gruyeresuisse

20/07/2018

Peter Kemp : La Musica

Kemp.jpgPeter Kemp vit à Delft et ses photographies s’en ressentent. Dans la ville de Vermeer celui qui admire la peinture classique la reprend à son compte avec humour. Le charme de ses « instrumentistes » est à la fois intrusif et décalé. Un monde suranné d’hier ou d’avant-hier, d’ici ou d’ailleurs est repris dans le jeu d’une perfection théâtralisée en dentelles et soie fine.

Kemp 3.jpgCe parti-pris plastique et formel permet de jouer des fantasmes et de la représentation de la femme en tant qu’ « objet » plus que véritable sujet de la représentation. L’artiste incarne à la fois le multiple et l’un d’une telle manière d’envisager le féminin instrumentalisé afin de donner libre cours aux influx qui animèrent (et le font encore) au fil des temps une certaine réductibilité du « deuxième sexe ».

Kemp bon 2.pngL’humour (quel que soit l'instrument des modèles) reste l’essence de la matière à montrer selon une visualisation poétique qui rappelle ce qu’écrivait Juarroz "aller vers le haut n'est qu'un peu plus court ou un peu plus long qu’aller vers le bas". C’est pourquoi face à un tel dilemme Kemp préfère le face à face.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/07/2018

Jacques de Backer : Hulot et les autres

Da Backer.jpgLes bords de mer permettent à Jacques de Backer d’instaurer de nouveaux rapports entre le portrait et le paysage. Prises sur le vif, ses photographies créent un univers drôle et poétique totalement dans l’esprit des irréguliers belges de l’art - de Magritte à Marien (entre autres). S’y retrouvent de manière parfois incisive les univers de Tati ou Sempé. L’immensité des angles n’empêche en rien le sens du détail ou de l’intimité - par exemple de baisers volés.

Da Backer 2.pngLe quotidien se trouve métamorphosé avec un aspect quasi intemporel et quasiment surréaliste là où l’importance de la lumière demeure capitale. Se crée un univers de jeux ou d’occupations secrètes là où au détour d’une plage demeurent des moments suspendus au-dessus du vide des jours. Les histoires sont racontées par le bas. Et cela nous ravit, nous capture. Le photographe capte l’amour quand il passe. Il évoque ce qui n'est pas vraiment mais qui existe pourtant et demeure en instance de désir.

DaBacker 3.pngLes images ne sont pas là pour le dire : du moins pas en totalité. Presque rien ne (se) passe, mais le presque est un tout. Il emporte sur son passage. Ce presque s’appelle le sentiment. Mais pas seulement : existent d’autres éblouissements, d’autres divertissements pascaliens où les estivants semblent se couper du monde tel qu’il est. L’œuvre reste un philtre mystérieux qui unit et sépare. Elle n’a pas d’âge et permet de repasser vers des images vivantes. La mer monte dans une motricité et émotion particulières. Elle prouve qu’avec le temps tout ne s’en va pas mais revient.

Jean-Paul Gavard-Perret

18/07/2018

Jacqueline Dauriac : érotique de la lumière

Dauriac.jpgJacqueline Dauriac joue de l’éros et s’en joue en tant que pure machine hallucinatoire même si néanmoins un certain désir s’en mêle. Tout dans les dispositifs et installations de l’artiste est à la fois simple et subtil : un simple rayon lumineux qui traverse l’espace métamorphose le corps d’une femme en rouge avec des talons hauts. Elle devient une fleur rare et secrète sous son voile.

 

 

 

 

Dauriac 2.jpgMais l’artiste impose une sexualisation dont le désir n’a rien d’hormonal, d’organique. Elle continue de brouiller les cartes depuis sa première rencontre avec celle qui instaura sa recherche (le travesti Marie-France). C’est une manière pour l’artiste de sortir de l’enfer pulsionnel sans malgré tout rejeter aux calendes grecques le fantasmes amoureux qu’il soit post-adolescent ou « célibataire ».

Dauriac 3.jpgMais l’artiste s’en amuse en son jeu de lévitation plus que de perversion. Le corps est certes pénétré : mais par la seule lumière. Le cannibalisme des fantasmes est contrarié là où rien n’a lieu que le lieu (aire ou erre de jeu). Existe une mise en scène de disjonction et de filtrage : la décharge de lumière empêche d’autres soulagements qui - ici- ne seraient pas les « bons ». Néanmoins et le cas échéant, l’artiste s’en amuse. Elle sait que la peinture elle-même se caresse. Mais sa jouissance diffère du bing et bang et du raccourci masturbatoire que le néant menace. A l’inverse l’art appelle la jouissance à se débarrasser de son excès anéantissant. La satisfaction change de nature là où ce n’est plus la chose mais « l’âme à tiers » (Lacan) qui - par effet de trans-fusion - peut se qualifier de réel.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacqueline Dauriac, Exposition, Galerie Isabelle Gounod, du 1er au 27 septembre 2018, Paris.