gruyeresuisse

14/10/2016

Eloge du dessin au Musée Jenisch de Vevey

 

Vevey.png«Rien que pour vos yeux » Musée Jenisch, Vevey du 4 novembre 2016 au 26 février 2017.

 

 

 

Vevey 3.pngLe dessin n’est pas seulement les racines d’une œuvre : il possède son économie propre. Il n’est pas adjacent, il est premier. Le dessin est dessein et pas forcément le simple préliminaire d’un parcours. Sa technique de base reste l’expérience directe du processus créatif. Les artistes y naviguent souvent en pulsions pour rejeter les contraintes de certaines normes. Dans la diversité des possibilités de cet art, le Musée Jenisch de Vevey a choisi de ne retenir que les dessins ayant comme support le papier. Mais le crayon n’y est le seul outil. D’autres créent les textures parfois inédites comme le prouve l’exposition des « plus beaux dessins des collections ».

Vevey 2.pngLe musée a accueilli ces trois dernières années plus de 6000 œuvres : estampes, gravures, dessins anciens ou d’artistes contemporains. Récemment il a reçu 1300 dessins de Stéphan Landry, 20 carnets de Jean Otth, 24 de Julien Renevier et le fonds de dessins de Fred Deux. S’y authentifient bien des vertiges. Le caractère « tactile » du dessin permet de comprendre ce qui fait résistance à l’élaboration d’une pensée en acte au sein de la confrontation entre l’expression de l’intériorité et sa réalisation. Vevey 4.pngLes œuvres ne la « racontent » pas : elles l’animent. D’après nature, d’après modèle ou selon un imaginaire qui bat la campagne. Parfois il faut l’accumulation des figures, parfois la solitude de quelques traits. Et ce, autant chez les grands anciens jusqu’aux plus contemporains en passant -à Vevey - par Bonnard, Corot, Laurencin Soutter, Auberjonois, Arp, Pellegrini, Otto Vautier. S’y revisitent autant le portrait, le paysage que la nature morte non par mais pour des biffures dont les ascensions semblent immobiles mais cassent afin que jaillissent ce qui n'est pas, ce qui n'est pas encore, ce qu’on n'a jamais vu ou qu’on ne voit pas encore.

Jean-Paul Gavard-Perret

13/10/2016

Le bal des officiantes - Louise Hervé et Chloé Maillet

 

Hervé Maillet 2.jpgLouise Hervé & Chloé Maillet, « Attraction étrange », JRP|Ringier, Zurich, Le Printemps de Septembre, Toulouse

 

 

 

 

 

 

 

Hervé Maillet.jpgLouise Hervé et Chloé Maillet se sont réunis sous l’égide de leur I.I.I.I (« International Institute for Important Items »). Elles ne cessent de construire des œuvres complexes, drôles et profondes, savantes et dégingandées à travers leurs performances et divers médiums. Leur travail se charpente sur des savoirs : anthropologie, histoire de l’art, cinéma, S.F., roman gothique, archéologie, etc.. Mais leur érudition est toujours détournée d’une manière ou d’un autre. Par exemple lors de leurs conférences performées, les deux femmes savantes aux tailleurs austères semblent des spéculatrices (intellectuelles) de haut vol. Ce qui n’est pas faux et entraînent une sidération que la coruscante Fabienne Radi décrit ainsi à propos de leur show de Toulouse : « accompagnant leur discours d’une série de gestes à la fois démonstratifs, élégants et assez ridicules - un peu comme l’assistante d’un magicien quand elle exhibe ses accessoires -, on a deviné qu’elles se lançaient dans un numéro télescopant Andrea Fraser et Valérie Lemercier ».

Hervé Maillet 3.jpgAux figures cognitives de haut patinage (double axel, loopings, etc.) de la première répondent les billevesées burlesques des interventions de la seconde. Le tout à l’ombre d’un chœur de chanteurs « à l’enthousiasme délicatement niais, dodelinant de la tête et écarquillant les yeux comme des ménestrels de télévision » (Radi) et pour un voyage culturel dans le musée sous l’aura des deux guides de haut montage. Sortant du pur spectacle, les drôlesses multiplient leurs « pulp » fictions - dont un roman-feuilleton inspiré de la littérature du XIXe siècle publié en 2012 dans un journal régional. Elles développent les prismes littéraires et plastiques par des procédés narratifs à plusieurs niveaux. L’œuvre échappe au morcellement sinistre des instants où le présent n’est qu’un point insignifiant entre le poids d’un passé nécrosé et la vanité d’un avenir douteux. Chaque moment de ce travail crée un monde poétique où les reprises portent secours au futur. Louise Hervé et Chloé Maillet transforment la vision en destin : s’y traversent des frontières. Il s’agit de vivre d’amour et d’eau fraîche, d’air et de lumière entre le dehors et le dedans de l’art qui chez elles ne font plus qu’un.

Jean-Paul Gavard-Perret

11/10/2016

Frédérique Longrée : entre mysticisme et matérialité

Longrée.pngParfaite irrégulière de l’art Frédérique Longrée sait que, depuis Hamlet, tous les fossoyeurs se prennent pour des philosophes. Par précaution elle sort l’art des cimetières même si son imagerie côtoie la camarde. Née libre mais ayant subi des douleurs intimes elle ne prétend pas résoudre les problèmes du temps. Elle fait mieux en découvrant ce qui est soustrait à notre vue par ses montages. Sans prendre rendez-vous avec l’Absolu, l’impertinente propose une vision métaphorique du réel plutôt que le bâtit d’une civilisation.

Longrée2.pngFrédérique Longrée rappelle toutefois que la vie n'est pas qu'un leurre et la mort un Shakespeare. Surréaliste (belge) à sa manière elle se méfie des complices et des cannibales de la « vérité ». Elle rappelle au passage qu’il ne faut pas compter sur les peintres de l’indicible pour révéler l’insondable.

 

Longrée 3.jpgL’éloge de sa liberté passe néanmoins par des visions complexes et habitées, dans l’alliance du sérieux, de l’intime, de la distance critique et de l’imaginaire. Surgissent des rituels d’écarts. Ils rendent le néant plus proche et plus lointain à la fois. Car voici le paradoxe : le visible se dissout dans les apparences que l’artiste dilue. La douleur reste présente mais l’artiste l’évoque en filigrane. Elle en est plus incandescence. Manière tout autant d’éviter que le coït redevienne chaos et qu’une fusion mystique lui serve d’alibi. L’œuvre renvoie à l’humour noir, à l’amour, au silence. La créatrice n’a cesse d’ailleurs de les faire se télescoper en se contentant d’en caresser leurs dissonances.


Jean-Paul Gavard-Perret