gruyeresuisse

25/06/2018

La double vie de Claudine Gaetzi

Gaetzi.pngClaudine Gaetzi, « Grammaire blanche », Editions Samizdat, Le Grand Saconnex; 2018.2018

Claudine Gaetzi transforme l’écriture en poétique de l’effacement. Elle refuse à sa pensée une fabrication rhétorique où l’image viendrait à point venu illustrer ce qui a été déjà perçu ou perdu. Dans une éthique de l’amenuisement pour celle qui - comme pour Duras - «écrire est ma raison, mon recours », nul besoin de métaphore ou d'anomalie sémantique. Et l’objectif quand la fin approche reste de s’inventer tant que faire se peut.

Gaetzi 2.jpgL’auteure cherche la meilleure formulation possible d'une réalité à la fois « in abstentia » mais dont elle est inséparable et avec laquelle seulement elle prend sens. Ce réel est le lieu d'avènement et le producteur d'un langage où Claudine Gaetzi met sa vie « entre parenthèse », oublie les détails : « l’essentiel se réduit à rien ». Toutefois il reste un tout là où « Grammaire blanche » représente le phénomène d'être (celui spécifique de l'être parlant) pour celle qui finalement, dans un rappel implicite à Bachelard « habite sa maison ».

Gaetzi 3.pngEntre apparition et disparition, le réel et le passé sont rétifs : ils gardent la vie dure. Les yeux ne suffisent pas pour leur échapper si bien, et à force, la mémoire « sauve » l’auteur et son chagrin «crée une sorte d’équilibre. » Claudine Getzi laisse passer ce qui arrive, lâche ce qui est passé. Mais pas tout. Elle rassemble ce qui reste de manière poignante et sans emphase dans son comment dire en compagnie d’aucunes circonstances mais où pourtant un récit paradoxal se construit. Car ce peu devient un mode de vie - et de vie intégrale - en évitant à la fois que l'affectivité joue un trop grand rôle et que le symbolisme intellectuel discursif fasse barrage à cette nudité du discours noué aux « Belles saisons imparfaites ».

Jean-Paul Gavard-Perret

24/06/2018

Les impromptus de Jean-Luc Manz

Manz.jpgJean-Luc Manz, « Cosmos », Palais de Rumine, Lausanne, du 2 mai 2018 au 6 janvier 2019.

Entre monumentalité et immersion Jean-Luc Manz, ancien élève de Gerhard Richter, perd le regardeur dans des « grilles » de lectures. Il le met au pied du « mur » dans un Cosmos qui prend un sens particulier. Fidèle à une dureté et une abstraction, l’«élastogénèse » chère à Richard Texier suit cependant son cours là où la volonté ornementale est détruite dans ce qui tient d’une forme de sévérité et d’humour.

Manz 3.jpgL’agencement des formes et de couleurs rappellent autant Ellworth Kelly que Barnett Newman, voire Matisse et l’art de la mosaïque islamique. Sous couvert d’unité de façade les peintures luttent contre une manière de voir sans se soucier de l’exquis. Il fait néanmoins retour de manière impromptue. L’œuvre par ses blocs et échafaudages reconstruit un cosmos selon une voie qui n’a rien de narrative ou symbolique.

Manz 2.jpgLe Lausannois ramène l’art à ses « vivants piliers » par ce retour à un essentialisme pictural et graphique et un alphabet plastique premier et crypté. S’y retrouvent des archétypes minimalistes mais colorés et où les cadres insérés dans le cadre créent des panneaux aussi percutants, incisifs que drôles et insolents. Une telle pratique tient d’un principe et de la variation au moment même où l’image elle-même est traitée en découpage et démembrement afin de circonscrire des “ visibles ” perdus ou enfouis.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

14:05 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

23/06/2018

Ryan Mc Ginley : miroirs, (beaux ?) miroirs

Mc Ginley 3.jpgDepuis trois ans Ryan MGinley travaille avec des miroirs en s’inspirant de d’instructions proposées par Miranda July, Sol Lewitt, Rob Pruitt et Yoko Ono. Mais il prolonge ce travail, avec sa série « Mirror, Mirror », en donnant accès aux regardeurs à des espaces privés qu’il avait déjà explorés au début des années 2000 avec des déclassés ethniques de New York.

Mc Ginley.jpgPour ce nouveau projet il a donné à chaque participant un appareil photo, un ensemble d’instructions, cinq rouleaux de film 35 mn. et vingt miroirs à installer dans leur propre maison. Les rouleaux devaient être renvoyés à l’artiste qui a choisi une seule image pour chaque volontaire. Le résultat prouve qu’un appareil photo fonctionne comme un objet intrusif de médiation. Les self portraits offrent non seulement des informations sur l’intimité des « actants » mais sur leur état émotionnel et d’esprit lorsqu’ils présentent leur propre « idéalisation» physique.

Mc Ginley 2.jpgSe distinguent les choix de la partie du corps qu’ils mettent en exergue mais aussi quelle idée d’eux-mêmes chaque agencement traduit. Beaucoup (surtout parmi les plus jeunes d’un panel qui traverse les âges de 19 à 87 ans) ont travaillé de manière instinctive et ludique. D’autres ont beaucoup plus réfléchi à leur mise en scène. Certains se prennent pour des stars, d’autres s’amusent. Mais la galerie est plus signifiante qu’il n’y paraît. Et non seulement sur l’auto-représentation de soi. Les postulants tendent un miroir dans lequel chacun peut se retrouver – et le plus souvent comme nous n’oserions jamais nous montrer.

Jean-Paul Gavard-Perret