gruyeresuisse

15/09/2016

Tristan Savoy : du multiple au même

 

Savoy2.pngTristan Savoy, « Requiem pour un Saint », installation – projection – photographie, LAC Scubavine Vevey, septembre 2016.


Savoy.jpgTristan Savoy cultive le goût pour les images fortes, provocantes où éros se mêle à Thanatos. Avec Saint Sébastien, figure rémanente de l’histoire de l’art occidental et même extrême oriental il trouve un modèle de référence : de Botticelli à D'Annunzio, de Fra Bartolomeo à Yukio Mishima le personnage permet aux artistes différentes versions voire des autoportraits sublimés. Celui qui devint martyr chrétien après avoir participé à la persécution des adorateurs de Jésus est mort en quelque sorte sous ses propres flèches (puisqu’il fut chef d’une armée d’archers). Il est l’exemple type de la dualité et de ce qui n’est pas forcément réductible à l’Un dans le Même.

Savoy3.jpgSavoy (fondateur du collectif l’Arte della Tavola et du groupe d’expérimentation musicale Eggplant) crée un montage autour de cette figuration de l’exaltation et du désir autant divin qu’humain. Saint Sébastien reste à ce titre un sujet ambigu ouvert à bien des interprétations LGBT. Le martyr de la tradition exhibe son corps non sans « impiété ». Il renvoie ici moins au semen divin qu’à la semence humaine et défie l’espace christique. Il est considéré comme mandorle, sur-en-ciel, « surenchaire » et « incarnationis mysterium in memoria nostra ». Savoy joue avec ces interprétations et s’en donne à cœur joie dans le déséquilibre entre l'ellipse - tournée vers le silence - et l'énoncé complexe - tourné vers l’image sans qu’elle reste pieuse pour autant. D’où la nécessité du secret et l'impératif de la monstration.

Jean-Paul Gavard-Perret

08:44 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

13/09/2016

Mathias Pfund : toxicité de l’art

 

Pfund 3.jpgMathias Pfund, “BLUM BLUM SHUB”, LAC Scubadive LAC Galerie, Anciens-Fossés 8, Vevey, du 10 septembre au 2 octobre 2016.

 

 

 

 

 

Pfund.jpgAvec « Blum Blum Shub » Mathias Pfund crée une installation d'ameublement. Mais c’est aussi une sculpture, une projection et une bande son. Il a rassemblé des archives photographiques de sculptures modernes abstraites. Par ce travail le jeune artiste genevois continue son exploration des moments de l'histoire de l'art en s'interrogeant sur des formes qui s'apparentent au passé par ses stratégies d'hybridation. Après avoir travaillé lors de ses études à l’HEA de Genève sur des « objets maladroits » en chocolat ou en papier mâché, il continue à se confronter à des sujets border-line de l’art comme par exemple la mode. Il s’en est servi récemment pour produire un défilé décalé qui ramenait aux questions du genre et de l’espace.

Pfund 5.jpgL’artiste recherche ses réponses formelles en d’autres champs du savoir pour créer des lectures décalées de ce qu’il intitule la « plasmaticité ». Elle introduit une toxicité dans l’art entre articulation des médiums et la désarticulation de leurs images. Celles-ci deviennent des voiles qu'il faut déchirer afin d'atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent derrière. Pour Pfund l’art n’est pas confiné dans une sainteté paralysante.Pfund 4.jpg Il n'existe pas de raison valable à ce déchirement des principes les plus habituels de l'Imaginaire. L’ensemble devient une machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d'une totalité perdue mais une vision d’un «innommable » stimulant.

Jean-Paul Gavard-Perret

07/09/2016

Les Visitations de Griselidis Réal

 

Griselidis 4.jpgJehane Zouyene, « Grisélidis Réal, peintre - catalogue raisonné », Editions HumuS, Lausanne, 2016

L’histoire de l’art suisse et internationale restera redevable à Jehane Zouyene d’un superbe travail. Celui de la mise en exergue de l’œuvre plastique de Grisélidis Réal. C’est sans doute l’aspect le plus méconnu de celle qui ne put se livrer à son art que lors d’épisodes imprévus (la prison) et à quelques moments dits « perdus » mais qui ne le furent pas pour l’art. La « péripatéticienne » qui fit du stylo à bille l’outil majeur de ses œuvres et pensa pouvoir vivre de son art développa dans son œuvre le goût pour les monstres et les thèmes récurrents à son engagement : l’éros. Il devient aussi ornemental que fantastique.

Griselidis.pngL’artiste reste encore effacée sous l’activiste meneuse de la « Révolution des prostituées » à Paris avant d’importer son combat à Genève. Revendiquant le rôle social de la prostitution en tant qu’aide à la misère humaine, elle considéra son activité comme « un Art, un Humanisme et une Science » selon une éthique qu’elle résuma ainsi : « Que vaut-il mieux prostituer: son cul ou son âme? Le cul, bien entendu. C'est plus pénible physiquement, mais c'est plus propre ».

Griselidis 3.jpgCelle qui est enterrée au cimetière des Rois à Genève avec comme épitaphe «Ecrivain, peintre, prostituée » prend grâce à Jehane Zouyene une nouvelle dimension. Le corps dans l’œuvre plastique est magnifié de manière parfois mystique et fort éloignée de toute idée de faute ou de péché. Si la vie n’est souvent pour un créateur que le reste le plus perdu de son écriture et de son art, ce ne fut pas le cas pour Grisélidis Réal. Dans son œuvre de plasticienne elle consomme les extases d'un éternel retour. Et rien ne définit mieux ce travail plastique que le mot Visitation d’un corps qui retrouve une majesté dolente et royale à la fois.

griselidis 5.pngIl devient une suite d’autoportraits dans une paradoxale opération d’amour qui porte jusqu’à la transparence l’expression d’une mémoire à travers le bouquet des formes et des couleurs. La femme y prend la place de Dieu. Elle sert d’appel non sans humour à la tendresse afin de tempérer les convulsions de la vie en l’approche de l'unité qui associe la Femme au cosmos au sein d’une mélancolie chargée d'émotions archaïques de toute une histoire de l’art (en particulier germanique) ferment d'une douleur et d’une rêverie inépuisables.

Jean-Paul Gavard-Perret