gruyeresuisse

12/12/2019

Blaise Cendrars au-dessus des ténèbres

cendras.jpgLes éditions Fata Morgana ont la bonne idée de republier le livre qu'elles éditèrent en 1997. Ce livre - le premier écrit par Blaise Cendrars (qui n'avait pas encore pris son nom de guerre) - personne ne l'avait jamais vu ou lu dans son édition originale. Le poète en n'eut jamais un exemplaire. Il est vrai qu'âgé de 18 ans et avait d'autres chiens à battre et qui plus est une amoureuse à caresser. Dès lors certains spécialistes de l'oeuvre finissaient par douter de l'existence d'une telle publication.

Cendrars 2.jpgMais des passionnés ne renoncèrent pas à la retrouver. Et c'est en 1995 que le poète et bibliophile bulgare Kiril Kadiisky découvrit en quasi lambeaux ce premier livre écrit en russe sous le titre : "Frederic Sause(r), légende de Novgorod, traduit du français par R.R. - Sozomov - Moscou - saint Peresbourg - 1907". Le livre est restitué en français sous le direction de Myriam Cendras et cela avec une impeccabilité rare. Il est par ailleurs illustré par Pierre Alechinsky qui, après un temps d'hésitation, se ravisa afin de donner une vision astucieusement illustrative à ce texte déjà futuriste et d'amour.

Cendrars 3.jpgTout Cendrars  est déjà présent dans cette oeuvre première. L'auteur s'y affirme ainsi :  "Le poète est un Suisse aux lourdes portes entre le paradis et l'enfer - pour que le bien ne puisse se changer en mal et que le mal soit éternellement contenu". Celui qui se revendique déjà aventurier et vagabond y inscrit  l'art poétique qu'il ne cessera de défendre et d'illustrer au sein des affres du monde :  en Russie "où le ciel renversé comme un baquet inonde tout de lait", comme ailleurs, entre autre chez lui en Suisse, mais bientôt aux USA où il écrira à New York sa première œuvre "officielle".

Jean-Paul Gavard-Perret

Blaise Cendrars, "la légende de Novgorode", editions fata Morgana, Fontfroide le Haut, é019

09/12/2019

Osa Scherdin : matérialité et métempsychose

Scherdin.pngAvec une merveilleuse souplesse Osa Scherdin exploite toutes les possibilités de la sphère. L’impondérable et l'invisible prennent des allures de symboles afin de provoquer moins des dépaysements que des méditations pour troubler le regard et la tête dont les sculptures sont - en partie - la métaphore.

 

Scherdin 2.pngL'ouvrant la sculptrice répond à sa quête incessante de l’invisible. Il existe en elle quelque chose de tibétain même si on ne l’imagine pas vêtue d’une robe rouge restant des heures immobiles en position de lotus avant de boire un thé salé au beurre de yack rance. Entre macrocosme et microcosme, les rondeurs remplacent le totem masculin et phallique. Aussi primitives que sophistiquées dans le travail des matières, de telles présences restent au plus près de l’émotion et de la fémininité. Le tout sans ancrage temporel précis pour une archéologie du vivant.

Scherdin 3.jpgLe globe n'est plus fermé. Il devient une coque ouverte par la compétence impérieuse de l’artiste. La densité du plein s’épanouit pour offrir une plénitude à l’invisible en une intransigeance qui n’outrepasse pas les droits de l’autorité terrestre suggérée par la matière elle-même.

Scherdin 4.jpgSurgit un monde dense et profond. Il remplace l’occulte par la vision de l’occulté. Mais en même temps, une visée quasi chamanique transforme la vision matérialiste qui, elle, n’explique rien et ne permet aucune ouverture de conscience. Quoique profondément terrestres et telluriques de telles rondeurs ouvrent à la métempsychose et à la puissance du féminin.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir le site de l'artiste.

 

 

 

 

Elinor Carucci et le passage du temps

Carucci bon.jpgLa "Fifty One Too Gallery" présente les photographies de la quatrième monographie d'Elinor Carucci : "Midlife". Ce travail est aussi brutal et fractal. Bien des fêlures s'y dessinent. L'artiste inscrit la vision de la femme de quarante ans qu'elle est devenue. Toutes les photos sont faites pour créer un malaise, un inconfort. Existe aucune joie et presque aucune espérance notoire dans une telle approche.

Caruccii bon bon.jpgEmerge un laps de vie difficile qui paradoxalement sublime l'approche de la photographe. Ses prises sont autant des sortes de dépositions que des contes où Elinor Carucci scénarise juste ce qu'il faut des scènes symboliques. Elles traduisent le passage du temps à travers diverses générations là où la beauté juvénile elle-même est révisée.

 

Carucci.jpgApparaissent un malaise, un mécontentement  subis par la créatrice mise à la rude épreuve du temps et de ses ravages. Ils deviennent l'objet d'une expérience là où Elinor Carucci voudrait retenir le nectar mais rien n'y fait. Les sourires demeurent absents. Les êtres - seuls ou frottés les uns aux autres - s'imbibent d'une substance obscure. La photographe voudrait insuffler  une certaine douceur. Mais son langage en reste démuni : pas question de se méprendre sur le passage du temps.

Jean-Paul Gavard-Perret

Elinor Carucci, "Midlife", The Monacelli Press et Fifty One Too Gallery, Anvers du 7 décembre 2019 au 1er février 2020