gruyeresuisse

10/02/2019

Francesca Pompei : théâtre de l'oubli

Pompei 1.jpgLa photographe Francesca Pompei possède un nom idéal pour habiter le lieu qu'elle investit (de quoi ravir Lacan...). Elle y capte sans le moindre ajout de lumière, ni aucun artifice la magie d'un lieu suspendu à - dit-elle - "un possible spectacle, à l’effervescence des coulisses et l’attente des spectateurs".

Pompei 2.jpgCe lieu n'a rien de neutre. Situé dans le camp militaire de Wünsdorf, à 25 km à l'est de Berlin il fut un quartier général de l’Allemagne Hitlerienne avant de devenir le plus grand avant-poste soviétique en pays étranger. Évacué après la chute du mur il est abandonné. En perdure parmi les vestiges le théâtre qui fascine la photographe.

Pompei 3.jpgDe l'orgueil des différents vainqueurs et locataires du lieu l'artiste tire un charme délétère. Là où l'ambition des maîtres provoqua la ruine des peuples se dégage un inventaire de modèles périmés par le temps mais d'où certaines fictions - par la mise en scène des images et des spectacle - renaissent . En quête d'une forme de réintégration ou de réappropriation l'artiste se perd dans un tel "puits" de l'Histoire pour lui redonner une grâce. Trace-t-elle la voie vers des pas qui reprendront demain ? Pas sûr mais il s'agit de parcourir le lieu qui fut le bord d'un double abîme là où se recrée un théâtre dans le théâtre.

Jean-Paul Gavard-Perret

08/02/2019

L'hiver suisse par ses photographes

Suisse Werner-Bischof.jpg"L’hiver dans la photographie suisse", Bildhalle Galerie de photographie classique et contemporaine, Zurich jusqu'au 21 février.

Retour aux idées mères : la Suisse aurait pour matrice l'hiver. Ses stations, sa géographie, sa mythologie n'y sont pas pour rien. Mais "la grande peur de la montagne" s'est transformée en plaisir et parfois en snobisme du côté de Gstaad, Davos, Saint Moritz. Mais en choisissant leur approche et leur monde les photographes peuvent donner libre cours à leur imaginaire afin d'imprimer leurs traces sur la poudreuse. Dans la forêt, sur des bronzariums des pas suivent diverses cadence entre travail, vitesse ou farniente.

Suisse René-Burri.jpgL'exposition reprend l'iconographie à la pré-origine du cliché avec les estampes d’Albert Steiner extraites de la collection Kaspar Fleischmann qui n'avaient jamais été montrées. Mais se découvrent très vite les prises des photographes suisses iconiques : Werner Bischof, René Burri, Arnold Odermatt, René Groebli, Philipp Giegel et Sabine Weiss. Elle et ils sont accompagnés de photographes plus jeunes : Robert Bösch, Guido Baselgia , Daniel Schwartz et Bernd Nicolaisen.

 

 

 

Suisse Philipp-Giegel.jpgTous traduisent à leur manière non seulement la beauté des lieux hivernaux, la grâce des skieuses mais aussi la vie telle qu'elle est. Preuve qu'au sein d'une exposition "historique" tout n'est pas animé par la nostalgie mais par une esthétique en mouvement. Elle est soulignée par des propositions plus récentes comme les spécimens photographiques uniques de Douglas Mandry ou les paysages de Sandro Diener. Ici nulle glaise ne sera glu - il s'agit de plonger encore et toujours dans les neiges comme angles de vue et de vie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Photos de Werner Bischof, René Burri, Philipp Giesel.

11/12/2018

Benjamin Hoffmann : tout à l'égo (mais pas trop)

Hoffmann 2.jpgChacun fait ce qu'il peut avec lui-même. Comme le rappelle B. Hoffmann en citant S. Solomon "le vers est au coeur de la condition humaine"  - et ce quelle soit la fraîcheur de son fruit. Des lors puisque "au commencement est la mort" chacun se débrouille avec cette idée quasi immédiate de la conscience (à trois ans nous saurions déjà à quoi nous sommes voués).

Hoffmann.jpgParce que cette révélation est un scandale, les êtres humains luttent comme ils peuvent selon leurs armes et leurs appétits. Certains - les plus sensés - se contentent de peu en assurant la survie de l'espèce par la procréation. D'autres plus instatisfaits cherchent d'autres solutions au problème de la mortalité. Parmi elles, ceux qui estiment que seule la partie spirituelle de notre personne nous survivra font de la littérature la grande affaire de leur vie. Quelles que soient leurs qualités intrinsèques dans ce domaine ils pensent que leurs mots dépasseront leur mort.

Hoffmann 3.jpgGrand bien leur fasse répond Hoffmann. Non qu'il veuille les dissuader. Il serait le plus mal placé puisque lui-même pratique l'écriture. Mais il tient à souligner qu'il s'agit là d'un fétiche pour voiler le néant et notre horizon d'"être-pour-la mort". L'auteur demeure néanmoins sinon cruel  du moins lucide : il montre combien les conditions de la postérité restent parfaitement aléatoires et toujours relatives. Certes quelques grands noms (Shakesperare par exemple) émergent. Mais leur notoriété reste statistiquement très relative. Et ce que la postérité retient passe par des filtres mystérieux. L'auteur les expose brillament. C'est une manière des plus robustes de rappeller que toutes nos "vacations sont farcesques" (Montaigne). Et qu'importent leurs enjeux. Ce qui n'implique en rien de renoncer. Dès lors que "ça suive son cours" (Beckett) sans se faire le moindre illusion sur le résultat. Mais la trajectoire vaut sans doute mieux que le but.

Jean-Paul Gavard-Perret

Benjamin Hoffmann, "Les paradoxes de la postérité", coll. "Paradoxe", Editions de Minuit, Paris, 2018, 256 p., 29 E..