gruyeresuisse

01/12/2016

Romain Loser : le vide et le plein

 

Loser 2.jpgRomain Löser, "Under a single commodity code", Galerie Heinzer Reszler, Lausanne, du 3 décembre au 17 janvier 2017.

Toute l’œuvre de Romain Loser tourne autour de l’histoire des signalétiques et des emblèmes en tant qu’objets qui prétendent embrasser le monde. Drapeaux, logotypes ou ce qui en reste créent une étrange figuration ainsi que des montages particuliers. L’exigence de l’art à avoir un « corps » prend ici des formes particulières en se fondant sur le clair et l’indistinct, la ruine et la disparition, le « rêve » (parfois démiurgique) et la réalité. Les œuvres sont toujours hallucinatoires et poétiques, faites de catalepsie, d’évanouissement mais aussi d’étourdissement, de surprise voire d’humour. Surgissent des perceptions profondes qui déséquilibrent notre perception.

Loser.jpgLe monde est saisi en sourdine et de biais là où l’immense est réduit au petit et où l’infra-mince voir l’absence est érigé en présence. Et si l'absence est aussi difficile à nier qu'à affirmer l’art reste la tentative d’en proposer l'incarnation moins religieuse que sensorielle. Romain Löser entretient avec l'art une relation de « croyance ». Elle ne se fonde pas dans l'oubli de ce qui l'érige mais dans - on osera le néologisme - une remembrence. En n'effaçant pas tout à fait l'acception archéologique ou théologique, en intronisant l'incarnation en une sorte de fonction-pivot, l'artiste remet l’art en perspective par rapport au réel. L’anodin et le jeu créent un travail d’extinction de l’apparence standard, ils s’imposent en diverses scénographies et narrations pour ramener à la recherche d’un sens global qui selon Winnicot se trouve « dans les images qu’on ignore ” et dont l’artiste offre des segments. Un tel travail possède la grâce particulière de contenir une sorte d’extase matérielle et parfois la fascination de l’enfance.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07:40 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

28/11/2016

Andreas Hochuli et Tristan Lavoyer : l’amour absolu ment ?

 

Hochuli.jpgAndreas Hochuli et Tristan Lavoyer, « Et Maman m’a dit », Circuit, Lausanne, 3 décembre 2016 au 28 janvier 2017.

Existe-t-il d'autres passages que le texte et ses images afin que l’éros glisse de l’individuel au collectif, du plaisir au politique ? La mélancolie du monde s’en trouve modifiée voire effacée. Le texte joue, sur ou contre les images (tout contre). L’éros fait merveille quoique puisse affirmer les mamans. Elles-mêmes y ont succombé afin que notre présence soit.

Hochuli 2.jpgHochuli et Lavoyer leur entament le pas tout en élargissant le propos, les messages. Un flot élémentaire emporte pour rétablir une unité. Qu'importe alors si le centre de l’amour ne coïncide pas toujours avec celui de la vie. Quand le coeur de l’être cherche asile il ne se réfugie plus en lui mais en son double. Il devient nu, purement matériel. Et dans le cas contraire la fiction et l’image comblent les vides du côté de l’insaisissable.

Hochuli 4.jpgLa sexualité est donc et à la fois faite d’ombres et de leur contraire. Son évanescence se désagrège parfois dans l'hypothèse du réel comme une promesse non tenue. Mais Hochuli et Lavoyer prouvent que tout jaillit d’une même « pierre » ou mère - philosophale ou non. Chaude, elle parvient à modérer le froid de la glaciation du monde sur l’île perdue du corps avant qu'il se change en poussière. Il devient alors « re-père ».

 

 

 

Hochuli 3.jpgLa critique du réel ne résiste pas (totalement du moins) au plaisir. Lui seul répond à sa violence comme à sa désexualisation programmée sous des apparences trompeuses. La seule certitude de l’art reste de changer le monde et que l’âme du corps social (du moins ce qui en reste) sombre dans la vie des corps. Il faut qu’ils retrouvent leur usage.. L’art désire le tu de l’amour absolu, organique pour faire abdiquer la violence organisée du monde.

Jean-Paul Gavard-Perret

Baptiste Oberson : livraison de l'avenir

 

Oberson.jpgBaptiste Oberson, « Avenir / Savonnerie », Editions Tsar, Espace TILT, 3 rue neuve, 1020 Renens, ratscollectif.ch

Baptiste Oberson crée des livres étranges en associant une feuille d’emprunt avec un dessin. Il estime qu'un ouvrage découvert offre de meilleures possibilités pour trouver la page idéale. Afin de la chercher il parcourut les librairies d'occasion et autres brocantes avant de ressentir une nausée face à tout ce qui s’édite et ce qui s’entasse. Ce qu’il avait déjà emmagasiné dans l’atelier lui suffit désormais. Il y trouve des volumes qui lui parlent pour leur gamme de noir et blanc ou de couleurs.

oberson 3.jpgOberson 2.jpgLe concept de livre en est renversé. Les montages deviennent une envie de voir ce qui semble « possible en provoquant directement le contenu du livre par sa mise en forme. » Les dessins sans sujet apparent (a priori) permettent de tester comment taches et traits "fictionnent", frictionnent et désormais savonnent chaque ouvrage. « Avenir / Savonnerie » est le plus récent état de ce qu’il nomme « opus incertum » en hommage à d’autres ouvrages irréguliers : « les murs érigés dans la Rome antique par empilage de pierres non-taillées sur du mortier ». Certes cette ambition elle-même reste un travail de déceptivité : les dessins que l’auteur estime « médiocres » ne donnent pas plus que ce qu’ils sont. Mais néanmoins si une image cohérente est divisée elle demeure ouvrage à part entière dont il faut admirer la structure.

Jean-Paul Gavard-Perret


Rappel de l’artiste ; « opus incertum II », art&fiction, 2014, Lausanne.