gruyeresuisse

19/03/2017

Fabienne Raphoz et l’envol du cétacé

 

Raphoz.jpgFabienne Raphoz, « Blanche baleine », Héros-Limite, Genève, 96 p., 16 E., 2017.

Fabienne Raphoz poursuit une œuvre rare entre émergence et effacement, simplicité et raffinement. Ce qui pourrait sembler chez d’autres poètes des mécaniques désuètes se démonte et se remonte pour réintégrer un ordre dans le désordre. Son précédent livre « Terre Sentinelle » (chez le même éditeur) n’est pas loin puisque les éléments premiers (terre et eau) y sont à nouveau explorés par élargissement de focale afin de casser l’isolement par ce qui en ces « matières premières » nourrit l’air qui se respire. Raison et folie de la poésie font la jonction entre ce qui est et ce qui n’est pas, le réel et l’allégorique. La rivière Arve nourrie des glaciers du Mont-Blanc demeure mais existe tout autant le Yucatan au sein de l’énigme du minéral, de la végétation et de la faune.

Raphoz 2.pngL’auteure reste celle qui est « faite de la pierre de mon pays » mais tout autant de « la rousseur du gypaète ». Et quand des silhouettes surgissent elles indiquent une migration humaine qui rappelle celle de certains oiseaux. Etrangement délicat et voluptueux le livre est traversé de mouvements qu’a connu la poétesse dans sa jeunesse : celui de la transhumance au sein des alpages. Mais la baleine qui donne le titre au livre est bien là. De manière a priori imprévisible : en tant que fossile dans un désert… Elle est donc plus vieille que celle de Jonas dans la Bible.

Mais la poétesse l’imagine comme maîtresse des formes et peut-être formatrice de la grotte platonique. Tout dans le livre est donc de l’ordre de la fusion, de l’ouverture et de l’accueil. La baleine devient ainsi une des prolégomènes à ce qu’on nomme en bassin lémanique, en pays Vaudois comme en Savoie la « balme ». Son « trou », son « gouffre » n’a rien de maléfique. Bien au contraire. Il est matricielle : son creux ne ferme pas : en jaillit le monde selon une perspective qu’Artaud n’aurait pas renié. Bien au contraire. Du fanon à l’aile il n’y a là qu’un pas. Le tellurique relie l’aérien en un principe premier et féminin.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/03/2017

Alain Huck : cartes du monde

 

Huck.jpgAlain Huck; “Tout Kurtz ensemble”, Skopia, Genève du 23 mars au 6 mai 2017.

Dans l’oeuvre d’Alain Huck il y a des images cachées derrière les images, des « calques » les uns sur les autres qui permettent d’entrer à différents niveaux dans l’image en fonction de l’imaginaire propre à chacun . L’artiste y met bien sûr quelque chose de personnel, mais les images sont assez ouvertes et aussi fractales pour que les autres puissent y voir autre chose que l’artiste lui- même. Chaque image reste donc énigmatique. Dans sa rencontre avec le regardeur nul ne peut dire si c’est elle qui vient à lui ou l’inverse. Il existe toujours en elle une petite chose là où les formes gardent leur souplesse et où le fond et le premier plan se confondent.

Huck 3.jpgL’objectif est d’arriver à faire une image sans contexte, déparasitée pour que tout concoure à une lecture dans un cadre donné même si la présence de mots pouvait faire penser le contraire. D’où une suite de découvertes là où l’artiste ne propose pas forcément un lien affectif avec ses travaux. Huck applique un jeu sur le flou et le net qui ne sont pas complètement des constats. Il ne donne pas toutes les informations sur l’image. Ce quelle montre est assez objectif mais ce dont elle parle est complètement subjectif. Il y a une ambiguïté, un mystère et le dialogue entre la réalité et ce qu’on imagine. Tout semble venir de partout et de nulle part. Personne mieux que Huck ne peut donc toucher à un univers froid dans lequel surgissent des capacités d'envoûtement. Cette recherche devient ce qu'on peut appeler la didascalie du silence.

Jean-Paul Gavard-Perret

14/03/2017

C’est grave docteur ? Médecine et poésie.


Varone 2.png« Ma chair médecine », Samedi 18 mars de 19 à 21h,Soirée de lectures poétiques libres proposée par Roxane Varone et Barbara Polla. Avec la participation exceptionnelle de Tatyana Franck (directrice du Musée de l’Elysée) et de Frank Smith et le groupe « Esprerimentoquadro », Cinéma Bellevaux, Lausanne.


Varone.jpgRoxane Varone a trouvé avec Barbara Polla l’alliée idéale pour sa soirée. Médecin (entre autres) elle sait ce que contient l’œuf dur ou mollet du corps, son manque parfois de peau, ses charpies ou son bloc, ses reins, son pelvis cher à Elvis, son visage pâle, ses yeux cernés de cerneaux et les crampes qui parfois le saisissent. Bref elle connaît tout de ses caprices, de ses angoisses notables et de sa faiblesse générale. Et Roxane Varone a collectionné les textes qui prouvent comment la médecine est là pour répondre à de multiples problèmes et questions du type « Que faire de mon mou de ventre ? » même si ce n’est pas la plus importante. Mais la collectionneuse prouve grâce à Barbara Polla que ce n’est pas la « mère « à boire.

varone par Laurent Guiraud.jpegAvec sa géniale génitrice elle a préparé une potion magique d’auteurs plus (im)pertinents sur le sujet qu’on pouvait le penser. Il y aura entre autres Apollinaire,Aragon Bataille, Beckett, Boulgakov, Gandhi, Shelley, Spinoza, Hugo, Quignard, Ronsard, Sully, Frank Smith. Ce dernier sera d’ailleurs là en chair et en os et fera partie des lecteurs qui gonfleront poumons et trachée pour émettre ce que ces auteurs en disent. Preuve que la médecine comme la poésie peut être une fête avec le corps dedans. Mais pour autant tout n’est pas réglé. Et Franck Smith de préciser « Qu’est-ce ça veut dire, avoir un corps ? Il est mobile, immobile, immobile, mobile selon diverses migrations. Mais c’est aussi une histoire de pouvoirs donc de dominations. « Et la poésie là dedans ?’ » ajoute Frank Smith. La question à Lausanne sera ouverte sans tabou. Le corps et sa caverne seront soumis à extensions et flexions. Poètes et récitants debout plus qu’alités nous referons une santé en prouvant que la poésie comme la médecine est un art et une science.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(photo B. Polla, Laurent Guiraud)