gruyeresuisse

15/02/2019

Dubuffet : observances intempestives

Dubuffer.jpgDans les estampes de Dubuffet les pensées résonnent sans raisonner. On peut dire qu’elles déchantent en chantant et rendent tout sens indescriptible et non préhensible. C’est presque rassurant et procure de la joie dans le grand carnaval humain, sa farce grotesque. Il y a des corps mais aussi un espace plus mental que physique loin de la rumination théorique. Dubuffet ne prend plus cette peine : reste ce qui résonne dans l'image non-alphabétisée, non domestiquée, instable, volante, oiseau étrange de la famille du gypaète et proche du logarithme.

 

Dubuffet 2.jpgL’état vivant de la langue est là pour une dramaturgie ou un opera bouffe. Les formes entrent, elles sortent en gribouillages et sur leur petits pédoncules, traversent la tête mais vivent à l’extérieur de nous comme d’elles-mêmes loin des philogénitiques ou des cosmogonies. L’essentiel est de savoir ce que l’artiste rappelle : de l'art il ne faut pas attendre une réponse. Son but est d'ouvrir et qu'importe vers quoi.

 

 

Dubuffet 3.jpgDubuffet n'est pas un métaphysicien raté mais un véritable poète dont les feintes d'enluminures et rosaires sont des mises sous tension intempestives. Ses estampes sont capables de concentrer charge et décharge, couverture et découverte en nomenclatures perverses mise en coupe sombre de la maladie de l’idéalité. Causes et effets, essences et apparences sont renversés. Un art-spectacle revendiqué comme tel déchire les convenances. Sous leurs carapaces les estampes viennent exciter les nerfs et les sens.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

Jean Dubuffet, "Estampes", Galerie Lelong & Co,  Paris et Zurich, du 14 mars au 11 mai 2019.

10:25 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

14/02/2019

Marie van Berchem : "Je suis un immense collage"

Marie van Berchem fourmille d'idées et de générosité. Elle a par exemple inventé "La bateauthèque" devenue "une ressource participative dédiée à la pensée critique, décoloniale, anti-raciste et féministe qui émerge du contexte spécifique de Genève." Tout son travail engage à une réflexion collective en vue de tenter d'enrayer les débâcles du monde.

Et ce pour une raison majeure : "Parce que je suis minuscule. / Parce que je suis un immense collage / Parce que je ne peux pas raconter tout ce qui veut être dit. / Parce qu’il y a des cris qui cherchent des oreilles". Mais aussi  - et "Parce que mes mots seuls ne suffisent pas" - elle opte  pour les images. Elles deviennent des langues narratives qui divergent de la façon la plus flagrante entre un récit de la perte de la bonne réputation suisse et une narration de l’aliénation essentielle à travers le concept de "différance" tel que Derrida l'entend.

 

Berchem.jpgLe même devenu étranger à soi se transforme dans la phénoménologie de l' esprit corrosif et non hégélien de Marie Berchem. Elle propose par ses images sa critique de l’économie politique et également la brisure de la psyché dans laquelle l'art se complait. Bref l'artiste rompt le récit officiel pour le faire devenir pensée dans des figures ou des narrations mentales qui évitent à ses compatriotes et aux autres de ne pas finir chocolat.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Marie van Berchem, "Helvetia – Une légende au bon lait suisse", Indiana, Collectif Rats, Vevey, du 23 février au 22 mars 2019

12/02/2019

Les Krims : l'art du kitsch et de la provocation

Krims 1.jpgLes Krims reste un iconoclaste. Depuis son camp de base à  Buffalo il continue à frabriquer un monde baroque à partir du réel. Rien de pacifique dans ses vues. C'est le monde des débordements et des plaisanteries que l'artiste fait imprimer parfois par Shutterfly car il peut bénéficier de "thèmes Disney" libre de droits pour ses jeux de crucifixions ludiques.

Krims 2.jpgLe photographe américain rajoute couches et louches d'une poésie de la subversion. Il offre au sein même du média le plus réaliste des changements d’échelles et divers types de transgressions. Il opère donc sur nos représentations des opérations comiques et submersives. Elles consistent à nous faire prendre conscience du maquillage du réel que nous appelons vision. Dans ce but l’artiste «inflige» dans ses photo-collages et ses protocoles hirsutes un fourmillement visuel en contradiction avec ce qu’on prend pour une profondeur de vue.

Krims 3.jpgL'œil s’emplit d’un théâtre de formes et de couleurs en rafales pour une exploration du rapport de la nature humaine et de la culture où elle baigne. L'artiste poursuit ses séries de "monstres" : après la vie des personnes de petites tailles puis des chasseurs de daims, il visualise des plagistes décalés et sans complexes qui posent en un amoncellement de détails. Au cœur des débordements surgit un équilibre particulier : il fait le jeu de la démesure.

Jean-Paul Gavard-Perret