gruyeresuisse

19/09/2021

Bel et Sébastien

Ange.jpgDeux anges virils sans pouvoir. Déshabillés, se cachent dans le coin de la pièce, canines plantées pour chacun dans du cuir de l'autre. Quel effort de venir en soi, terroriser et devenir bourreau en ânonnant les rimes du couplet conçu pour soir d'hiver en un bouge putride, gémellaire où ils s'étreignent sans compassion. Petits monstres se greffant à leur double, passant des violons au pas de loi. Debout, ils saignent en gaspillant des heures à  se mordre et aspirent le sang avec une paille après avoir pourtant promis de bien se tenir et vivre civilisés. Mais ils ne demandent même pas la permission de se mâcher tandis que leur visage se tord de plaisir. Ladres sont les sacrifices et lâche leur anarchie. Ils ne répondent même plus à leurs parents qui voient dans cette faim des envies de biscuits. La brume file légère en soufflant des cantiques au vieux chien du voisin. Ils ont pourtant été élevés (dans les cieux) par des parents flous qui croyaient que la cohabitation des frères libérerait ailes, cordes et nerfs. Gentiment blessés de part en part ils poussent à peine des cris. Petits Saint Sébastien aux conduites indues ils trichent un bon nombre de fois afin de démystifier l'oracle dans la mandorle parentale comme si la solution ne viendrait que par le sang en attendant l'heure de se confronter à la flûte des champs. Ils rivent leurs dents pour les siècles des siècles avant de sautiller. Des bulles sortent de leurs naseaux pour desserrer l'étau du double en une solitude agressive. Elle n'empêche en rien la bride sur le cou. Refusant d'être étouffé par son jumeau chaque frère défend sa cause de nobiliaires.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

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18/09/2021

La rêverie du promeneur solitaire

Promeneur.jpgDebout, tu manges ton sandwich à saveur d'air et de poussière. Et tu médites en regardant tes mains. Tu t'abrites du vent, près du rêve. Tu le pries en procession secrète. Parallèlement au mur du cimetière tu abandonnes ton âme à la décoration - hormis la joie en garde-fou.
 
Semi-voyage dans la presque campagne qui commence à ce lieu précis. Ta romance aussi. Oublier, parapher le visible qui cogne. Douleur prend l'espace mais tient le monde en respect. L'esprit vacant est comme un revolver à portée de la main pour  le coup de dés final sur le vivant.
 
Tu disparais laissant ton lignage dans un virage étourdi. Là ton savoir mécanique. Et nuage dont le râble ankylose les étamines de ton col chic. Vivre à l'envers, tancer. La glaise est belle façonnée de reliefs d'émotion et de lichen. Tu agis toujours de même, tu courbes le dos. Tes jambes se dérobent : tendrement tu goûtes le sol. De tes dents tu tonds les herbes.  Leur émail est émeraude plus que diamant.

Jean-Paul Gavard-Perret

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15/09/2021

Vies et contre-vies des pierres : Naomi del Vecchio

del vecchio.jpgLes recherches plastiques de Naomi Del Vecchio se fondent souvent sur de savoureuses tentatives de classement poussée parfois jusqu’à l’absurde et la percussion du logos avec le réel. L'artiste développe le lien entre mots, dessins et objets et se penche sur les questions de la nomenclature fidèle aux normes mais ouverte aux intrus où le réel et le banal basculent. Dans cette nouvelle "compil" tout est parti d'une balade avec une amie dans les alpages du Jura : "Nous avions toutes les deux remarqué cette étrange pierre, (...)Louise ne se doutait pas, en la ramassant et en me l’offrant, qu’elle initiait un long trafic de pierres. Cet exemplaire minéral fut ensuite dessiné dans l'atelier où il passa d'abord un mois comme objet décoratif avant d'être déposé sur la plage des Eaux-Vives. A sa place elle a pris un autre caillou ramené à l’atelier, dessiné puis placé dans une calanque marseillaise. Et ainsi de suite. 
 
del ve.jpgCe fut parfois un crève-coeur que de se défaire de ces pierres. Surtout la première qui ressemblait "à une petite dame". Pour les autres néanmoins ce fut plus simple. L'artiste s'est donc contenté de les dessiner, découper, épingler sur le mur avec la carte de leur itinéraire. La carte de leurs itinéraires est tracée sur le sol. Le tout selon une dérive que Naomi Del Vecchio "fantasme" : "Les pierres des montagnes se retrouvent dans des parkings, (...) des marseillaises quittent la Méditerranée pour s’installer sur les rives du lac Léman, des cailloux protégés par une Vierge Marie italienne déménagent dans un jardin zen".
 
del ve 3.jpgD’où l’importance de l’art qui est la riposte a-logique aux limites de la logique. En s’opposant à une vision trop simple de la réalité la plus humble, l’art introduit la notion d’immixtion et d’outre-passement en ouvrant un accès privilégié à de multiples possibilités de relations. Dans l'exposition comme dans le livre "Cailloux et autres pierres" cette entrée ne se limite pas aux "objets" dessinés mais aux mots qui eux-mêmes les "re-présentent. Et ce, au moment où le dessin offre un espace tiers afin que les mots trouvent un autre développement quasi surréaliste en des remarques apparemment les plus simples.  
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Naomi Del Vecchio, "Semer des pierres", Andata Ritorno, Genève, du 16 septembre au 9 octobre 2021, Naomi Del Vecchio, "Cailloux et autres pierres", Art&fiction, Lausanne, 2021.