gruyeresuisse

11/12/2018

Benjamin Hoffmann : tout à l'égo (mais pas trop)

Hoffmann 2.jpgChacun fait ce qu'il peut avec lui-même. Comme le rappelle B. Hoffmann en citant S. Solomon "le vers est au coeur de la condition humaine"  - et ce quelle soit la fraîcheur de son fruit. Des lors puisque "au commencement est la mort" chacun se débrouille avec cette idée quasi immédiate de la conscience (à trois ans nous saurions déjà à quoi nous sommes voués).

Hoffmann.jpgParce que cette révélation est un scandale, les êtres humains luttent comme ils peuvent selon leurs armes et leurs appétits. Certains - les plus sensés - se contentent de peu en assurant la survie de l'espèce par la procréation. D'autres plus instatisfaits cherchent d'autres solutions au problème de la mortalité. Parmi elles, ceux qui estiment que seule la partie spirituelle de notre personne nous survivra font de la littérature la grande affaire de leur vie. Quelles que soient leurs qualités intrinsèques dans ce domaine ils pensent que leurs mots dépasseront leur mort.

Hoffmann 3.jpgGrand bien leur fasse répond Hoffmann. Non qu'il veuille les dissuader. Il serait le plus mal placé puisque lui-même pratique l'écriture. Mais il tient à souligner qu'il s'agit là d'un fétiche pour voiler le néant et notre horizon d'"être-pour-la mort". L'auteur demeure néanmoins sinon cruel  du moins lucide : il montre combien les conditions de la postérité restent parfaitement aléatoires et toujours relatives. Certes quelques grands noms (Shakesperare par exemple) émergent. Mais leur notoriété reste statistiquement très relative. Et ce que la postérité retient passe par des filtres mystérieux. L'auteur les expose brillament. C'est une manière des plus robustes de rappeller que toutes nos "vacations sont farcesques" (Montaigne). Et qu'importent leurs enjeux. Ce qui n'implique en rien de renoncer. Dès lors que "ça suive son cours" (Beckett) sans se faire le moindre illusion sur le résultat. Mais la trajectoire vaut sans doute mieux que le but.

Jean-Paul Gavard-Perret

Benjamin Hoffmann, "Les paradoxes de la postérité", coll. "Paradoxe", Editions de Minuit, Paris, 2018, 256 p., 29 E..

07/12/2018

Sophie Guermès et "la" Bucarelli

Guermies 2.jpgDans ce roman vrai de Palma Bucarelli l'auteure écrit les luttes, les vexations, les humiliations, mais aussi et surtout les victoires et la sérénité d'une femme libre qui sauva les coillections de peintures et de sculptures de la Ville Eternelle lors de la Seconde Guerre mondiale puis ouvrit Rome à la modernité de l'art.

Guermies.jpgSophie Guermès est habile. Pour raconter cette aventure exceptionnelle l'écriture se fait âpre et dur dans les moments où le lamento se serait imposé chez beaucoup. Elle devient lyrique dans les moments plus creux.  Pour ce travail de mémoire la fiction est choisie en lieu et place de la biographie. La romantisation permet aussi de souligner combien la vie de la Bucarelli fut un conte.

Et ce au sens plein avec ce que le genre draine de douleurs et d'enchantements là où les territoires interdits sont dépliés. Existe un gout parfait du timing et de la narration. Ici l'Italie sort de la romance classique et attendue. Là où  la morale épidermique du temps ne fait pas florès, l'auteure réinvente une héroïne qui fut capable d'accueillir le monde pour le réinventer.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Sophie Guermès, "Bucarelli-Roma", Les Editions du Litteraire, Paris,166 p., 19 E., 2018.

31/10/2018

Martin Dammann : torsions et dentelles du refoulé

Dammann.jpgLe film « Les Damnés » de Visconti, lors de la fameuse séquence de « La nuit des longs couteaux » a sans doute offert la plus belle plongée de l’inconscient que recouvrait l’idéologie nazie et son mythe de la virilité. Les S.A. en furent cette nuit là les victimes. Mais les S.S. et les armées du 3ème Reich ne restèrent pas à la traîne. Sinon des robes dont les soldats se travestissaient.

 

 

 

Dammann 2.jpgMartin Dammann (peintre et photographe) est parti à la recherche des photographies amateurs où se montraient un tel refoulé - vieux comme le monde d’ailleurs. Pour bétonner une vie apaisée et leur homosexualité les guerriers de toutes les époques ne se privèrent jamais de telles prestations.

Damman 3.jpgCe corpus permet de visualiser leurs torsions. Manière de rappeler - à un moment où les idéologies dites viriles font retour - les traversées particulières du désir. Lorsqu’ils quittent leurs habits de parade, les soldats se livrent parfois à certaines fantaisies militaires. Ce qui leur donne -hélas - encore plus de violence lorsqu’ils combattent ceux qui leur ressemblent et qui offrent sans fards ce qu’eux-mêmes ont tant de mal à cacher. Mais l’inconscient permet l'éclosion de spectres incompressibles que la raison ignore.

Jean-Paul Gavard-Perret

Martin Dammann, Cross Dressing in the Third Reich’s Army: Soldier Studies », Hatje Cantz Verlag, 2018.