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24/02/2018

Raoul Hausmann : cuirasses d’ombres et d’ambres

Hausmann 2.jpgRaoul Hausmann fut l’un des fondateurs de l’art abstrait et « le plus grand agitateur culturel du Berlin des années 20 ». Très vite la photographie devient son médium de choix et il développe une vision singulière de la femme. Il inspire toute une génération de créateurs dont Moholy-Nagy qui l’invite à enseigner dans son école de Chicago. Raoul Hausmann, harcelé par les nazis, ne pourra s’y rendre. Considéré comme un artiste dégénéré, il fuit l’Allemagne dès 1933 et abandonne derrière lui ses tirages. Ne seront redécouverts qu’à la fin du siècle ses grands formats qu’il avait exposés à Zurich en 1936.

Hausmann.jpgLe corps de la femme y devient un lieu fascinant qui brûle sans que l’on sache de quel bois. Dans de telles prises le sens du moindre est aussi religieux qu’érotique. Existent des hantises, des dérives parmi les courants pétrifiés. Les corps offrent leurs fissures, leurs éclats L’intimité de l’être devient une nudité sans débauche. Demeurent une lumière, une tessiture, une attente, le jour, la nuit, l’ouverture du doute au sein de l’immobilité mais sans la moindre ankylose.

Haysmann 3.jpgLa photographie devient l’espace de la déposition et du mystère jusque dans les poses : un monde se déploie de manière sculpturale. Tout s’éloigne du simple reflet. Les corps deviennent des ponts suspendus au-dessus du vide et imposent leurs « lois ». Ils sont le signe parfois d’un abandon et parfois d’une angoisse. Ils gardent leurs mystères entre pudeur et impudeur sur des plages où le photographe en Pierrot d’amour transforme les apparences. Il invente la puissance générique d’un formalisme poétique d’exception. Devant l’immense masse de silence, le langage de la nudité retrouve dans le clair-obscur une absolue beauté.

Jean-Paul Gavard-Perret

Raoul Hausmann, « Un regard en mouvement », Musée du Jeu de Paume, Paris, du 6 Février au 20 Mai 2018

 

21/02/2018

Les lumières noires de Lee Bae

Lee Bae.jpgLee Bae construit des surfaces ascétiques, des blogs plus concrets dans l’accomplissement de son travail créé spécifiquement pour le lieu de son exposition. L’œuvre se pose comme excès, subversion mais aussi maîtrise loin du dualisme corps-esprit. L’artiste coréen ouvre à une présence noire. Elle ne possède rien de mélancolique. Le corps de chaque pièce n’est pas simplement l'ornement de ce qui jusque là servait de moyen. Quant à l’abstraction elle n’est plus l’indice - cultivée par toute une commodité et une communauté plastiques - à une propension purement métaphysique.

Lee Bae 3.pngL'alliance de la forme et de la matière prend un aspect aussi primitif, qu’essentiel. Elle impose sa loi qui se conjugue parfaitement à l’écrin de Saint Paul de Vence. Chaque œuvre - couverte de son noir sur blanc – devient une hantise. Contre les ténèbres du charbon de bois l’artiste retient la lumière D’autres à sa place auraient perdu le fil ou pris la poudre d’escampette. Mais Lee Bae sait en faire une odeur de chair en éruption. L’audace surpassa la violence première.

Lee Bae 4.pngFormes noires des matériaux, fonds blancs, mixage de lumière et d’ombre créent une densité. L’aspect « décor » se perd afin de laisser la place au monde de l’intériorité. Les œuvres sont lourdes ou légères mais emportent par leur force, leur énergie. Elles crépitent en imposant leur majesté. Jaillit le corps torréfie de l’innommable. Cela crée un vertige et conforte dans une étrangeté. On peut tenter de donner des explications, de déplier des raisons. Mais elles ne peuvent convenir. De telles œuvres se redoutent et fascinent de leurs présences noires.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lee Bae, « Plus de lumière », Fondation Maeght, 24 mars - 17 juin 2018

08/02/2018

Carole Bellaïche : cérémonies secrètes

Bellaiche 2.pngLes jeunes filles en fleurs sont un sujet récurrent pour les artistes. Souvent ceux qui s’en emparent sont des hommes porteurs de nostalgie ou de désir. Avec Carole Bellaiche, et lors de ses premiers clichés, le propos est différent même si le désir (latent) n’est pas absent. A l’époque la future créatrice est au lycée, en classe de seconde. Elle entreprend de photographier des camarades de classe. Pas n’importe lesquelles : les plus belles qu’elle maquille et scénarise dans la maison parentale.

 

 

 

Bellaiche.pngLes prises tiennent d’une cérémonie secrète et d’un jeu avant que la jeune fille devienne photographe professionnelle qui va réaliser des shootings d’acteurs et d’actrices pour entamer sa carrière. Ses premiers clichés, Catherine Bellaïche les a longtemps oubliés et perdus de vue. Les pellicules parfois se sont abîmées avant qu’elle ne les exhume. L’artiste a revisité et parfois redessiné des photos partiellement effacées. Elle reconstruit ces traces premières et fondatrices pour les réparer et parfaire en une forme d’ubiquité où les portraits sont « amplifiés ».

Bellaiche 3.pngLa créatrice comble une sorte d’absence, de vide ou de perte. Les images premières sortent du néant en un déboîtement qui ramène à ce qui fut mais qui se consume encore au-delà de l’effacement. Le créé de jadis est rejoué au-delà d’un simple effet de nostalgie. Les « vieilles images » prennent une présence exacerbée. Elle projette le passé dans l’aujourd’hui. Les deux temps sont transposés l’un dans l’autre où ils se débordent tour à tour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Carole Bellaïche, "Jeunes Filles, 1978", Galerie Sit Down, Paris, du 10 février au 10 mars 2018.