gruyeresuisse

02/12/2021

L'enfant à la mansarde

Prouvost 2.jpgL'enfant regarde par la fenêtre de la mansarde. Son espace "écran" est délimité par le mur de la maison d'en face. De cette persienne au milieu du toit il ne peut voir la rue. L’enfant regarde le ciel  ordinaire d'un jour terne et sans lointain. Ce qui survient est immuable. Un ciel ne change pas.  Le soir il tourne au gris puis au noir. Même couvert de nuages il est vide. C'est déjà pour l'enfant l'absolue absence. Le monde promis est déjà au-delà, tout se trouve avoir déjà été effacé comme ça dans l’immobilité d’un vide où tout s’est depuis toujours perdu. L'histoire est jouée : elle voue l'enfant à se survivre. Il est oblitéré depuis toujours. Comme si un trait était tiré surtout au nom d'angoisses qui dépassent les siennes et dont il a hérité même si tout est fait pour l'en préserver. Les questions refluent vers une seule, venant d'un nous et nous visant en tout ce qu’elle vise - même Dieu et sa farce horripilante ou sublime. Il n'y a rien dans cette scène qui prend en quelque sorte une première place.   A la conquête de l’espace fait place l’autre face de l’enfance, celle que certains estimeront d’une vanité essentielle de pur reflet ou de puérilité absolue. Nul divertissement pour autant. L'enfant est hors de tout et n’en guérit pas. Il ne s’en relève pas vraiment même s'il s'agira pour lui de survivre. Il est mis à distance. Prouvost.jpg L’enfant n’a pas suscité la vision qui s’impose à lui mais il s’y découvre soudainement destiné. Par rapport à ce savoir familier, ravageur que reste-t-il  de communicable et de jubilatoire ? Sur les pentes du toit glisse un abîme irrévocable et absolument séparé du monde à construire. Demeure pour l'enfant l'affirmation à la fois dans et hors la pensée, dans et hors le corps, dans et hors le temps. Seul pourrait surgir et au mieux une spécularité des mots qui doublent le monde et l’enfant de leur nullité. Les deux sont déjà inactuels et voués à une certaine a-contemporanéité. L'enfant s’abîme dans le vertige du monde et son reflet vide. Il devra pourtant vivre, destinataire à la fois posthume et contemporain de ce qui ruine jusqu'à son logos avant même qu'il ne l'ait appris. L'enfant témoigne dans son clair-obscur du secret vide qui est la part incommunicable de chacun. Il témoigne du silence. Ici est l’humain face à l’impossibilité de donner sens à une existence déjà prise dans une double nécessité : celle de l’enfant qui contemple et celle du même en lui qui a toujours été déjà mort puisque jamais né. Celle de son corps objet et  de son corps étranger.  Pas de tragique pour autant - les autres seraient trop content d'arroser de larmes en l'ordre d'un divertissement socialisé. L'enfant ne connaît pas les autres. Dans sa scène primitive n’existe pas de mise en relation. L'enfant n'est pas rétif : il ne dit rien.  Il a désormais partie liée avec un abîme qui  emporte dans son silence, mais en laissant tout en l’état. C’est le poids de l'enfance dont certains parlent en et de légèreté. Son silence n'est pas idiotie mais vertige. Il le laisse lui-même interloqué et jubilant dans la continuité de cette discontinuité. Face au savoir qui s’approprie et revient au même, l'enfant à sa fenêtre met en avant le paradoxe d’un savoir qui échappe  à la conscience inconsciente. Cette expérience est la notre. S'y trouve  mis en jeu autre chose que l’appropriation du monde comme objet. L'origine se perd dans la viscosité d’un il y a qui détourne ou dissuade de toute assise. Mais l'enfant à sa mansarde possède un savoir vertigineux. Celui de l'enchantement du profond tout en retenant le péril de la rigueur de l’ordre. Prouvost 3.jpgPas besoin pour lui de jouer la maitrise du faire face. Reste son corps qu'on croyait disparu depuis la nuit des temps. L'enfant ne sait pas : il pressent en laissant venir un autre présent encore ou déjà absent. Et par son silence il prend corps dans le langage et langage dans le corps. L'enfant est un corps d’absence à comprendre comme une contre-référence au corps glorieux d'Adam. Une telle scène reste celle d’une inconvenance inscrite à même la chair et qu'il ne faut pas considérer à partir d’un dualisme qui distinguerait de la pensée et de l’esprit, le corps et son danger. Mais la patience du corps de l'enfant est déjà et encore la pensée. De son perchoir il nous baisse vers l'encore trop d’un trop peu qui est en trop. Le regard de l'enfant n’est pas ici la ruse d’un dernier calcul. Mais du premier. C’est le corps perceptif de l’espace d’une scène primitive. L'épreuve de cette silencieuse intensité est celle du mutisme de l’enfant. La faille au sein du corps-savoir est celle de la nature, de la terre et du langage. Qu'il ne fasse pas de ce dernier un refuge, ni même un séjour ou une obligation qui exigerait d’aller toujours plus loin parce qu’elle rate toujours son ceci, son cela. D'où l’épreuve empirique de la présence immédiate. Celle d’une exposition à une insignifiance radicale. Elle est à écrire mais en portant à faux et en emportant la possibilité du fondamental. Car ce qui est trahi par l’écriture c’est elle-même - flèche visant le vide et tombant toujours trop tôt ou trop tard. L'enfant pour l'heure se tait. Il est laissé là pour connaître - mais ne sachant pas - ce qu'il ne peut supporter de connaître. C’est  déjà le temps du déclin mais aussi de l’expérience de la joie, de l'exil et de l’expiation.  Ayant quitté la fenêtre de la mansarde tout suivra le même cours.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photographies et dessin d'Elizabeth Prouvost

