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31/10/2015

De l’image au texte : les horizons décalés de Pierre Loye

 

 

 

 

 

Loye.jpgPierre Loye, « Parmi les vivants », coll Re:Pacific, art&fiction, Lausanne, 2015.

 

 

 

 

 

Il arrive que les mots voulant glisser dans la statuaire en jaillissent par nuées. Perverse narcissique elle refuse d'être manipulée par eux : au plasticien - forcé à devenir poète - de faire avec. Il ne s'en prive pas. Mais cela est "pire" : il ne peut les suspendre.  Pierre Loye trouve là le moyen de construire ou de tisser de manière baroque ce qui échappe à la représentation. La logorrhée frénétique ne crée pas l'angoisse mais invente des connexions intempestives (entre chewing-gum et réseau sans fil, véhicule à moteur et religion). Ce que l'artiste vaudois nomme "compte rendu" chargé du poids des ans est aussi un code restitué à l'existence et permet de la poursuivre.

 

 

 

Loye 2.jpg"Parmi les vivants » peut ressembler à  un impromptu par rapport au travail d'artiste de Loye. Mais son texte est riche de labours de fond là où le corps n'appartient qu'à son mystère. Reste donc à savoir comment l'œuvre va encore avancer : suite ou bifurcation qu'importe. Elle reste toujours à suivre tant il existe même dans le plus simple et le plus trivial (jusqu’à l'odeur des pieds…) beaucoup d'amour. Il préside au fil de l’art  et de la vie que résume ainsi Danielle Mémoire "il n’y a pas de chemin où il n’y a pas d’amour".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/10/2015

Sylvie Mermoud voyante et réservée

 

 

Mermoud.jpgSylvie Mermoud, « Panorama », 22 octobre - 15 novembre, Space-Station, Lausanne.

 

 

 

Sylvie Mermoud vit son art en toute discrétion. Trop peut-être. Certainement même. Mais, et comme on dit, on ne se refait pas. Venant d’un village lémanique elle dut se battre face à des proches pour qui  l’art n’était qu’inutile et superficiel bref un passe-temps. Oubliant de « constat » l’artiste avance à l’ombre d’artistes tels que Rembrandt et Turner pour les classiques, Louise Bourgeois et Anish Kapoor pour les plus proches de nous. Néanmoins, trop discrète, elle  sacrifie  au  « besoin de faire supérieur à celui de montrer ». Il faut le regretter. Car l’artiste permet des découvertes. Son travail reste en perpétuel devenir comme le prouve le micro-espace expérimental de la Space-Station où avec « Panorama » l’artiste présente un agencement de dessins en évolution, en devenir.

 

 

 

Mermoud 2.jpgEntre complexité et légèreté ils fondent une traversée en cassant par leur agencement le jeu classique de la représentation et de la construction. Une nouvelle fois Sylvie Mermoud propose une narration subtile dans laquelle la lumière accorde au paysage « l’envie que la journée à venir soit belle ». L’imaginaire est sollicité en un temps d’arrêt dans un lieu de passage grâce à 7 dessins. L’encre et la couleur créent des dérives entre ce qui tient à la fois du paysage et du corps. Au regardeur de se plier aux injonctions que les images profondes et sourdes offrent dans le refus du moindre « coup » ou effet.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

23/10/2015

Laurence Boissier : situations

 

 


Boissier.jpgLaurence Boissier, « Inventaire des lieux », édition établie par Stéphane Fretz et l’auteur, collection Re:Pacific, editions art&fiction, Lausanne.

 

 

 

Laurence Boissier aime à s’occuper des choses qui nous échappent : par exemple « Un matelas de chambre d’hôtel  (qui) se charge en rapports humains allant du meilleur au pire se superposant en strates invisibles, et nous nous couchons dessus.» L’auteur égraine lieux et situations (attendre dans un couloir, s’arranger pour occuper une baignoire à deux, faire bonne figure sur une piste de danse) afin de proposer à la vie un mode d’emploi aussi réaliste qu’hors de ses gonds. Chez elle les rituels comportementaux sont souvent initiateurs de ce qu’on nomme de grands moments de solitude. Manière pour l’auteure de faire rire à nos dépends. Ses personnages sont nos semblables dans leurs traversées de l’existence que l’article décline de manière décalée, burlesque, érotique et parfois angoissée.

 

Boissier 2.jpgLa créatrice confirme tout le bien qu’on pensait d’elle à la lecture de   Cahier des charges et de Noces. Parfois ses personnages ne peuvent plus bouger, comme dans les cauchemars où l'angoisse empêche d'accomplir un seul pas. Etant notre psyché, il nous faut accepter leur « scandale » et cette part de lumière qui échappe à leur nuit dont l’auteur tente d’arracher les ombres. Le réel devient chimère. Néanmoins Laurence Boissier fait tout pour lui donner une sorte de consistance.  A chaque  situation elle accorde un accès de fièvre, l'émoi particulier. Restent des ravins, des ravines mais aussi des bruissements soyeux et parfois un crissement d’acier sur le lit ouvert lieu naguère d’un  raz de marée. Chaque fois l’auteure attire le réel : D'une de ses mains elle caresse, de l'autre elle le retient pour ne pas se noyer en lui. Et ce même si ses personnages le sont déjà. Mais sans en mourir pour autant : ils étaient morts avant.

 

Jean-Paul Gavard-Perret