gruyeresuisse

23/01/2021

Romina De Novellis en haute basse-cour

De Novellis.jpgAu delà même de l’émergence de l'art du "Care", Romina de Novellis s'élève contre les formes d'expression des mâles où tel dieu le père ils exercent main mise et contrôle. Comme Marina Abramovic elle revendique par sa nouvelle performance un état d’anonymat,  d’effacement, de don, et d’abandon. Existe là  ce qu’on peut appeler  "le complexe de la Pythie" :  l’idée que l’oeuvre est plus importante que la personne qui existe derrière et qu’au fond avec ou sans signature elle demeure. Si bien qu'avec ou sans marqueur temporel, tout ce qui gomme les origines et l’appartenance amène à un regard autre sur le monde.
 
Romina DeNovellis.jpgL'artiste reprend un rituel intime de l'Italie du Sud, selon lesquels les femmes mettaient leurs poules sur leurs genoux pour leur boucher les oreilles afin qu'elles n'entendent pas leurs cris de colère et ce afin d'éviter la stérilité. Cette vision peut paraître très déstabilisante, mais c’est en acceptant d’affronter ce qui change nos repères que nous pouvons donner du jeu et du champ   à ce que nous faisons et à l'état d'une société qui méprises êtres humains et animaux.
 
Romina 3.jpgL’émergence de quelque chose de nouveau passe donc parfois par l'ancien. Cela ne diminue en rien la prédominance de l’invention sans éliminer certains rituels du passé. Une frange de la culture traditionnelle persiste  non par conservatisme ringard mais pour se dégager de certains rites de destruction contemporaines - celui où par exemple les poulets sont tués dans des bains d'eau électrifiée.
 
Jean-Paul Gavar(d-Perret
 
Romina De Novellis, "Si tu m'aimes, protège moi",  Performance et Video-Projection, Galerie Alberta Pane, 22 janvier au 6 février 2021.

18/01/2021

Femmes sous confinement  - Barbara Polla et ses soeurs

Polla bon.jpgBarbara Polla et collectif, "Équinoxe - Souvenirs d'un printemps confiné", Pan des Muses, Éditions de la SIÉFÉGP, Grenoble, Décembre 2020.

 
La 9ème Nuit de la Poésie selon Barbara Polla - "Equinoxe - devait avoir lieu la nuit du 21 au 22 mars 2020 à la Fondation Thalie de Bruxelles. Elle a été reportée. Mais la poésie d'un tel projet suit son cours. Pour preuve ce recueil. Il doit beaucoup à son initiatrice et à Nathalie Guiot. Les textes d'Equinoxe donnent voix aux femmes  en un cercle des poétesses (une vingtaine) (ré)apparues au sein même du confinement. Ce fut après tout et contre toute attente, comme l'écrit Nathalie Guiot, une période "refuge / calice / de nos reines / au pouvoir d'émerveillement'" dont elle- même fait partie.
 
Polla bon 2.jpgEt Barbara Polla de rappeler les enjeux d'un tel temps d'enfermement :  "C’était là où le jour rejoint la nuit / C’était une ouverture /Une lecture une charrue / Une nuit au bout de la nuit /  C’était des mots/ C’était la nudité / Pour flotter sur le dos / Aux heures les plus perdues". Dans cet espace-temps bien des choses se sont passées et furent dites. L'amour en fait partie. Contre la peur manipulée, cajolée pour hypocritement rassurer. Mais  Barbara Polla et ses soeurs ne furent pas dupes.
 
Polla 2.jpgElles s'inscrivent en faux face au confinement à travers  des poésies descriptives, évocatoires, lyriques et conceptuelles. Nikias Imhoof se rapproche du minimalisme beckettien :  "Quand la voix / Quand la voix doit sortir / Quand comprimée la voix doit sortir /La voix se doit / Quand". Elya Verdal et Virginie Procureur dans une correspondance "A fleur de peau" créent des lettres d'amour qui ne s'écrivent pas, Christine Guinard préfère le conte et Oriane Castel, des histoires de peinture. Celle-ci acquiert des couches purpurines et équivoques. Avec Chloé Arrouy la substance poétique file vers des visions ironiquement numériques  - "Cmt empêcher les étoiles de mourir". Toutes ces histoires sont des moyens pour savoir quoi faire de sa vie et de son temps. Il y eut en ces périodes (non finies) des "nuits lupiques /Des rimes et des non-dits" (Barbara Polla). Reste une vie de printemps et l'amour, l'amour, l'amour. Preuve diront certains que c'est bien un livre de femmes. Elles nous séduisent par leur profondeur et charme en écriture.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

Feux secrets de Maud Chablais - du visage au portrait

Chablais.jpgSpécialisée dans la photographie documentaire et d'événements culturels, Maud Chablais  travaille pour des entreprises privées, des médias et poursuit en parallèle des travaux personnels. Elle donne à ses portraits photographiques une puissance particulière. Ils permettent d’atteindre une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation temporelle. 

Chablais 2.jpgDans leur diversité ils proposent par effet de série un déplacement de la fonction d’instantané, d’encoche figurative, de marque fixe pour retenir le temps en dépassant l’ordre de la mélancolie. L'artiste cristallise des instants tout en ne cessant d'en déplacer la tonalité physiologique et phénoménologique.

Chablais 3.jpgLe portrait n'engendre pas le monde de l'hypnose mais de la gestation. La féminité semble s’appuyer sur l’éclat du noir et blanc ou de la couleur.  Peu à peu le visage transforme les épreuves en "tableaux".  Amasseuse de visages, l’artiste est capable de souligner les gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en lieu au sein de féeries. Mais l'inverse est vrai aussi. Et le voyeur passe de l'endroit où  tout (croit-il) se laisse voir vers un espace où tout se perd. Soudain est offert un profil particulier au temps. Un temps pulsé  et étanche qui se dégage du temps non pulsé.  

Jean-Paul Gavard-Perret
https://maud-chablais.com/