gruyeresuisse

23/10/2016

Christian Pellet : avoir de bons copains


Pellet.jpgChristian Pellet, « Machographie », Re:Pacific, art&fiction, Lausanne, 2016, 128 pages, CHF 34 / € 22.50.

Christian Pellet est né en 1964 à New York. Il vit et travaille depuis longtemps à Lausanne. Psychologue de formation il a renoncé aux plongées dans les psychés défaillantes pour d’autres examens de conscience. Secrétaire permanent de la Collection « Le savoir suisse » aux Presses polytechniques et universitaires romandes, éditeur et auteur de livres d’artistes il a publié plusieurs contributions intempestives (dont des livres uniques) avec le musicien et écrivain américain Patrick Mullins et avec le collectif art&fiction dont « Mode de vie » et « Mode de vie, kit de démontage ».

Pellet 2.pngLe créateur possède un immense mérite : il prend le "je" et la "persona" perpétuellement à revers pour les remplacer par le "nous" d’une fête foraine. Le moi se métamorphose vers un supplément de richesse ou de remise en forme par excès de sudation lors de jogging sur les quais de Lausanne. L’habile déconstructeur des égos en "boulard" les traite non sans humour dans « Machographie ». Il y joue le rôle de l'éditeur qui suscite et rassemble les contributions de ses pairs et néanmoins amis. Lettres, mails, permis de navigation, édits de divorce (mais non de chasteté), pensées abyssales, citations, récits dégingandés, photographies sont orchestrés par le metteur en pages et en ondes. Il ne se contente pas de jouer de la baguette pour faire avancer les ânes de son cortège humain : il y est mêle ses hennissements (qui mal y pensent). C’est un ravissement et pas seulement pour les anachorètes. Le livre se brode et se multiplie plus qu’il se lézarde en bourgeons imprévus. Ils se cueillent au sein de la ballade lémanique afin qu'éclate plus le rire que les sanglots. Belle leçon d’inconduite.

Jean-Paul Gavard-Perret.

19/10/2016

Zabu Wahlen : un violon sur le toit du monde


Wahlen.jpgZabu Wahlen, « Roulent leurs eaux à contretemps », art&fiction, coll. Re:Pacific, Lausanne, 256 pages, 2016, CHF 45 / € 30

Zabu Wahlen après avoir enseigné la littérature a opté - tout en continuant à écrire - pour les arts plastiques (tissages, installations entre autre). Sa correspondance de collages avec le peintre Olivier Charles a donné lieu à un superbe livre publié chez le même éditeur en 2008. Dans son dernier livre l’auteure entrecroise deux carnets : celui de William Ritter (1867-1955), père spirituel de Le Corbusier (elle a découvert le manuscrit aux archives littéraires à Berne) et celui de Victorine, son « double ». Le carnet de Ritter rapporte son voyage de 1893 en compagnie d'un prince serbe depuis le nord de l'Albanie jusqu'à Thessalonique. Quant à Victorine elle traverse les Balkans pour trouver un maître de violon capable de lui ouvrir les portes de la musique traditionnelle de cette région. Elle est aidée d'Idilic son ange gardien avec lequel elle passe de ratages en découvertes.

Wahlen 2.jpgA travers ses deux histoires (l’une vraie, l’autre « inventée ») nées de la même recherche d'un maître musical,  Zabu Wahlen accepte le sensible comme source première de l’intuition et de la connaissance. Elle affirme tout autant la force de l’art que de la littérature. Les deux sont fertilisés par des savoirs dont l’origine se perd dans une quasi nuit des temps. Cette double histoire permet en outre la clarification du langage qui est, selon Wittgenstein, isomorphe au monde. Aux pensums logomachiques font place, à travers ces deux carnets, des phrases simples, de courtes propositions pour agencer des arguments. La réduction de la dimension des éléments de pensée facilite leur manipulation et leur contradiction tout en assurant une construction solide de deux éléments épars/disjoints afin d’en réduire les risques de rupture sémantique que pourrait induire l’épreuve et l’écart des temps.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/10/2016

Jean-Louis Boissier : sans et sous mobiles apparents

BOISSIER BON.jpgJean-Louis Boissier « L’écran comme mobile », Editions du MAMCO Genève, 2016, 240 pages, 32.00 €

Il ne va pas de soi que l’écran représente la promesse d'une aube. L’apparition de l’image donnée pour « vraie » soumet à un inégal combat. L’être humain perd en âme et conscience ce qu’il gagne croit gagner en « vie-tesse ». Sous couvert de proposer l’utile et l’agréable l’écran portable façonne l’inutile et le désagréable où à la fois tout passe et rien ne passe au moment où l’homme - unidimensionnel voyeur - se courbe en rompant avec le réel et en se fondant sur un univers d’artefacts.

Boissier.jpgLa vision semble plus large et le monde plus préhensible, la course face au temps atteint jusqu'à la « possibilité de l’impossibilité » : mais Boissier montre qu’il s’agit là d’une simple vue d’un esprit déjà fortement programmée N’étant plus seulement réfléchissant, l’écran - et ceux qui le programment - pensent à notre place. D’'un côté sa « sagesse », de l'autre notre folie. Entre les deux l’ivresse, l’indivisible égarement. Séduit et se croyant omniscient l’être « embrassé » s’y retrouve clos et gisant. Plus qu’un autre analyste, Boissier permet de comprendre combien l’écran portable, sans et sous mobile apparent, brise certains de nos liens. Sauf celui dont nul ne pourra nous défaire : celui de la brisure même. Et c’est bien là le problème.

Jean-Paul Gavard-Perret