gruyeresuisse

07/02/2016

La contre-culture de Nicolas Raufaste

 

 

Raufaste Bon 2.pngNicolas Raufaste, « Bring Me My Running Shoes », Espace contemporain (Les Halles), Porrentruy, du 14 février au 3 avril 2016.

 

Sous la phrase « Bring Me My Running Shoes » titre d’un morceau du bluesman noir Howlin'Wolf, Nicolas Raufaste met d’emblée en lumière un propos « politique ». Les chaussures de sports symbolisent la puissance des marques, les lois du marché et l’appel ironique à résister. Tous les travaux exposés à Porrentruy à travers la photographie, le ready-made et l'installation et selon le minimaliste cher à l’artiste l’illustrent en créant une néo contre-culture pop. Une  photographie en noir et blanc accueille le visiteur. S’y discerne une peau de banane noircie et séchée qui singe une silhouette humaine sur un ballon de basket. L’essentiel du schéma de l’œuvre est là. La banane (chère déjà à Warhol) reste un produit symbolique de l'exportation, au cœur de conflits commerciaux et politiques. Son état de « pourriture » domine néanmoins le globe terrestre réduit au ballon de basket, objet culte de la mythologie sportive nord-américaine. Les Etats-Unis restent ainsi au centre de cette vision critique par franchises du Basket-ball US mais implicitement par Monsanto qui sous prétexte de nourrir le monde l’empoisonne.

 

Raufaste 3.jpgTransformant les objets, reconfigurant les espaces reconfigurés. L’œuvre se double de l’analyse des processus de création et chaque proposition est une façon de mettre en contradiction les fondements de la société mondialisante. L'installation « Ouroboros » constituée d’une multitude de gobelets en plastique de couleur jaune vive forme le fameux serpent qui se mord la queue symbole du cycle du monde et du phénix. Mais celui-ci est remis en cause à l’aide d’un matériau pauvre et non vivant. En contrefort à ce monstre, les panneaux de publicité noirs et nus achetés par l’artiste à la Société Générale d'Affichage (SGA), leader de l'affichage extérieur en Suisse représente le miroir soudain rendu sourd de ce qui est fait pour assaillir le regard et inciter à la consommation. Raufaste 2.jpgLes œuvres de Nicolas Raufaste demeurent les parfaits exemples de constructions cognitives et associatives dissidentes et intempestives. Mais l’auteur - plutôt que de répondre à des questions préfère les poser dans ses immenses métaphores de la réalité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

06/02/2016

Quand l'art se chatouille sous les bras : Guy Lee Guily

 

Guy Lee 2.pngGuy Lee Guily, « So Kitsch », LAC, Vevey, du 11 au 28 février 2016.

 

Par un traitement numérique particulier des couleurs celui qui est défini comme « Le roi du mode HDR (High Dynamic Range) » nous embarque pour la Grèce, l’Iran et le Maroc. Mais l’exotisme est transformé dans un trip flashy. Il transforme les lieux de vacances au moment même où ils deviennent les pays de tous les dangers. Pour autant le farceur ne se veut pas un artiste politique. Il pousse la transgression sur le plan ludique.

 

Guy Lee.jpgOriginaire du canton de Fribourg. Archéologue de formation, il travaille aujourd’hui entre Lausanne et la Grèce. Mais le fouilleur sait aussi farfouiller dans les couleurs et sa nouvelle exposition transcende ses habituelles photographies de reportage. Habituellement Guy Lee Guily (c’est bien sûr un nom d’emprunt) les sublime : ici il les monte en une poésie paradoxale. L’effet de réel se desserre. L’artiste sait que montrer c’est défaire. L’art n’est plus là pour faire lever l’aspic touristique car paysage ne s’enfile plus comme un gant. C’est un perroquet éblouissant mais sans ailes. L’image éveille une autre image en elle-même. Elle devient le pré-carré d’une réalité enfouie Personne - sinon l’artiste lui-même – n’y tient la couleur pour sujet garanti grand teint.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

13:38 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

03/02/2016

Anna Jouy et les ombres solubles

Jouy 2.jpgAnna Jouy, « L’Acide citronnier de la lune », coll.; Surya, Editions Alcyone, Saintes, 2016.

 

Anna Jouy est la poétesse des apparitions. Mais celles-ci ne se donnent pas selon un processus discursif ou descriptif : cela ne ferait que tourner autour. La langue de l’auteure participe au secret, elle lui donne forme. Son langage devient vision en sa texture pudique, étrange afin de « re-produire » du visible et traduire l’insu. Le signe est donc poétique : il passe la frontière des peaux à travers les perfusions et les canaux d’un verbe fondateur même si, dans un de ses complexes, Anna Jouy se dit « inculte ». Elle est tout le contraire. Les dits « lettrés » seraient bien incapables de développer des énigmes, de tricoter des maillages insondables comme elle le fait. Ses articulations, ses codes secrets dépassent la parole standard pour atteindre une connaissance qui n’est jamais pure spéculation intellectuelle mais veines du vivant venues de son propre souffle, de sa respiration. Chaque poème marque une route, une piste. Il est ouverture et creusement.

Jouy.jpgLà où les faux poètes disent et affirment, Anna Jouy fait plus : elle inspecte les dessous cachés d’une parole qui ne s’abandonne pas à la première détrousseuse venue. Il faut à l’écriture un engagement particulier seul capable de faire apparaître « L’Acide citronnier de la lune ». En lisant le livre qui en porte le titre et en suivant sa croissance, nous somme sà la serrure de l’extraordinaire d’un réel inconnu. La poétesse en explore les angles morts, cachés dans l’ombre. Elle les projette à la lumière. Quoique tributaire « d’une généalogie très nouée de secrets  de non dits », elle en dégage les nuances prisonnières. Son encre n’a pas besoin de venir de Chine ou du Mexique afin d’en venir à bout. Elle sort du ventre de la terre romande, fribourgeoise. Anna Jouy y plonge sa plume pour écrire avec «  cette attention et de cette intuition à laquelle je ne peux faire confiance et qui détient pourtant la certitude ». Celle d’être encore en vie parmi les ombres appesanties que la poétesse rend plus solubles.

Jean-Paul Gavard-Perret