27/11/2021

Les hallucinations de Leyla Goormaghtigh

Goor.jpgLe profil psychologique de Leyla Goormaghtigh devient et si l'on peut dire à la mode. Elle est en effet diagnostiquée bipolaire. Et cette appétence pour surcompressions et décompressions est très prisée dans les milieux intellectuels. Ce qui n'empêche en rien la Genevoise de souffrir en des sauts où alternent manies voire  illuminations d'un côté et dépressions, ruminations de l'autre. Elle vécut six années dans cette navigation à perte de vue entre visions mystiques et hallucinations cauchemardesques.
 
Goor 2.jpgAinsi possédée elle pouvait se réveiller dans le corps d’un autre :  meurtrier, un monstre, une sainte. Néanmoins ces images mentales demeurées tues et cachées l'artiste et écrivaine arrive soudain à les émettre en quelques jours par une série de dessins au crayon gris et de couleur. Le processus se précise ensuite de longues années. D’autres dessins viennent s’ajouter au corpus initial, et des sujets empruntés à l’histoire de l’art, au cinéma, à la poésie
 
Goor 3.jpgDans ce livre de Leyla Goormaghtigh par effet de "pans" une intériorité ouvre ses profondeurs. Chacune possède des « corps » vibrants, leur solitude, leur mutisme. Celui-ci  trouve enfin un moyen de se « dire », de se montrer  dans une effervescence presque liquide. L'auteure trouve ainsi un moyen de soigner son trouble en cette production de visions mais aussi d'explication. Cette analyse pratique lui fait explorer divers langages et genres. Entre une sorte d'heroic-fantasy et aussi une forme de réalisme. Entre anecdote et monstrueux, l'existence est à la fois mise à nue et revisitée. L'angoisse soudain est bousculée car sa matière vive soudain médiatisée par l'art rationalise l’incongru, "traduit l’autre dans le langage du même". L'altérité de l'ailleurs rencontre le connu chez une auteure qui à bien des égards devient notre semblable, notre soeur.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Leyla Goormaghtigh, "Je suis la nuit", coll. Pacific, art&fiction, Lausanne, 5 novembre 2021, 120 p., CHF32.00
 

