gruyeresuisse

19/05/2018

Mouvement, profondeur, espace : Valère Novarina

Novarina 2.jpgValère Novarina, « Une langue inconnue », (réédition) Editions Zoé, Genève.

Pour Novarina la langue « bête respiratoire à jamais imprévisible » se lie à une musique qui pense. Elle joue ici une variation maternelle sur la langue hongroise de sa mère dont une berceuse l’enchantait. Le Savoyard retrouve ainsi une racine hongroise à travers la sonorité d’une langue foraine qui se lie au français. Cette langue est celle du « fiancé fantôme » de sa mère et que son propre père lui avait refusé. Sans lui il aurait été un autre. Ou personne.

novarina.pngL’auteur ramène une nouvelle fois à la richesse sonore et non à l’abstraction de la langue. Le Hongrois pour lui « porte loin » - comme le Français. La pensée miroite dans l’une et l’autre de diverses énergies. Les mots ne sont pas les choses mais la pensée s’entend par l’incarnation qu’ils lui donnent. Et à travers cette langue incompréhensible et son expérience, Novarina fut atteint par un flux : il lui donne l’idée que la pensée est « une course de haies ». Et l’étrangeté incompréhensible tua l’idolâtrie des mots et le renvoya au patois savoyard, à sa richesse phonique, sa danse et son mouvement sourd

Novarina 3.pngAu nom de l’esprit balkanique, tout jeune Novarina, écrivit « liberté pour la Hongrie » puis des carnets dont « la mémoire : une eau où se noyer » que l’artiste « débrouillera plus tard ». Depuis il continue à travailler « à l’aveugle » sachant que l’écriture en « sait plus que nous » au nom d’une révélation, d’une métamorphose, d’une transfiguration. Novarina évoque aussi ses autres langues nourricière le latin, le français et le patois du Chablais cette « langue idiote et manuelle » qui invente et qui rit et connaît ses paysages par cœur : Samoëns, Champanges, Boëge, Brentonne, Habère-Poche et bien d’autres et aussi ses sobriquets dont l’auteur fit la collecte pour créer un tournoiement.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/05/2018

L’œuvre de discrétion de Jean-Michel Esperet

Esperet.jpgJean-Michel Esperet, « Dissidences - aphorismes et diversions », éditions Socialinfo, Lausanne, 2018, 140 p.

Lire la prose de Jean-Michel Esperet est toujours un plaisir rare. Nous l’avions déjà « testé » avec « L’être et le Néon » où Vince Taylor renvoyait Sartre à ses études. L’auteur ne se veut en rien un Cioran. C’est pourquoi il a soin d’accoler au terme d’aphorisme celui de diversion. Pour autant sa sagesse n’est jamais secondaire. L’air de rien, ses incidences dissidentes portent loin : «Songer à se suicider, c’est faire abstraction de soi. Passer à l’acte requiert davantage de temps : il faut en plus faire abstraction de ses proches ». Preuve que les péroraisons définitives de Cioran semblent soudain faciles et hâtives, voire quelque peu courtes.

Esperet 2.jpgLe Genevois est donc d’une fréquentation « dépotante ». Plutôt que l’effet, il cherche des vérités aussi pratiques que profondes et qui sans doute chiffonneront (euphémisme) plus d’un. Leur lecture demeure néanmoins un délice. Mais pas seulement. L’étonnement est toujours au rendez-vous et à chacun d’en prendre des leçons de conduite ou d’inconduite. A la fois en tant qu’individu ou comme représentant d’une « tribu » politique, religieuse ou sociale.

Fidèle à la laïcité l’auteur n’a qu’un souhait « Que Dieu, Allah et Yahvé puissent s’entretuer » ce qui serait un idéal - sauf bien sûr à le remplacer par un Dieu vivant. Ce que la faiblesse humaine ne s’est jamais privée. L’auteur ne se fait guère d’illusion : « Chose promise, chose crue » telle est la loi du genre humain. L’auteur traite ce dernier avec la plus grande considération : à savoir la dérision. A ce titre, et sans se tromper, les gens qui l’écoutent le trouveront intelligent et d’excellente compagnie. Nous en faisons volontiers partie.

Jean-Paul Gavard-Perret

14/05/2018

Claude Guillaumin et les « allumeuses »

Guillaumin.jpgCelui qui fut assistant d’Irving Penn puis photographe de mode pour des magazines (Elle, Cosmopolitan, Glamour) et de grandes marques (Chanel, Clarins, L’Oréal) a fait de la femme son sujet (plus que l’objet) majeur. Il les veut « habitées vivantes et uniques ». Dès lors le vêtement de s’impose pas toujours - ou si peu et le photographe ne résiste jamais à un certain glamour en clins d’œil.

 

Guillaumin 2.jpg

 

 

 

Au Tops Models, l’artiste a toujours préféré les mannequins débutants pour leur candeur et une certaine ingénuité qui permettent une liberté de style afin de saisir une harmonie moins figée. La photographie provoque une rupture avec le bien penser mais par effet de beauté à l’instant où, habituellement, le « rideau tombe ». Entre l’épars et l'homogène, surgissent les flux persistants de divers types d’émois.

 

 

 

Guillaumin 3.jpgClaude Guillaumin sait toujours choisir un angle particulier, un système d'écluses, de déplacements : l’arête vive d'un seuil est remplacée par des dérives ironiques ou cérémonielles. L'épanouissement ose l’extase et - sinon l'obscène - du moins une certaine inconvenance programmée pour retenir la coulée de la chair et ses entêtements. La photo n’est là que pour jouer avec le corps, ce qui en disparaît ou surnage. Bref chaque femme est bien le lieu du lieu qu’elle incendie.

Jean-Paul Gavard-Perret