gruyeresuisse

07/07/2019

Herbes folles et roses trémières

Analix.jpgCéline Cadaureille, Mounir Fatmi, Nikias Imhoof, Guillaume de Sardes, Laure Tixier, Guillaume Varone, "L'herbe dans les pavés (et les roses dans le phallus)", Analix Forever, Genève, été 2019.

 

Analix 2.jpgL'herbe pousse entre les pavés mais en échappe. Insignifiante elle est essentielle. Elle reste le vivant face à la violence. Bref elle demeure symbole d'existence et qu'importe qu'elle soit "mauvaise" ou non. Quant aux roses dans le phallus Celine Cadaureille rappelle combien elles appartiennent au cycle féminin de toutes renaissances.

 

Analix 3.pngPar leurs photos, broderies, etc, les divers artistes proposent des images où la capacité à devenir humain existe toujours à travers des poussières de lumière, des haleines de charbons ardents qui s'inscrivent en faux contre les espaces d'ombre. Tout devient de l'ordre d'un organisme là où flotte dans l'air cet intervalle entre l'être et le non être. Existe une suite d'apparition à travers l'ombre de la lumière qui en l'aire de divers lieux absorbe et retient au sein d'apparitions voire de fantômes qui flottent dans l’atmosphère.

 

analix-foreve.gifNous nous éloignons ainsi de ce qui est censé se passer en paroles pleines des vertus.  Mais à l'inverse tout fleurit au grand jour et avec humour loin de ce qui souvent est confit de ces bassesses. Celles-ci peuvent faire les délices nocturnes mais  à la lumière du soleil elles n'apparaissent plus que comme honte et saleté. Filles non fardées les œuvres choisies avec intelligence et finesse par Barbara Polla mélangent le haut, le bas mais sans appeler de leurs voeux la souillure ni la chasteté. Bien au contraire. Et tout prend un caractère subtil et merveilleux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/07/2019

L'éveil des regards : Sylvie Wozniak

Wozniak.jpgSylvie Wozniak, "Regarder le ciel", Andata Ritorno, Genève, du 13 janvier au 6 juillet 2019.

 

 

 

 

 

Woz 3.jpgRetrouver les images de la Genevoise Sylvie Wozniak est toujours un régal, un ravissement de l'esprit. Nous sommes en compagnie d'un poétesse des icones subtils et drôles,  philosophe à ses heures. Donc presque toujours. Ses fondus au noir et à l'image obligent le regard. "Plongé dans l'obscurité, on ne regarde rien. Quand l'image est là, elle appelle le regard par sa luminosité. La respiration nous porte dans un état de dépendance. Dans cet espace, nous respirons avec. Nous regardons avec." dit l'artiste. Elle transforme chaque regard en un éveil grâce à la puissance ailée de ses portraits et de son "écriture" plastique.

Woz bon.pngSe découvrent des pépites qui devraient depuis longtemps déplacer les idées communes sur le portrait.  Le travail de Sylvie Wozniak  permet en effet d'y penser le caché en ouvrant des dimensions et des combinaisons approfondies. Dégagée des plumes de paon du conformisme ou de l'apprêt, l'image s'ouvre au mouvement,  à la danse. Mais aussi à une "écriture" où le portrait s'envole vers d'autres sommets. Il devient l'oiseau qui annonce les tempêtes ou le beau temps au delà des "prises" instantanées.

Woz 2.jpgLes émotions et le corps de l'artiste agissent par des "pas de côté". Dans un travail figuratif les traits restent spontanés, rapides et essentiels, les couleurs s'y mêlent. Le geste fait vibrer les formes. La force des lignes, la composition, la matière et les textures de la peau comme celles de la peinture ou de l'encre de Chine  avec leurs tensions, expressions, taches créent différents déplacements dans divers tons (l'ocre, le noir). Preuve que le portrait est un sujet inépuisable et mystérieux : l'être  caché s'y révèle.

Jean-Paul Gavard-Perret

03/07/2019

Par la voix des pierres : Alexandre Chollier

Chollier.jpgAlexandre Chollier, "Autour du cairn", Editions Héros-limite, Genève, 2019, 192 p, CHF 19,60.

Le cairn (mot d'origine celtique), est un amas artificiel de pierres placé à dessein pour marquer un lieu particulier. Ce type de tas se trouve la plupart du temps sur les reliefs, les tourbières ou au sommet des montagnes. Ce terme est souvent utilisé en référence à l'Ecosse mais il peut comme le fait Chollier être utilisé dans d’autres lieux. Autour de lui le poète genevois multiplie les points de vue. Il mélange dans ce but des repères et analyses anthropologiques, philosophiques et sociologiques et de nombreuses références. Le tout est rythmé par les dessins de Marc de Bernardis – peintre amoureux de la montagne et à l’origine de ce livre qui convoque lieux,  récits des philosophes et  poètes qui ont fait résonner la "voix" des pierres : Édouard Glissant, Jean Giono, Maurice Chappaz ou Roger Caillois bien sûr.

Chollier 2.pngLe cairn devient parfois une silhouette et ses divers noms sous divers cultures  créent un monde où l’humain et le non-humain deviennent solidaires : "galgal, clapier, montjoie, monticule, murger, tumulus, castelet, champignon, garof, segnavia, ometto, uomo di sasso, mound, Steinmann, Steinberg", etc., etc.. Les ensembles des pierres et des mots qui les définissent  créent un tout de l’Himalaya, aux Alpes en passant par la Laponie et les sentiers des territoires celtes ou des Indiens d’Amérique.

Chollier 3.jpgChaque Cairn devient une borne, un repère. L'amas reste toujours en danger d'écroulement. Mais cette œuvre collective est en constante transformation. Elle résiste au passage du temps parce qu’il est fragile, changeant et reconstruit perpétuellement. Alexandre Chollier crée, en géographe et écrivain, une reconstruction du monde. Des décombres de pierres en guingois il fait d'exquises et étranges schizes où le monde respire. Existe un contre-temps du monde dans cette orchestration plurielle et intense. Dans ces "incairnations" l'être vit au centre de lui-même et du monde. Il y est plus ou moins calé.

Jean-Paul Gavard-Perret