gruyeresuisse

15/11/2017

Karlheinz Weinberger et les mauvais garçons (enfin presque)

Weinberger.jpegLongtemps méconnu la Suissesse Karlheinz Weinberger est désormais célèbre par ses portraits des « Halbstarke », blousons noirs zurichois que le temps rend moins mythiques qu’inoffensifs. Ces portraits intitulés « Intimate Stranger » ont été exposés dans une certaine indifférence 1980 au Klubschule Migros avant d’être repérés 20 ans plus tard au Swiss Institute de New York et au Museum für Gegenwartskunst de Bâle.

Weinberger 2.jpegLes clones maladroits de James Dean, Gene Vincent ou Vince Taylor (qui finira sa vie à Lausanne) attendaient la photographe comme le messie afin qu’elle donne corps à leur révolte adolescente. Mais les marges d’alors sont celles des fêtes foraines. Les « rebels without a cause » de la classe ouvrière y zonent et posent pour effrayer les badauds. Manière pour eux d’exister en exhibant signes et symboles d’une rébellion fantasmée plus que réelle. Avec le temps ils sont plus touchants qu’effrayants voire presque dérisoires.

Weinberger 3.jpegIl n’empêche : Karlheinz Weinberger saisit les instances de cette signalétique avec attention : ceinturons, chaînes, boucles, blousons reprennent l’imaginaire d’une identité des « barrières » en gestation. Les bandes et leurs armoiries traduisent les signes d’une dissidence encore bien fluctuante et qui copie celle de l’Angleterre pré thatchérienne. L’âge d’or de l’après-guerre et ses années de richesse règne encore. Ce ne sera qu’au moment de la crise pétrolière et ses incidences sur l’économie occidentale que la jeunesse des classes laissées pour compte va quitter un déguisement en fac-simile pour revêtir des armures plus signifiantes et opérationnelles. Pour l’heure la colère était naïve et les « méchants » candides.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

14/11/2017

Maya Bösch : les fantômes et leurs ombres

Bosch bon 2.jpgMaya Bösch, « Explosion of Mémories », Centre de la Photographie de Genève, 16 novembre au 3 décembre 2017.

 

Maya Bösch continue à se distinguer par le caractère exploratoire des formes qu’elle conçoit ou promeut depuis qu’elle a fondé la Compagnie « Sturmfrei » à Genève. Elle travaille désormais autant comme curatrice, chef d’orchestration que créatrice. « Explosion of Mémories » le prouve.

Bosch Bon.jpgÀ l’origine du projet ; sa découverte de Gibellina (village rural sicilien détruit par un tremblement de terre en 1968) et d’un enfant de ce « pays » : le producteur italien Nicolo Stabile. Le sujet du projet est l’investissement d’un nouveau type de lieu de mémoire. Maya Bösch s’intéresse - au-delà de la nature de la mémoire - à la manière dont elle déchire le temps selon des processus physiques qui la font naître « à travers deux instants, deux images, deux sons, deux émotions, dans la fente mentale comme une apparition ».

 

Bosch bon 3.jpg«Explosion of Memories» réunit le premier film de la créatrice et une série d’installations sonores, visuelles, et plastiques (photographies de Christian Lutz prises lors du tournage du film à Gibellina en 2016 par exemple) afin d’évoquer la quête de « l’impossible réconciliation entre l’espace aliénant du présent et celui, rêvé, explosé de la mémoire » Il s’agit d’errer parmi les ruines, de ressentir sa tragédie. Les artistes réunis créent un système de localisation et de délocalisation en variations de focales, distances, déplacements, variations là où le sens à accorder aux images est interrogé afin de savoir si de telles images ouvrent les porte du rêve, de la destruction, de l’utopie ou de la fin des temps.

Jean-Paul Gavard-Perret

13/11/2017

Marcel Imsand et les accords parfaits

Imsand 2.jpgLe grand photographe suisse est décédé samedi . Il laisse une œuvre majeure constituée de milliers d’images, surtout des portraits où sont rassemblés les témoins du XXème siècles, célèbres ou inconnus. Autodidacte il s’est tourné tard vers la photographie à la recherche des visages des êtres humains. Ses séries portent souvent des prénoms : « Luigi, Paul, Clémence ». Manière de pénétrer le quotidien le plus humble tout en le transformant entre réalité et fiction.

Imsand 3.jpgNé en 1929, il sut toucher juste, trouver la parcelle d’éternité en chacun de ses portraits. La photographie invente avec lui un lieu où le visage se creuse habité de signes que d’autres n’ont pas su retenir. En évitant tout pittoresque ou virtuosité il a su reconstruire des émotions sans chercher à combler l’écart entre les choses et l’absolu :ce dernier n’existe pas. Sauf peut-être lorsque la photo est bonne.

Imsand.jpgSes portraits d’anonymes ou vedettes (Barbara, Maurice Béjart, Duke Ellington) mais aussi de paysages ou d’œuvres d’art (sa photo d’une sculpture de Rodin pour la fondation Gianadda devint un best-sellers) marquent son époque. Chaque œuvre d’Imsand déclenche un cinéma intérieur. Elle vient féconder en nous une germination latente, une vaporisation dont le tissu se métamorphose en gaze qui fait de chaque prise du « temps à l’état pur » (Proust)

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

12:00 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)