gruyeresuisse

12/03/2016

Maya Zeller : passacailles



AAZeller.pngMaya Zeller, « Station Show », Lausanne, 29 février - 17 avril 2016.

Le travail de Maya Zeller donne le beau rôle à l’intelligence comme à l’émotion. L’artiste invente une légèreté qui détache les apparences. Existe un retour à une forme de simplicité où en filigrane se retrouve un sensibilité en fragrances. Tout est subtil dans les jeux que l’artiste propose au sein de ses projets "poétiques". La créatrice repose la question récurrente : l’idée que l’on se fait du monde est-elle la bonne ? Maya Zeller y répond sobrement mais de manière complexe en mêlant figuration et une forme d’ « abstraction » ou de stylisation.

AAZeller 2.pngL’art n’est plus un objet : c’est la vie. Il la pénètre mais avec douceur et couleurs. Le paysage semble se modifier de l’intérieur, comme si l’artiste le piratait dans un geste salvateur pour qu’on sache le voir. Elle rend à l’art ce qui lui appartient : de la légèreté apparente. Mais s’y grattent les couches de faux-semblants. Sous couverture d’imbroglio le travail de la créatrice de Vevey est un symbole de la simplicité retrouvée afin de réinventer la réalité à la façon d’un magicienne. Elle dévoile ses secrets.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11/03/2016

Elisabeth Llach et les "stéréo-types"

AALLA 3.jpgElisabeth Llach, « Totchic », Centre d'art contemporain, Yverdon, du 29 mars au 29 mai 2016.

 

AALLAch.jpg« Totchic » (« Chic à en mourir ! ») montre combien Elisabeth Llach pratique une théâtralité impertinente de la féminité par le dessin, la performance, la peinture et l’installation. A partir de magazines féminins ou de l’histoire de l’art elle trouve matières et formes adéquates afin de subvertir l’attention classique. Le simple glissement d’un média à un autre crée un imaginaire énigmatique, inquiétant ou drôle. Entre verve et obsessions se produit la révélation parfaitement intériorisée d’une féminité qui trouble moins la vertu que les principes de macération pervertie. Eve dans cette paradoxale Genèse se substitue insidieusement à Dieu. Il ne s’agit pas forcément de faire l’apologie des plaisirs charnels ni de valoriser des capacités mystiques mais de changer les donnes.

AALLA 2.jpgComme l’année dernière avec son exposition « A-t-elle le droit de montrer ses extrémités ? », l’artiste fait de son travail une « police » ou une politique de caractère bien trempé. Aux femmes auxquelles on demande quasiment de s’excuser d’être - sinon de tenir leur rôle d’objet - l’artiste défend une forme de féminisme actif, provocateur et drôle. La contrebandière des images joue des stéréotypes de manière orgiaque mais distanciée et fait feu du sarcasme. L’art est donc venimeux. Les œuvres sont des délices empoisonnés. A la « souffrance » des femmes fait place par la bande la « contemplation » ambiguë de ceux qui les vénèrent pour les réduire à des ustensiles sexuels.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

09/03/2016

Barbara Polla : avatars et corps-machines

 

AAPola 2.jpgBarbara Polla, « Troisième vie », Editions Eclectica, « Vingt-cinq os plus l’astragale, Collection ShushLarry, art&fiction, Lausanne


L'héroïne de « Troisième vie » de Barbara Polla est comme son auteure : elle aime connaître les mâles. Les deux goûtent leur sexe, leur force physique, leur don pour l'interpénétration plus que pour la prédation. Pour se faire une idée de leurs réactions Rébecca, bio informaticienne, s'est implantée des nano puces dans tout son corps (même en ses intimités) pour enregistrer et stocker les organes et cloner une galerie humaine. L’héroïne dévoile leur secret et prouve que le cerveau, contrairement à l’ordinateur, ne possède ni centre ni périphérie  : "c'est un amas" dit celle qui a l’inverse rend vivants ses ordinateurs. Ils deviennent capables d'aimer, de le dire, grâce à la poésie inoculée en eux. L’héroïne d'une auteure à la jonction de Simone de Beauvoir et d’Angela Carter est proche d'atteindre ses objectifs. Après ses deux premières existences la troisième semble apte à reprendre le fil de son histoire originelle dans un ailleurs voire un retour amont "avec les mêmes puces et les mêmes clones dans sa galerie humaine".

AApola.jpgC'est l'occasion pour elle de "faire un pas de côté, de prendre un chemin de traverse". Mais quelque chose résiste puisque "la seule manière de connaître l'autre c'est soit de l'habiter soit de l'avoir été". Mais cela n’est pas une donnée immédiate de la conscience -  fût-elle numérique. Et l’auteur pousse la quête engagée dans ces quatre précédents titres (« Victoire » (L’Age d’Homme), « Tout à fait femme » et « Tout à fait homme » (Odile Jacob) et son ironique « Astragale » . Le corps de la femme y est encore plus glorieux et toujours désirant. Mais Barbara Polla butte de nouveau sur le problème du désir et de l’affect. Il reste au  centre de son interrogation. C’est pourquoi ses livres touchent à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette modification de la féminité. L’auteur poursuit un chemin de reconnaissance au milieu des méandres et des chassés-croisés de ce qui se nomme trop énigmatiquement amour et dont le livre « 25 os plus l’astragale » crée le squelette ou le Meccano de la Générale helvétique.


Jean-Paul Gavard-Perret