gruyeresuisse

23/02/2016

Albertine s’amuse

 

 

Albertine 2.jpgAlbertine, « Grand dessin Cochon », Galerie Humus, Lausanne, du 27 février au 12 mars 2016. "Faim de Corps" (avec Germano Zullo), Humus, « Le Salon de Madame Auguste » (avec Germano Zullo), Dumerchez et Humus éditions.

 

 

Alberine.jpgLes dessins d’Albertine sont comme les léopards : ils ne se déplacent pas sans leurs taches de naissance. Ce sont aussi des isthmes à partir desquels peuvent reprendre de nouvelles histoires voire des romans de garces. Leur noir est la lumière brodée. Le dessin devient l’écriture qui méprise la forme. C’est une manière de jeter l’encre. Et la laisser couler pour ne pas perdre pied tandis que les femmes quittent leurs maisons closes et les sirènes leurs océans.

 

Les dessins racontent avec l’humour pour seule nature. Parfois l’âme semble en surgir dans un faux trait. Mais à l’arrivée il y a toujours une anguille sous roche. Quant aux sirènes elles changent de guêpière en pleine nage. Demeure le loufoque que Belzébuth pourrait signer. Au royaume d’éros la farce se poursuit. Tout ce que l’artiste dessine devient une note en marge d'un texte totalement effacé. Nous pouvons plus ou moins, d'après le sens des graphismes, imaginer ce texte. Mais reste toujours un doute : les sens possibles sont multiples là où les femmes passent d’un état simple à un état exalté.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

21/02/2016

Philippe Fretz : suivez le guide

 

Fretz 2.jpgPhilippe Fretz, « Passeurs », « In media res, n° 7 », février 2016, art & fiction, Lausanne. « Le vestibule des lâches », Idem, « Divine Chromatie », Galerie Univers, du 3 mars au 27 avril, Lausanne.

 

Fretz.jpgPhilippe Fretz - pour ceux qui l’ignoreraient encore - aime les énigmes et la (douce) provocation. Ces œuvres sont des proies devenant ombres mais l’inverse est tout aussi vrai. Il fait pérégriner à travers des indices dont la force d’inertie secoue. L’exaspération du plaisir laisse place un espace où la réalité est concevable uniquement sous une forme essorée et selon des tablatures thématiques et des planches à la Warburg. 2016 débute pour lui autour du concept de « passeur » décliné en mots clés et illustrés : navires, chariots, dos, mains. Existe là plusieurs moyens, comme le rappelle l’artiste, de se tirer du « vestibule des lâches » et d’atteindre la « Divine Chromatie » qu’il va développer à la Galerie univers. Ses voyages - en dépit des mots clés - sont moins géographiques qu'animés d’une curiosité pour une connaissance humaine ou métaphysique. Et esthétique bien sûr. Se retrouve toujours la figuration chère à Fretz : elle semble vivre dans un « ailleurs » de l’ici même et de l’art aux divers remugles. On bascule de de Chirico à Manet en passant par un néoréalisme poétique et corrosif où une forme d’épure fait merveille. Elle lie à la détermination de son élan une forme de lumière particulière et sourde.

 

L’artiste pour cette nouvelle édition et son exposition se fait médium des passeurs d’âmes et de monde. Il devient le "spécialiste" de la médiumnité.  Elle sert pour certains à entendre la voix des défunts : Fretz les fait voir au moment où ils portent le monde, guident les âmes (vers on ne sait quel but…).  Sur leur chemin, nous imaginons que cela fait partie d’une mission (mystique ou non). L’artiste entraîne à leur suite dans des lieux clos ou ouverts. Il existe des fonds de pensées de diverses personnes et de divers objets sacralisés jusque dans ce qui est présenté de manière allusive. Le mystère persiste par un mélange qui libère parfois de la lumière et de la paix. Mais tout est possible. Et dans tous les cas il s’agit pour Fretz d’effectuer un nettoyage énergétique : le monde des Esprits reste relié à celui des vivants.

 

Fretz 4.jpgCes deux "mondes" sont au même endroit, dans la même « planche ». Néanmoins avec Philippe Fretz l'âme demeure "bloquée" sur Terre par effet de corps. Plusieurs raisons sont possibles. Sans doute parce qu’en général l’être est attaché à un lieu ou à un objet et emporte avec lui ses bagages. Il peut également rester auprès de personnes vivantes ou être retenu par de forts sentiments. Existe bien sûr d’autres raisons. Il suffit pour le regardeur de contempler ceux que l’artiste place sur sa route. Il sert de guide là où le réel demeure tapi. Nulle question d’en faire le deuil il s'agit d’en provoquer la renaissance. Philippe Fretz opère donc la coagulation de nos fantômes afin que nous entrions dans leur épaisseur. Elle rappelle la vie d'avant le jour en leur langage minimal et sa syntaxe primitive et profonde que nous voulons ignorer. Elle agite autant le vide de l'être que le faux plein du monde.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

17/02/2016

David Hominal et les paradoxes de l’estampe

 

Hominal.jpgDavid Hominal, Musée Jenisch, Vevey, du 4 mars au 15 mai 2016.

David Hominal est un artiste interdisciplinaire (peintre, illustrateur, sculpteur, musicien entre autres). Son exposition au Musée Jenisch tourne autour de l’estampe, ses éléments, ses sources, ses diverses techniques et le prolongement de la peinture que le genre propose. L’artiste tire sa matière d’éléments personnels et ordinaires et profite de chaque commande pour approfondir les techniques de la gravure. A l’inverse de la peinture qui impose chez Hominal la rapidité d’exécution, celle-là l’oblige un travail de reprise, d’attention et de précision.

Hominal 3.jpgSes xylographies sont un modèle du genre. Au sein de lettres sorties du bois, l’artiste décline le mot « deadline » en diverses planches qui approfondissent le sens du mot, de l’image et de la métaphore que cette dernière produit. Mais la lithographie n’est pas en reste : Hominal a recyclé des pierres portant des étiquettes de vin pour sa série hommage à Billie Holiday (« Lady singing the blues ») et y proposé son chant des âmes. Quant à la sérigraphie elle offre une suite à l’abstraction géométrique dans l’esprit de l’école de Zurich.

 

Hominal 2.pngChaque œuvre joue de la complexité. Le langage s'affranchit des cloisonnements académiques et reste la conquête d’« une dimension cachée » chère à Beuys. Les divers systèmes de gravures sont moins un processus de duplication que le moyen de scruter les images dont chaque tirage est forcément différent dans l’"infra mince" où se déploient subtilité et richesse lors des passages sous la presse. Les estampes témoignent donc moins de la nostalgie que de la volonté de créer. Elles transforment des « reliques » à travers la force de l’imaginaire : il fait bouger les lignes, les objets et le monde.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15:06 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)