gruyeresuisse

29/06/2015

La société du spectacle selon Philippe Fretz

 

 

 

Fretz.jpgPhilippe Fretz, Bateleurs, In Media Res, n° 6, art&fiction, Lausanne, 2015. Annoncé aux mêmes éditions de l’artiste : « Le crépuscule des lâches » (nous en reparlerons).

 

 

 

 

Chaque époque possède ses bateleurs. Philippe Fretz le « Warburgien » crée avec eux un nouveau chapitre de ses « planches » selon une hagiographie particulière où le passé œuvre le présent et où celui-ci en dépit de son inondation iconographique se voit remisé à une portion congrue. Le tout selon un style ou plutôt le langage que Philippe Fretz invente  le long de ses enquêtes filées. Avec In Media Res n°6 il abandonne le paysage pour ceux qui l’habitent  en arpentant  routes ou chemins de fortune.

 

 

 

L’humour et la feinte naïveté n’y sont jamais oubliés. Le lien entre les deux crée une fragrance particulière où la divagation devient le prétexte à un resserrement. Aux gestes de bateleurs d’hier ceux d’aujourd’hui s’ajustent non sans anachronismes ou décrochements visuels volontaires. De tels accrocs créent moins des chiasmes qu’une synthèse inédite. Les bateleurs semblent parfois emboîter les pas de chanoines égarés sur le chemin d’on ne sait quel cours d’abbesses. Mais tout reste en suspens.

 

 

 

Il y a plus des attentes que des gestes accomplis : lorsqu’ils le sont cela ressemble plutôt à un mime entre  golfe clair et golf aux trous abîmés.  Une nouvelle fois dans cette entreprise si originale le temps vacille, l’imagerie se complète de textes toujours subtils. Ils habillent les créations et les documents d’ailes et de rémiges. Frets caresse ainsi autant le vénéneux que le velours mais  avec distance dans une œuvre de discrétion où les images deviennent les fleurs safranées et énigmatiques des cendres du temps.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

25/06/2015

L’odeur du temps : « L’Eloge de l’Heure » & « L’Heure qu’il est ».

 

 

 

Heure 2.jpgL’Eloge de l’heure, Mudac, Lausanne, du 27 mai au 27 septembre 2015
L’Heure qu’il est, CACY, Yverdon-les-Bains, du 29 août au 1er novembre 2015

 

Réputée pour sa production horlogère sans équivalent la Suisse avait jusque là oublié de  consacrer une exposition conséquente à l’affichage de l’heure. Cela est superbement réparé grâce à deux expositions vaudoises. Avec « L'Eloge de l'heure »  Le Musée de design et d’arts appliqués contemporains de Lausanne retrace l’histoire de l’affichage de l’heure grâce à des maîtres du temps scénarisés par Chantal Prod’hom (directrice du Mudac), Fabienne Xavière Sturm (conservatrice honoraire du Musée d’horlogerie et de l’émaillerie de Genève) ou Arnaud Tellier (ancien directeur du Musée Patek Philippe de Genève). Tout un éventail crée une suite de rapport entre le passé historique du paramétrage temporel et les productions contemporaines imaginées par designers et artistes.  Tout commence en 1555 jusqu’au moment où la montre en tant qu’ « outil » autonome tend à disparaître selon une mutation irréversible : non seulement l’heure s’affiche désormais sur n’importe quel portable, mais la montre elle-même change de statut : elle devient  mini-ordinateur qui se porte au poignet (« cf. Le récent produit créé par Swatch).

 

Heure.jpgPour autant  l’industrie de l’horlogerie n’est pas obsolète. Montres et horloges (Ah le coucou suisse ! ) gardent leur emprise sur la société comme sur l’art. Ses fomenteurs le savent et prêtent leur imaginaire à cette industrie au caractère artisanal. Pour preuve l’exposition collective « L’Heure qu’il est » (sous l’égide de  Karine Tissot, directrice du CACY) offre  des pièces contemporaines remarquables. La poésie plastique fait le lit autant de  la métaphore que de la réflexion philosophique sur l’idée de temps. Les heures y chantent selon diverses gammes  et prouvent l’imaginaire créatif et l’intelligence technique des maîtres horlogers. Quant aux artistes ils expérimentent là un moyen d’exprimer à leur manière le passage du temps. Se découvrent des agencements parfois sidérants. Ils ne cessent de faire fait passer du paroxysme de l’idéal artistique à un abîme temporel.  De tels objets d’art  aiguillonnent le regard de germinations intempestives. Le temps semble se solidifier et se multiplier  par ses repères figuratifs, poétiques et insolents. Ils fabriquent parfois une perspective que nous voulons ignorer et qui ne cessent de ramper vers le tronc de nos heures. Avec eux le temps serpente et laisse non seulement une trace mais  une hantise et presque une odeur.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/06/2015

Germinations de Ladina Gaudenz

 

 

Gaudenz.jpgLadina Gaudenz oscille entre les chemins de l'abstraction et le tableau en tant qu’organisme vivant.  On pourrait lui appliquer la formule de Cézanne à propos de Monet « Ce n’est qu’un œil, mais quel œil ! ». Derrière la feinte de l’abstraction et grâce à elle ses peintures et dessins restituent le monde selon des repères végétaux qui renvoient à la picturalité. L’artiste nous invite à regarder à l’intérieur de celle-ci pour voir ce qui s’y passe en faisant bien plus que « jeter un oeil dessus ».

 

Gaudenz 2.jpgFortement structurées les œuvres jouent sans cesse entre figuration et abstraction en une sorte de Sabbat orgueilleux. A travers ses diverses séries surgissent des végétations aux couleurs mouvantes mais dans lesquelles souvent la monochromie domine. S’y mêlent le cosmos et le caillou, la surface et la profondeur en un travail subtil de la matière et des pigments afin que la peinture par couches de glacis successifs vibre et donne la marque stratifiée du passage du silence et du temps, c’est-à-dire la trace énigmatique de l’homme aussi archaïque que contemporain  même s’il n’est jamais présent sur les toiles. Les « enchevêtrements » sont  proposés à travers des techniques exigeantes pour que jaillissent  l’éparpillement, la dissémination mais selon une unité profonde. Entre lyrisme et subtilité se retrouve une des problématiques passionnantes  de l’art contemporain  : le rapport qu’il entretient avec le paysage. Ladina Gaudenz le renouvelle et apporte sa contribution non négligeable à une conception plus large et plus complexe de la dialectique entre l’infiniment grand et  l’infiniment petit, ainsi que celle - plus vaste encore - entre l’imaginaire et le réel.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Galerie Luciano Fasciati, Süsswinkelgasse 25, 7002 Coire