gruyeresuisse

19/08/2017

Jochen Raiss : s’envoyer en l’air

Jochen Raiss.jpgJochen Raiss, « More women in trees », 122 p., 15 E.- 20 CHF, Haje Cantz, Berlin, 2017.

Après le succès de « Frauen auf Bäumen / Women in Trees » chez le même éditeur, celui-ci propose une suite à ces prises insolites de femmes en fleurs ou aux fruits murs perchés dans les arbres. Découverts et recueillis par Jochen Raiss sur les marchés aux puces pendant quelques vingt ans, ces clichés sont aussi ludiques qu’insidieusement érotiques. Les fruits y sont défendus (ou non) dans leur condition d’envol en variances. Par l’emprunt, l’artiste compose une approche aussi naturelle qu’interdite. La proie n’est pas d’ombre mais elle retourne ses armes contre le voyeur, là où sans le savoir les photographes amateurs ont capté l’insaisissable liberté et une entente tacite avec du désir.

Jochen Raiss 2.jpgImpossible de ne pas croire qu’entre les « artistes » et leurs modèles ne s’insinue un échange de pouvoir au sein de l’illusion vitale saisie là où l’existence se veut insouciante et s’arrache aux vicissitudes du quotidien. Le corps exprime des sensations profondes que l’absence de souci à proprement parler artistique laisse intactes. Reste une plongée ou plutôt une montée sur un bien-être : preuve que le premier rapport à l’image n’est ni mental ou intellectuel. Il demeure d’abord naturel, immédiat, physiologique.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/07/2017

Anna Göldi : Une sorcière désormais bien aimée


Goldi.jpgAnna Göldi fut la dernière Européenne condamnée à mort pour sorcellerie. La servante a été réhabilitée en 2008 par les députés du canton de Glaron 226 ans après sa décapitation et l'enfouissement de ses restes au pied de l'échafaud. Elle fut condamnée pour avoir inoculer du poison à l’aide d'aiguilles magiques la fille de son patron. Les responsables des églises protestante et catholique et gouvernement cantonal s'y étaient d’abord opposés avant de reconnaître cette erreur en utilisant même la nation de "meurtre judiciaire". Walter Hauser, journaliste auteur du livre- enquête – « Der Justizmord an Anna Göldi » ("Anna Göldi, la justice assassinée") joua un rôle majeur dans sa réhabilitation.

Goldi 2.jpgCelle qui fut envoyée comme servante au foyer d'un médecin et juge célèbre de Glaris. Johann Jakob Tschudi devint sa maîtresse. Selon des témoignages des aiguilles sont à plusieurs reprises trouvées dans le bol de lait d’une des filles du juge. Anna Göldi est soupçonnée et renvoyée. L’enfant se met à vomir journellement des aiguilles dans des glaires mêlées de sang. Anna est arrêtée et doit guérir l’enfant. Celle-ci retrouve la santé : preuve que la servante est dotée de pouvoirs magiques. Après de longues séances d'interrogatoires et de torture. Anna Göldi finit par avouer avoir agi sur injonction du diable et sa condamnation à mort est promulguée.

Goldi 3.jpgDes femmes et hommes de l’époque s’offusquent de telles pratiques d'un autre temps. Soumis à la censure, les journaux suisses restent muets. Néanmoins deux journalistes allemands venus enquêter prouvent que la justice a été biaisée et les aveux extorqués sous la torture. En se fondant sur leurs archives Walter Hauser apporta de nouveaux éléments pour blanchir la présumée sorcière. Elle fut accusée de magie noire à la suite de la plainte qu’elle déposa pour harcèlement sexuel contre son employeur. Il inventa un tel « contrepoison » afin de sauver sa réputation.

Le nouveau musée Anna Göldi d’Ennenda va devenir à partir du 20 août un symbole de la violation des droits humains. Il ne se consacrera pas uniquement au souvenir de la servante mais permettra de mettre en lumière l’arbitraire administratif et des violations hiérarchiques et juridiques de notre temps. Outre l exposition permanente, le musée prévoit en conséquence des forums sur les droits de tous dans le monde d’aujourd’hui.

Musée Anna Göldi, Ennenda / GL.

 

25/06/2017

Matthias Bruggmann : sans concessions.

 

Brugman 3.jpgMatthias Bruggmann vient d’obtenir le prix de la deuxième édition du Prix Elysée le prix du Musée de l’Elysée de Lausanne pour son projet « A haunted world that never shows » sur les conflits de Proche-Orient créé à la suite de son travail commencé en 2012 sur le conflit syrien. Le « simple » reportage - qui est déjà un exploit vu le nombres de photographes tombés au combat - se double d’un angle d’observation particulier. L’artiste effaçant tout présupposé de parti pris a étendu son périmètre d’investigation pour implicitement « décrire » la complexité du problème en ouvrant un malaise qui n’est plus seulement d’ordre moral (les bons d’un côté, les mauvais de l’autre).

Brugman 2.jpgLa violence devient ainsi multimodale et le photographe élimine les points de vue partisans afin de donner à ses prises une homogénéisation d’ensemble. Si bien qu’une telle approche demeure résolument ouverte et le conflit est saisi de manière radicale loin des codes d’interprétation. Ce télescopage devient un journal extime de ce qui se passe à la fois par une imprégnation au plus près du terrain mais aussi une forme de décontexualisation de l’analyse idéologique. L’envers et l’endroit du conflit se rencontrent et font apparaître de nouvelles interfaces.

Baumann bon oui.jpgL’information est donc transfigurée pour un nouveau message ou « dialogue » au sein d’éléments hybrides qui se répondent. Ils se « lisent » de diverses manières hors récit préconçu. Une telle expérimentation permet à l’artiste d’exprimer ses angoisses face à la gravité du conflit et la violence qui ignore les idéologies en présence. Le système est imparable : le trouble personnel que suscitent des catastrophes montre aussi comment l’histoire et l’actualité rencontrent l’expérience intérieure du créateur. La violence s’inscrit ainsi au cœur du monde à travers ses constats et interrogations. Une telle re-présentation se veut un partage particulier hors grilles ou clés. Tout demeure comme la résolution du conflit et la nature guerrière du monde : en suspens.

Jean-Paul Gavard-Perret