gruyeresuisse

27/05/2020

Les lapins égarés de Dante

Dante.jpgDante Alighieri, "La Divine Comédie - Le Purgatoire", Traduction nouvelle de Michel Orcel, La Dogana, Genève, 2020, 42 CHF / 35 € , 464 p.

La Dogana présente le second volet de l’œuvre majeure de Dante Alighieri "La Divine Comédie". "Le Purgatoire" relate les efforts du pèlerin pour gravir les degrés de la montagne qui mène aux portes du Paradis. Pour certains, après les horreurs de l'enfer tel que le poète les décrit, ce lieu de transition devient l'espace du cantique d'une telle trilogie le plus proche de nous et de nos interrogations actuelles.   Dante y exalte le "pas" de l’homme . Celui-ci s’efforce de s’amender de ses péchés en 33 étapes qui le mènent vers les retrouvailles avec Béatrice.

Dante 2.pngLe chant reste l’occasion de rencontres extraordinairement émouvantes entre Dante et quelques-uns de ses amis morts. Des dialogues s'instaurent entre le monde des vivants et des disparus dans un entretien qui donne l'impression de n'avoir jamais été interrompu. Et La traduction de Michel Orcel est parfaite par son effort de simplicité et de transparence, "celle-ci est eau de roche" écrit Thierry Laget qui salue cet effort là où le balancement, le rythme, l’ondoiement du texte original se retrouve dans la version française.

Dante 3.pngLes lapins égarés dans des phosphorescences du passé remontent peu à peu la pente du toboggan où ils étaient descendus. Pouvant enfin tenir des conversations relatives à leur ambiguïté, ils relèvent la tête et nous emporte en des hymnes aussi coruscants que mélodieux.

Jean-Paul Gavard-Perret

17/05/2020

Jean-Luc Manz : réduire pour ajouter

Manz 3.jpgJean-Luc Manz, "Une promenade de ce côté", Skopia, Genève, du 2 juin au 4 juillet 2020.

Les peintures abstraites de Jean-Luc Manz ouvrent par l’ "usure" des formes, symboles,  couleurs à une sorte d’immense puzzle. Ce ne sont plus ici des histoires qui sont montrées ou racontées mais plutôt leurs traces. L’idée est donc non d’identifier celui qui "fait" mais de se rapprocher sans qu’aucune réponse ne soit donnée à travers ce qui est présenté et non représenté puisque s’il n’est que représentation l’art n’est que "cette hypocrisie merveilleuse dans lequel il se perd lui-même" selon l’expression de D. Mémoire.

Manz 2.jpgJean-Luc Manz ouvre de la sorte à une relation d’incertitude, la seule qui peut convenir (et Platon nous l’a appris depuis bien longtemps) à l’être humain prisonnier de sa caverne et qui par son essence même est donc un être de fiction. L'objectif et la finitude d'une telle "promenade" est non de l’ordre de la mollesse mais de la " pointe" capable de permettre l’apparition de phénomènes qui sans elle demeurerait inaperçue. Un tel parcours  permet de désembusquer des pans de l’identité cachée car comme le souligne Winnicot : "Où se trouve l’identité sinon dans les images qu’on ignore".

Manz 4.jpg

A la recherche de constellations fondamentales, J-L Manz permet par les ouvertures qu’elles proposent de voir, de comprendre autrement. Il laisse apparaître des états intermédiaires ou plutot premiers qui nous arrachent au cerclage de la divinité de l’image telle qu’elle est le plus souvent offerte.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

12/05/2020

Par où ça passe : quand la galerie Analix Forever déconfine

Entrouvert bon.jpgGroup Show, "Entrouvert", Analix Forever, Genève, du 15 mai au 25 juin 2020.

Analix Forever a le sens des titres pour ses expositions. "Entrouvert" convient parfaitement à l'époque et Elena Esen - co-responsable de la galerie - de citer pour l'illustrer une phrase de Tourgueniev : "Nous sortîmes sur la grande cour de la prison et là, dans un coin à gauche, devant la porte entrouverte, on fit quelque chose comme un appel." Il se fait ici en images, histoire de casser la peur. Le tout dans l'incertitude. Mais la porte entrouverte d'Analix Forever laisse passer l'espoir. Certes les artistes invités ne vivent pas dans la stratosphère : le Covid19 est là, dessiné par Stefan Imhoof. L’angoisse aussi dans le "Shining" mode Laurent Fiévet. Quant à l'enfermement Céline Cadaureille l'instaure dans sa "maison Boulet". Et Jhafis Quintero sait ce que la prison veut dire et ce qu'elle peut faire dans sa manière de lorgner jusqu'aux organes des détenus pour s'en emparer.

Entrouvert.pngNéanmoins s'il existe "du" dedans, jaillit aussi le dehors. Le temps s'envole espiègle avec les "Woman abandonned by Space" d'Angus Fairhurst et celles de Valérie Horwitz qui ignorent la gravité. Chez Debi Cornwall la mer est synonyme de liberté. Elle répond aux "Dolci Carceri" de Laure Tixier qui revisite Piranèse dans une douceur qui n’est peut-être qu’un leurre d'ouverture comme la fenêtre de Robert Montgomery (lui même touché par le Covid 19 dont il a guéri) et par laquelle il voit des arbres ce qui le pousse à peindre et écrire : "WHEN WE ARE GONE THE TREES WILL RIOT".

Entrouvert 2.jpgMais - et aussi ou surtout - "Entrouvert" propose un fameux interstice : l'érotisme là où le vêtement baille dans une certaine perversion source du plaisir et du désir. C'est vieux comme le monde mais Rachel Labastie le rappelle à travers ses menottes ouvertes et sensuelles qui ont comme échos les corps de Maïa Mazaurette, de Mimiko Türkkan et de Guillaume Varone. Les artistes décousent juste ce qu'il faut les vêtements pour que celles et ceux qui le portent ne soient pas de de blancs moutons. Ils ont autre chose à faire qu'à tournoyer dans l'inutile sous pétexte de ranger leur absence. Défendre l'entrouvert c'est une façon de prendre date, jambes au cou et chair glougloutante créancière parfois de plis à repasser. Mais ce, pour devenir autre chose qu'une triste figure confite et laborieuse.

Jean-Paul Gavard-Perret

(oeuvres de L. Fiévet et C. Cadaureille)