sa période maoiste le prouve : il s'y sentit coincé. L'impasse de son travail d'interview des Palestiniens témoigne qu'on ne sait pas (lui compris) entendre et voir et que le documentaire ne sert et n'a jamais su montrer les guerres.

Godard 5.pngTous ses accords et désaccords produisent désormais des mélodies pas contrepoints. Ils illustrent combien Godard est avant tout peintre et musicien dans ses éléments de montage et de coordinations, le rythme ou la décompositions du temps ("Sauve qui peut la vie").

Dans son article "montage mon beau souci" comme avec "A bout de souffle" le réalisateur insiste sur le découpage puisque tout se fait au montage jusqu'à mépriser totalement la narration : "Made in USA" est sur ce plan un exemple parfait. ou encore "Nouvelle vague" où l'histoire - qui tient sur un timbre poste - est atomisé par une narration hors de ses fonds.

Godard 6.jpgDésormais Godard tourne sans acteur (si ce n'est son chien dans "Adieu au langage"). Néanmoins le réalisateur a mis dans ses films tous ceux qu'il admire. Il se fit passeur et parfois pygmalion (Anna Karina, Anne Wiasemsky) avant que Anne-Marie Miéville passe de devant à derrière la caméra.

Entre les stars et lui  émerge le gagnant-gagnant d'un  "be to be" : Godard bénéficie de leur prestige et eux du sien. Et l'acteur devient lui-même une "citation" par ce que chacun représente au sein de sa propre cinématographie.

Godard 8.jpgGodard enfin est capable d'autodérision rarement soulignée. La critique préfère respecter l'icone en oubliant le hâbleur impénitent qu'il fut un temps. Il se mit en scène sous "JLG" et s'est complu dans cette image au sein de numéros d'oracle vivant ou de bouffon médiatique dont il sut sortir.

Demeure désormais le réalisateur de l'émotion et de l'inconscient plus que du discours. Avide de mots il est avant tout poète de l'Image. Chez lui elle fait penser au moment même où elle peut nous échapper et est montée comme telle entre effort et spontanéïté, opacité et clarté - les deux étant aussi évidentes l'une que l'autre - afin de faire saillir dans l'être et le monde ce qui s'y cache de plus primitif et de plus sourd.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/04/2019

Yelena Yemchuk : transferts et stucs en stock

Betty.jpgAvec ses photographies et vidéos de l’artiste plasticienne ukrainienne Yelena Yemchuk crée une atmosphère à la David Lynch ou  Fellini . Comme eux elle repousse les limite du filmique. Les "simples" portraits contiennent une complexité de narration et de représentation. Par ses diverses séries l'artiste met en question ce que filmer et photographier implique au moment où les structures sociales et la condition humaine sont mises en porte à faux par des changement politiques.

Betty3.jpgDécoulant de l’éclatement de l’Union soviétique et des ouvertures démocratiques Yemchuk avec "Mabel, Betty & Bette" explore l’identité lorsque de telles modifications peuvent entraîner la perte de soi par celle des repères. Tournées dans son Ukraine natale, les images de Yemchuk sont incarnées par Anna Domashyna qui assure le rôle des trois personnages de fiction. Ils sont représentés dans ses photographies par des mannequins portant l’une des leurs trois perruques correspondantes et interprétant les différentes histoires inventées par l'artiste.

Betty 2.jpgEntre amnésie et rêve éveillé Yelena Yemchuk montre le brouillage, l'alarme et la confusion que créent les moments de fractures de régimes et le passage d'un monde à l'autre. La femme devient l'archétype d'un corps réel et symbolique sur lequel "tombent" les projections de soi et de la société. Le tout dans une performance statique impressionnante scénarisée par celle qui rameute un monde étrange de poupées et de spectres pour dire ce que passer d'un monde à l'autre veut dire en un jeu entre néo-réalisme et onirisme pur.

Jean-Paul Gavard-Perret

Yelena Yemchuck, "Mabel, Betty & Bette", Dallas Contemporary, du 13 avril au 18 août 2019.