gruyeresuisse

14/05/2020

Le beau n'est pas toujours en haut - Maximilien Urfer

Urfer.jpgMaximilien Urfer, "Agrisculptures", coll. Cat , contextuel, art&fiction, Lausanne, 132 p. et "fond d'écran d'artistes", idem, 2020.

Maximilien Urfer pose - dans ses photographies comme avec tous les médiums qu'il utilise (vidéo, installation, dessin, peinture, son) - la question du regard. Puisque de fait c'est bien lui qui fait une oeuvre : sans celui-ci en effet elle n'existe pas. Le regard seul se frotte au réel comme à l'image, les divise pour en emporter le quotient. Il forge la poussée vers une profondeur qui finit par s'ouvrir.

Urfer 2.jpgDans "Agrisculptures", l'artiste montre comment changer "une perception lassée d’une plaine valaisanne où chaque parcelle est devenue propriété utile et où la trame des vergers saccade le paysage". Et le créateur d'ajouter : " Pas d’itinéraires de grande randonnée sur les chemins qui bordent ces terres, pas de glaneuses de Millet non plus, labeur et désarroi se disputent une place sur le trône bancal de la paysannerie contemporaine.". Sensible à ce domaine, le natif de Morges a écrit et réalisé un film en 2018 autour des risques naturels dans la littérature suisse dont sur ce plan Ramuz reste le grand aîné. La campagne romande reste nouée à sa langue patiente, active où d’invisibles voix allument de possibles voeux.

Urfer 3.pngDans ce livre, Maximilien Urfer montre comment découvrir, loin des axes majeurs de circulation, des éléments disparates qui jonchent le sol et dont l’usage reste parfois une énigme. Les" agrisculptures" sont donc des sculptures accidentelles exposées à l'air libre et qui témoignent des travaux agraires. De la disposition de pommes avariées sur la terre à l’empilement de caisses à légumes s'instruit un certain "discours" sur l'ordre et la méthode agricoles mais tout autant une forme d'abandon où objets et matières parcellent l'espace. Ne demeurent que des traces d'un presque rien de ce qui fut parfois un tout.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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Amourante tendresse de l'abandon - Barbara Cardinale

Barbara Cardinale.jpg

 

Barbara Cardinale vit et travaille à Lausanne. Le livre d’artiste occupe une place prépondérante dans sa pratique artistique. Elle en publie régulièrement chez des éditeurs suisses et français. La plasticiene travaille en grande partie avec la technique du transfert qu’elle explore sur différents supports tels que le bois, le papier ou encore le cuivre et combine souvent cette technique avec des rehauts au crayon graphite ou à l’encre.

 

Barbara Cardinale 4.jpgSe créent de la sorte des "capsules périphériques" pour reprendre le titre d'un de ses livres mais aussi des portraits humains et animaliers dont la substance déborde ce qu'elle est normalement et ce dans le périmètre précis que représente chaque silhouette. Et si le ventre déborde ce n'est jamais d'un pantalon mais d'une bouche plus ou moins et implicitement dévorante au milieu de tenailles de marines exotiques au dessus des genoux.

 

Baraara Cardinale 3.pngDes bustes s'aggripent à divers éléments comme aux ligaments de la langue plastique dont les muscles nourrissent ce qui écrase les vertèbres. Le déconfinement n'est pas de mise puisque tout se passe à l'intérieur d'un corps en mutinerie. Avec Barbara Cardinale il ne se contente jamais de reposer en paix mais se délecte d’étoiles, disséque le soleil dont il avale la clarté. Le tout dans la vague d’une silhouette : la créatrice la coud en cert-volant pour la transformer en  danse ou rêverie.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir site art&tfiction, Lausanne.

08/05/2020

Mingjun Luo : poétique de l'intime et de l'espace

Luo.jpgMingjun Luo, "Under The Sky", Galerie Heinzer Reszler, Lausanne, jusqu'au 13 juin 2020

Luo 3.pngMingjun Luo est née en Chine en 1963. À la suite de ses études, consacrées principalement à la peinture à l’huile, elle devient assistante à la Faculté des beaux-arts de l’Université Normale du Hunan et participe à plusieurs expositions en Chine. Elle s’installe en Suisse dès 1987. Et sa peinture reste pour elle une sorte de "chambre à broder", intime où elle crée divers types de défilés : jeunes femmes, nuages, frises de briques plus ou moins abstraites toujours en subtilités.

Luo 2.pngTout est animé d’un sens très poétique de la mesure, de la justesse dans un travail de transformation, de construction où les éléments biographiques restent discrets mais prégnants. Elle renoue parfois avec des pratiques apprises mais jamais développées dans son pays d’origine - principalement l’encre de Chine pour dessiner divers maelström au milieu de flots ou de flux.

Luo 4.pngElle réinterpréte parfois des photographies personnelles en les peignant en blanc sur des toiles brutes, presque brunes là où tout se noie en effacement. De son pays d'origine l'artiste se distancie de plus en plus même si son histoire et celle de ses parents perdurent ça et là dans son travail minimaliste et précieux, incisif et poétique. Il existe là des histoires d'étranges déserts qui s’adressent à l'émotion du regardeur. Sans cessse l'artiste renait ainsi d'elle-même mais aussi pour la personne qu'elle aime comme pour toutes les autres.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Addenda :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Je continue de rêver un peu et cela me permet de me lever tranquillement.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Les rêves sont restés des rêves.

A quoi avez-vous renoncé ? Travailler dans l'art comme je l'ai appris au moment dans mes études 

D’où venez-vous ? De loin

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Si être une artiste c'est un travail, je n'ai rien dû plaquer. 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Oui, souvent.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Mon vécu.

Où travaillez vous et comment? Chez moi, tous les jours.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? J'écoute les musiques de la radio, comme ça, ça reste une surprise.

Quel est le livre que vous aimez relire ?  Le livre de cuisine.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez vous ?  Moi même.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La Chine.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?  Ils sont tous mes collègues

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Une surprise

Que défendez-vous ? La liberté.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Quand on n'a pas d'amour, il ne faut pas en donner ! 

Et celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Continue de boire un verre de vin !

Interview par Jean-Paul Gavard-Perret (2010).