gruyeresuisse

03/04/2020

l'"Atlas" d'Aby Warburg : un des livres majeurs du XXème siècle

Aby.pngAby Warburg(1866–1929), fils d'une famille de banquiers de Hambourg achève ses études universitaires par un doctorat sur le peintre de la Renaissance italienne Sandro Botticelli. Et en écho il étudie les interpénétrations des mythes, image,s rites de diverses cultures. Par delà il renverse l'interprétation de l'histoire de l'art et des images et il va devenir le père de l'iconologie moderne. Roberto Ohrt et Axel Heil ont cherché dans les quelques 400000 photos de la collection du Warburg Institute de Londres les images de son Atlas. Et leur travail est une avancée majeure dans l'étude du monde iconographique de Warburg puisqu'il présente le véritable Original jusque là incomplet.

Aby 3.pngAby Warburg fut le premier à définir une méthode d’interprétation des images et icones. Dans ce but il a créé une bibliothèque des sciences de la culture unique au monde. Mais l’innovation majeure qu'il a inscrite dans le champ de l'épistémologique de l’histoire de l’art reste son "Bilderatlas Mnemosyne". L'oeuvre est unique dans la mesure où pose les fondements d’une grammaire générale des images. Les prospectives offertes par cet ensemble n'ont pas été encore évaluée. Si bien que cet ouvrage reste un des livres majeurs du XXème siècle.

Aby 4.pngL'auteur affronte par les planches qu'il a monté la complexité des problèmes liés aux images. Son livre a modifié le cursus de l’ensemble des gammes des sciences humaines. Elles ont été attirées - à juste titre - par cet ouvrage resté inachevé à la mort de l’auteur mais qui instaure de nouveaux dialogues. Un tel projet a mobilisé l’énergie intellectuelle et physique de l'auteur jusqu'à l'épuisement. Le "Bilderatlas Mnemosyne" reste l’aboutissement de toutes ses recherches. Il constitue le plus ambitieux corpus d’images jamais réunies. La  genèse et l’évolution sont liées à une pratique d'analyse et de classification des images qu’il convient aussi d’examiner sous l’angle de ses relations avec le problème de la mémoire collective et de ses traces.

Jean-Paul Gavard-Perret

Aby Warburg, "Bilderatlas Mnemosyne. The Original", Roberto Ohrt, Axel Heil, Hatje Cantz, Berlin, 184 p., 200 E., 2020.

01/04/2020

Le portrait le plus juste - Anne-Christine Roda

Roda.jpgLes portraits d'Anne-Christine Roda créent un monde de l'hypnose mais surtout de la gestation et de la présence. Sans faire abstraction de l'identité de ses modèles, l'artiste en travaille l'apparence pour souligner les gouffres sous la présence et des abîmes en féeries glacées en rappel parfois des grands maîtres de l'art. Insidieusement une telle peinture par l'imaginaire qu'elle met en jeu modifie la donne du réel en accordant au portrait la valeur d'icône.

Roda 2.jpgChaque portrait devient le signe d'un moi qui se transforme en symbole auquel l'artiste donnent des titres à la fois simples : ceux de prénoms  des "modèles" mais qui virent parfois jusqu"à la "Miss Ann Tropy". La peinture de Anne-Christine Roda agit imperceptiblement comme inlassable déplacement métonymique. Ce qui est mis à nu c'est le portant du portrait. S'y montre une aube même quand les modèles sont âgés. Si bien que l'apparent réalisme crée une fiction.

Roda 3.jpgElle devient un appel intense à une traversée afin de dégager non seulement un profil particulier au corps mais au temps. Le corps est emporté dans un glissement par la  théâtralité et les sortilèges de créations d'où émerge l'horizon mystérieux d'une intimité touchante. La créatrice multiplie les échos. Le "juste" portrait fait donc franchir le seuil de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance, une cristallisation contre l’obscur et la fuite des jours.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir le site de l'artiste.

Colette Thomas la Surréelle

th 2.pngCelles et ceux qui ignorent le nom de Colette Thomas peuvent le découvrir en prélude à une chanson de Christophe dans son plus bel album "Aimer ce que nous sommes". Il est énoncé lors de l'intro du titre "It's must be a sign" par Denise Colomb dont la voix est extraite du documentaire "La Véritable Histoire d'Artaud le Mômo".

Colette Thomas fut en effet comédienne dans la troupe de l'auteur des "Cenci" qu'elle connu par l'écrivain Henri Thomas qui fut son époux. Le premier en parlait ainsi : Colette Thomas est la plus grande actrice que le théâtre ait vue, c'est le plus grand être de théâtre que la terre ait eu ». Mais sujette à des troubles psychiatriques, sa séparation avec Henri Thomas et la mort d'Antonin Artaud aggravèrent son état. Elle a laissé sous le pseudonyme de René, un seul livre, "Le Testament de la fille morte"(Gallimard, 1954).

 

th 3.jpg"L'odeur de la nature" en propose un extrait. Surgit la poésie d'un surréalisme dans tous ses états tant le rêve nocturne est animé par une divine "sorcière". Au sein de l'histoire d'un corps perdu au milieu du roulement du tonnerre, la narratrice voit "la lumière même brandie par je ne sais quelle main". Une lumière jaune et précise, "comme une fabrication mécanique et préméditée de quelque homme." Soudain à la machinerie théâtrale fait place celle que l'auteure avait fomenté avec le "pique-feu qu’Antonin Artaud m’a donné et qui est comme un éclair solidifié – et que je peux tenir dans ma seule main." Pour autant elle n'en abuse pas, pas plus que de son pouvoir : elle rentre chez elle afin de ne pas être trempée. Non qu'elle craigne le mal : elle était morte avant.

 

Badt.pngDe celle qui fut enfouie au centre même de la souffrance J-G Badaire glorifie le texte là travers de superbes dessins. Se trouve entre autre un portrait d'une auteure qui "pria pour la morte que tu devrais être". Et la poétesse d'ajouter "Cette femme-là porte sur elle l’odeur de la nature". Badaire décline ou plutôt éclaire la puissance de ses mots. Ils ne sont pas sans rappeler le romantisme allemand et une poésie néogothique que anticipa bien plus encore qu'une Leonora Carrington ou une Léonor Fini.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Colette Thomas, Jean-Gilles Badaire, "L'odeur de la nature", Fata Morgana, 2016,16 p.