gruyeresuisse

25/10/2017

Blaise Cendrars le soliste

Cendrars bon.jpgBlaise Cendrars, "Œuvres romanesques précédé de Poésies complètes", Édition publiée sous la direction de Claude Leroy, Collection Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2017.

Selon la légende Freddy Sauser devint poète à New York dans la nuit du 6 avril 1912. Il écrit Les Pâques à New-York long poème fulgurant rédigé d’un seul trait où s’exprime la détresse morale du jeune auteur au sein de la cité où "l’aube a glissé froide comme un suaire / Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs". Pour honorer cette révélation il change de nom : Blaise Cendrars naît. Néanmoins dans “Panama ou les aventures de mes sept oncles" il donne -une autre voie à la gestation de l’œuvre : « C’est le crach du Panama qui fit de moi un poète/ C’est épatant / Tous ceux de ma génération sont ainsi /Jeunes gens /Qui ont subi des ricochets étranges ». Il ne faut pas prendre bien sur ses aveux au pied de la lettre. Mais - et justement –-tout Cendrars est là. Non seulement il refuse de jouer « avec des vieilleries » mais entame son parcours pour casser « la vaisselle » littéraire.

Cendrars 2.pngTrès vite il abandonnera la poésie pour la fiction. Néanmoins 12 ans plus tard il publie deux recueils. La rupture forgée par l’écrivain lui-même est donc à nuancer. D’autant que poème ou non, roman ou non l’auteur reste le poète de la modernité qu’il revendique dans un texte de 1917 : «La modernité a tout remis en question.» Mais à l’inverse de la propension futuriste et quoique - comme les tenants de cette école - partisan de vitesse et d’énergie il ne cherche pas forcément un régime verbal quelque peu "art pour art". La force de la poésie de Cendrars a nul besoin de pétards mouillés ou de recettes. Plus que de chercher la forme nouvelle pour elle même, il saisit le langage à sa racine et le déplace de ports en ports.

Cendrars.jpgLaissons cependant la parole à Cendras et son “Panama". Le texte est dédicacé de la manière suivante : “A Raymonde, ce poème que l’on croit être le dernier en son genre et qui est le premier d’un art nouveau”. Il y a donc malgré tout du « futurisme » chez le poète sensible à la catastrophe boursière liée au scandale du Panama. Cendrars est donc un authentique créateur moderne et novateur. Toutes les dimensions de la vie quotidienne trouvent place dans sa poésie comme dans ses romans. Rien n’en est exclu a priori dans un langage, résolument libre à l’écart de toute forme d’embrigadement même celle du surréalisme qui lui tendait les bras. Mais, acceptant à l'inverse de la doxa de Breton, la forme romanesque, Cendras avait d'autres chats à fouetter que la posture avant-gardiste, d’autres territoires à explorer. Il s'agit pour lui par la fiction comme dans la vie de s’embarquer vers l’ailleurs pour « tuer les morses » ou - sous d’autres climats - n'a plus craindre les piqûres de la mouche tsé-tsé.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/10/2017

Nicolas Senegas : anges et démons

Senegas 4.jpgIl existe chez Nicolas Senegas un art particulier de la “ prise ». Par ses photographies il peut à juste titre se considérer comme une artiste de tableaux et d’atelier. Il ne s’agit pas de traquer la réalité de manière journalistique et documentaire mais de transformer le réel par la présence de la nudité de l’homme ou de la femme. Il y à là des catcheurs ivres, des anges surpris par la nuit.

 

 

 

Senegas 3.jpgSurgit un jeu entre le réel et l’artifice, entre l’imaginaire et ce qu’il fait sourdre des apparences. Le photographe ne nie pas l’idée d’un conditionnement mais en concomitance se crée une imprégnation critique du regard porté sur les sujets en des cérémonies d’un certain chaos. Les nus servent à traquer par le jeu photographique une sorte d’inconscient.

 

 

 

Senegas 2.jpgL’artiste répond à la fameuse phrase de Deleuze dans « Psychanalyse morte analysez » (paraphrase de la phrase de Beckett « imagination morte imaginez ») : « l’inconscient ce n’est pas un « était » au lieu duquel « je dois advenir ». L’inconscient vous devez le produire ». Nicolas Senegas le fabrique à travers ses « intersexions ».

Senegas.jpg

 

 

 

 

Chaque portait devient un rébus. Il permet de comprendre l’importance des sous-jacences ou arrière-fonds archaïques. Le photographe transforme ses modèles en archétypes. Et c’est le sens d’une grande partie de son œuvre. Chaque individu possède sa part d’humanité qui le retient au sexe, à la mort, à la vie. La force des photographies fait jaillir une vérité d’incorporation sublimée.

Jean-Paul Gavard-Perret

L’artiste expose actuellement sur le site « Corridor Elephant ».

 

 

 

Johanna Simon-Deblon : L’une est l’autre

Debon 3.jpgJohanna Simon-Deblon remet à jour la vision de la féminité. Elle crée une ambiguïté, une incertitude par révision des poncifs en ce qui tient d’un conte. Néanmoins celui-ci renvoie au réel de manière radicale et ironique Sous forme d’autofiction la créatrice reprend l’idée du dédoublement de sa propre image afin de montrer que « je » peut-être aussi un autre : la structure identitaire est complexe. Fixant l’intime au moment de la post puberté - avec rappels à l’enfance et transition vers l’âge adulte visualisés soit directement soit sous une symbolique non seulement du sang mais de sa couleur.

Deblon 3.jpgL’artiste multiplie les jeux. Ils n’ont rien d’épicurien. La forme est essentielle pour aider à voir le féminin autant par jeu, construction que profondeur de vue et de vie. L’artiste manie légèreté, magie, fausse mystification. Existe aussi un enchantement particulier. Johanna Simon Deblon scénarise l’être et le co-être, la marge entre qui est la femme et celle qu’elle voudrait être (devenir adulte ou retourner à l’enfance) bref entre la vie qu’elle mène et celle à laquelle elle aspire.

Deblon.jpgLe travail tient non à réduire ces marges mais suggérer qu’elle crée l’opulence de l’être. Les différentes saisons ajoutent une idée supplémentaire au cycle féminin comme au temps qui passe. Il y a dans cette série une ambiguïté entre la fiction et le réel. Elle illustre l’ambiguïté entre l’être (l’intime) et le paraître (l’extime). La symbolique des couleurs, qui passent du bleu au rouge, conserve toute son importance, ainsi que le jeu de miroir. Il reprend des attitudes légèrement différentes pour en augmenter le trouble.

Jean-Paul Gavard-Perret