12/09/2021

Bruno Dumont : bienheureux les pauvres d'esprit

Dumont.jpgBruno Dumont accueille et promeut l’impudeur du mauvais goût, la trivialité du sublime,  la bouffonnerie de l’idiotie. Les guignols prennent  de guingois l'image, les dialogues, les choses et les personnages.
Bienheureux les pauvres en esprit, les rouleurs de biscottos, les don juan d'autos tamponneuses, les arpenteurs de remblais, les promeneurs des ramblas qui mènent à la mer. Le royaume des dieux leur appartient et qu'importe les suffrages humains même si leur idiotie est exceptionnelle.
D’un côté Jeanne d'Arc et Péguy. De l'autre le grotesque et le cochonné. Tout semble bricolé mais tout est parfaitement conjugué pour extraire l'art du réalisme et du psychologique. Le cinéma de consommation vrille sur lui-même. La comédie elle-même est consumée.
Dumont 3.jpgGloire au kitsch des plaines, hourrah à l'oratorio des campagnes dans ce qui rend tout lyrisme cagneux lorsqu'il est humain. La dérisoire fait radieuse la spiritualité. L'inverse est vrai aussi. Jeannette marche ridicule et grandiose, les policiers boitillent là où en voiture le fidèle et osseux Carpentier joue les cascadeurs. Quant aux ecclésiastiques (possiblement pédophiles) et aux politiques  et gradés ils sont inaudibles tant leurs discours diffusés nous arrivent en éclats découpés dans le paysage.
D'où l'exception Dumont : il profane le profane, divinise le divin  mais rend opaques voire dégrade ceux qui se mêlent de l'un comme de l'autre. C'est sa manière de nous rappeler qu'il ne s'agit plus d'ignorer que nous ne sommes en somme tout entiers de corps et d'âme bêtes de somme.
Les personnages - pas forcément "agrégables" - vivent néanmoins en duo pour se tenir l'un l'autre tant bien que mal. Ce n'est plus l'image qui saute mais ceux qui sont dedans et y trébuchent. Il en va de même des phrasés déphasés aux articulations surprenantes.
Dès que ça bouge ou parle il y a au moindre dos d'âne des casses. La forme homogène de la représentation filmique multiplie des contenus hétérogènes. Les parcours supposent des suites de cul de sac, des halètements de non-sens.  D'où ces multiplications de désarticulations réarticulées le plus souvent dans des répliques faites sinon pour ne rien dire du moins pour enfoncer des portes ouvertes.
Dumont 2.jpgLe Bronx est dans la Picardie et ses sites. Ils deviennent moins des paysages que des amorces de scènes et bribes de pensées toujours plus ou moins déplacées. Ce qui n'empêche pas que chacun garde une certaine allure. Il y a ceux qui marchent trop rigides et ceux qui semblent enroulés sur eux-mêmes. Les seuls effets de réels sont les accidents imprévisibles qui font peu à peu coaguler l’inéluctable dans un espace-temps où il reste toujours difficile de prévoir ce qu'il peut engendrer.
Bref, Dumont récure le cinéma. Il fait dans son art du Jarry plus que du Ponge. Ses films sont des almanachs décervelés mais impeccables dans leur coté salement classieux. Chez lui la basse-cour n'est jamais symbolique. Elle s'égosille sauf lorsque le crateur scénarise les grandes voix des volailles médiatiques comme dans "France".
Pour le reste il fait du Groucho Marx tout en restant Bruegel. Il vole dans les plumes du cinématographe sérieux. C'est un Bresson  version plus cambrée du mollet et de la tige. La gravité, au bout du compte, est celle du jeu de mot et de l'image crudité.

Jean-Paul Gavard-Perret