gruyeresuisse

16/04/2019

Yelena Yemchuk : transferts et stucs en stock

Betty.jpgAvec ses photographies et vidéos de l’artiste plasticienne ukrainienne Yelena Yemchuk crée une atmosphère à la David Lynch ou  Fellini . Comme eux elle repousse les limite du filmique. Les "simples" portraits contiennent une complexité de narration et de représentation. Par ses diverses séries l'artiste met en question ce que filmer et photographier implique au moment où les structures sociales et la condition humaine sont mises en porte à faux par des changement politiques.

Betty3.jpgDécoulant de l’éclatement de l’Union soviétique et des ouvertures démocratiques Yemchuk avec "Mabel, Betty & Bette" explore l’identité lorsque de telles modifications peuvent entraîner la perte de soi par celle des repères. Tournées dans son Ukraine natale, les images de Yemchuk sont incarnées par Anna Domashyna qui assure le rôle des trois personnages de fiction. Ils sont représentés dans ses photographies par des mannequins portant l’une des leurs trois perruques correspondantes et interprétant les différentes histoires inventées par l'artiste.

Betty 2.jpgEntre amnésie et rêve éveillé Yelena Yemchuk montre le brouillage, l'alarme et la confusion que créent les moments de fractures de régimes et le passage d'un monde à l'autre. La femme devient l'archétype d'un corps réel et symbolique sur lequel "tombent" les projections de soi et de la société. Le tout dans une performance statique impressionnante scénarisée par celle qui rameute un monde étrange de poupées et de spectres pour dire ce que passer d'un monde à l'autre veut dire en un jeu entre néo-réalisme et onirisme pur.

Jean-Paul Gavard-Perret

Yelena Yemchuck, "Mabel, Betty & Bette", Dallas Contemporary, du 13 avril au 18 août 2019.

01/03/2019

La vie dans les plis : Sylvie Aflalo-Haberberg

Aflalo.jpg

Les plis des robes des personnages de Sylvie Aflalo-Haberberg leur servent de doublure puisque leur dedans est victime d'un dehors. Celui de l'absent(e). La photographe ne tente pas de le démasquer mais par aporie il n'est que plus présent. Chaque héroïne devient une patiente victime d'un mal d'amour dont la créatrice souligne les accrocs.

 

 

 

Aberberg.jpgElle montre combien tout rapport à l'autre comme à soi reste un rapport à la fois de de force (mouvement) et de faiblesse (fixation) et combien il n'y a pas de rapport à soi qui ne dérive du rapport avec les autres en soi. L'oeuvre n'apprend rien sur eux surtout lorsque l'affect pour ceux-ci est impossible et qu'en leur nom les femmes ne peuvent avancer - et même dévêtues - qu'en se cachant.

 

Aberberg 2.jpgLa seule visibilité de la photographie n'est donc pas ce qu'elle montre mais voile. Il existe moins de l'image, que du langage. Un langage séparé de l'autre comme il coupe le voyeur de l'objet de ses fantasmes. Au "que puis-je savoir de l'autre, que puis-je en énoncer, que puis-je en faire ?" se superposent trois autres questions : "Que puis-je, Que sais-je ? Que suis-je". C'est là l'horizon de l'oeuvre et sa sidération. Celle d'une altérité à la fois criante et remisée. L'autre  lointain, devient intérieur, son "surpli" fait partie du costume (ou ce qui en reste) de celles qui ne cherchent pas forcément à lui en tailler un. Entrent-elles en rédition ou restent-elles en désir ? 

Jean-Paul Gavard-Perrret

Sylvie Aflalo-Haberberg, "Tu me vois", En vente Librairie Tschann, 125 bld Montparnasse, Paris VI et mail : sylvie.haberberg@wanadoo.fr

John Berger : histoire de la peinture

Berger BON.jpgAvant ses essais de critique d’art dont "Voir le Voir" où s’élabore une conception matérialiste de la vision, ses textes sur le monde rural, la contribution en tant que scénariste aux films d’Alain Tanner ("La Salamandre", "Le Milieu du Monde", "Jonas"), sa fiction qui lui permit d'obtenir le Booker Prize ("G"), puis "King", le roman d’un SDF raconté par son chien ou encore des recueils comme "Fidèle au rendez-vous", l'écrivain dans "Un peintre de notre temps" montrait déjà tout son engagement.

Il est enfin réédité. Le personnage est un peintre hongrois à l’époque stalinienne qui s'exile à Londres. Travaillant sur son projet, John Berger avait déclaré ne pas savoir si son livre serait considéré comme un essai, un roman, un traité, un cauchemar tant le critique d’art, le romancier et l’essayiste sont indissociables chez l’auteur.

Dans ce roman le héros Jonas Levin disparaît. Le mystère de cette disparition le lecteur va le comprendre en lisant le journal du peintre. Celui-ci est "doublé" par la voix de John, son ami et admirateur. Leurs deux voix se complètent à travers la passé et le présent de l'écrivain, l'évolution de ses travaux et celle du temps. L'artiste tente de justifier son rôle de peintre et de l’exploitation à laquelle il est soumis.

Berger 3.jpgCette double voix touchent donc une plaie commune en effet de "repons". Le texte est concentré sur cette vie que le peintre comme son biographe sait qu’il va la perdre. Ici la connaissance de soi s'accompagne de celle du monde et répond à la question : et vous vous savez ce qu'il en est de la peinture ? C'est ce qui  en fait sa richesse là où l'artiste se retrouve "la tête couronnée dans une mine de charbon".

Jean-Paul Gavard-Perret

John Berger, "Un peintre de notre temps", traduction de Fanchita Gonzales Battle, L'Atlier Contemporain, Strasbourg, 224 p., 25 E., 2019.