gruyeresuisse

16/09/2021

Fabienne Raphoz : quel avenir ?

Raphoz.jpgFabienne Raphoz, "Ce qui reste de nous", Héros Limite, Genève, 2021, 104 p., 16 €, 22.40 chf.
 
Fabienne Raphoz ramène à des balades essentielles. Le sujet est l'affirmation d'un retour amont entre chant et nostalgie. Le serment implicite est de préserver ce qui nous reste d'apparent et d'impénétrable et qui disparaît de jour en jour  au nom du gaspillage, de l'indifférence.
 
Raphoz 2.jpgPlutôt que chanter des pastourelles, la poétesse se fait passeuse et s'en tient à un sujet unique :  la beauté et à la fragilité du vivant sous différents angles de vue ou de mémoire. Existe là une alerte essentielle.
 
En cinq mouvements, la poésie s’emploie à un engagement ou plutôt une position de découverte. La voix, le regard, la mémoire portent témoignage de ce qui ne doit pas représenter un testament mais une détermination implicite à un retour à la nature par l'illumination de l'imaginaire poétique. Il affirme la puissance de ce qui est avant qu'il ne soit que ce qui fut.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

15/09/2021

Vies et contre-vies des pierres : Naomi del Vecchio

del vecchio.jpgLes recherches plastiques de Naomi Del Vecchio se fondent souvent sur de savoureuses tentatives de classement poussée parfois jusqu’à l’absurde et la percussion du logos avec le réel. L'artiste développe le lien entre mots, dessins et objets et se penche sur les questions de la nomenclature fidèle aux normes mais ouverte aux intrus où le réel et le banal basculent. Dans cette nouvelle "compil" tout est parti d'une balade avec une amie dans les alpages du Jura : "Nous avions toutes les deux remarqué cette étrange pierre, (...)Louise ne se doutait pas, en la ramassant et en me l’offrant, qu’elle initiait un long trafic de pierres. Cet exemplaire minéral fut ensuite dessiné dans l'atelier où il passa d'abord un mois comme objet décoratif avant d'être déposé sur la plage des Eaux-Vives. A sa place elle a pris un autre caillou ramené à l’atelier, dessiné puis placé dans une calanque marseillaise. Et ainsi de suite. 
 
del ve.jpgCe fut parfois un crève-coeur que de se défaire de ces pierres. Surtout la première qui ressemblait "à une petite dame". Pour les autres néanmoins ce fut plus simple. L'artiste s'est donc contenté de les dessiner, découper, épingler sur le mur avec la carte de leur itinéraire. La carte de leurs itinéraires est tracée sur le sol. Le tout selon une dérive que Naomi Del Vecchio "fantasme" : "Les pierres des montagnes se retrouvent dans des parkings, (...) des marseillaises quittent la Méditerranée pour s’installer sur les rives du lac Léman, des cailloux protégés par une Vierge Marie italienne déménagent dans un jardin zen".
 
del ve 3.jpgD’où l’importance de l’art qui est la riposte a-logique aux limites de la logique. En s’opposant à une vision trop simple de la réalité la plus humble, l’art introduit la notion d’immixtion et d’outre-passement en ouvrant un accès privilégié à de multiples possibilités de relations. Dans l'exposition comme dans le livre "Cailloux et autres pierres" cette entrée ne se limite pas aux "objets" dessinés mais aux mots qui eux-mêmes les "re-présentent. Et ce, au moment où le dessin offre un espace tiers afin que les mots trouvent un autre développement quasi surréaliste en des remarques apparemment les plus simples.  
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Naomi Del Vecchio, "Semer des pierres", Andata Ritorno, Genève, du 16 septembre au 9 octobre 2021, Naomi Del Vecchio, "Cailloux et autres pierres", Art&fiction, Lausanne, 2021.

 

11/09/2021

Portrait d'une éditrice romande : Caroline Coutau

c..jpgAmandine Glévarec a réalisé sur son blog "Kroniques.com" un entretien avec l'éditrice Caroline Coutau. Elle est devenue au fil du temps une des figures majeures de l’édition romande.  Critique et journaliste culturelle pendant plusieurs années et après un an à New York comme danseuse chez Merce Cunningham et deux ans à Jérusalem, elle  retrouva la Suisse. Elle  rejoint les Editions Labor et Fides  puis les Editions Noir sur Blanc et enfin  Zoé qu'elle dirige. D'abord timide mais lectrice acharnée, ses voyages loin de ses bases lui on paradoxalement permis de d'exprimer dans sa langue maternelle : le français. Son expérience de la danse contemporaine l'a portée vers les formes innovantes et les expérimentations littéraires. Elle a appris à repérer les auteur(e)s en devenir. Et celle qui dit n'avoir connu dans sa jeunesse que "Le Poisson-Scorpion" de Nicolas Bouvier et Ramuz s'est vite ouverte à la littérature romande loin des seules références "franco-françaises".
 
c. 2.pngElle s'y est plongée tout en ne négligeant pas les langues foraines (espagnole, anglais, etc.) et en apprenant ce qu'un travail d'éditrice nécessite. Chez Zoé elle a réellement pris son envol pour que perdure et fructifie une maison d'abord associative dirigée par quatre femmes de bonne volonté qui ont publié entre autres "Le Dehors et le dedans" seul ouvrage de poésie de Nicolas Bouvier ou encore des traductions de Robert Walser et Matthias Zschokke. Héritière du beau catalogue de Zoé,  elle a pris sa direction au moment où émergea une jeune génération d’auteurs. L'éditrice les aide lorsqu'ils peinent à  reprendre le manuscrit, à réécrire et ce, dans un compagnonnage.  L'éditrice voyage aussi beaucoup pour la promotion de ses livres en endossant tous les rôles d'une directrice d'édition : comptabilité, édito, promotion, achats de droits, lecture de manuscrit, recherche de fonds d'aide, diffusion, le tout avec une constante prise de risque.
 
c. 3.jpgPeu à peu et grâce à elle, Zoé est une maison d’édition suisse mais dont la zone d'intérêt dépasse son territoire. D'autant que Caroline Coutau sait s'intéresser à celles et ceux qu'elle nomme les "auteurs métissés" qui viennent d'ailleurs (Cameroun, Corée, Balkans, Italie, Angleterre, etc.) et qui nourrissent la fiction et le français de leurs langues et de leurs cultures. "Il me semble que c’est le propre de l’être humain d’avoir à se confronter à l’autre" dit-elle à son intervieweuse. C'est aussi le propre d'une éditrice. Par cette ouverture, les livres qu'elle édite nous confronte à nous-mêmes.
 
Jean-Paul Gavard-Perret