gruyeresuisse

16/11/2016

Jean-Michel Esperet : le porc et l’épique

 

Esperet 2.jpegJean-Miche Esperet, « L’Etre et le Néon », Editions Ecarlate, 2016.

C’est sous un à-peu-près sartrien que le Genevois propose le titre de la « rencontre » entre Sartre et Vince Taylor. Celui qui allait mourir sur les bords du Léman n’a jamais eu l’oreille de l’auteur de « L’Idiot de la famille ». Comme Mitterrand, Sartre n’a d’ailleurs rien compris au rock’n’roll. Ce qui est rassurant pour une telle musique. Bref l’auteur ne connut de Vince Taylor qu’une image d’archive : le chanteur en cuir noir constatant les dégâts lors de sa venue au Palais des Sports en 1961. La jeunesse qui n’avait plus rien à faire du marxiste-léniniste germanopratin trouvait chez le jeune artiste américain accompagné de ses "Play-Boys" plus de grains à moudre.

Esperet.jpgPour souligner ce fossé et après avoir publié « Le dernier come-back de Vince Taylor » (à chacun ses fixettes), Esperet crée un dialogue fictif composé d’extraits de « L’être et le Néant » et de citations apocryphes ou non du chanteur de « Twenty Flight Rock ». Paradoxalement  - ou non - le philosophe ne fait pas le poids. Certes on sait combien le jeu de la citation est cruel mais la « rencontre » par le 3ème type lémanique est roborative à souhait. Sartre apporte sa poussière verbeuse Vince Taylor la repousse. Il fait la nique au philosophe qui se croyant instrumentiste ne sait jouer que du pipeau et reste l’inverse du natif de Seattle. Sartre, aussi musclé qu’une huître est ennuyeux ivre, il l'est tout autant sobre. Mais à l’inverse de Taylor il eut du succès avec tout ce qu’il entreprit. Simone de Beauvoir y compris.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/11/2016

Relire « Histoire de Louise » de Claire Krähenbühl

Louise 2.jpgIl est des livres qui ne vous quittent pas, des livres qui restent. Sans doute pour des raisons que la conscience ignore. « Histoire de Louise » est de ceux là. Claire Krähenbühl l’a publié il y a cinq ans dans la maison d’édition qu’elle a créée avec sa sœur. Il doit sans doute à la littérature américaine que l’artiste a lue lorsqu’elle partit s’installer avec sa famille à New York avant de revenir sur les rives du Léman. Mais le mérite du livre - du moins de son origine - revient au « Monsieur Songe » de Robert Pinget. Dans les dernières pages de ce livre (lui-même un chef d’œuvre), le héros retraité rencontre presque incidemment une certaine Louise Bottu, poétesse de son état. Claire Krähenbühl a - si l’on peut dire - rebondi sur ce personnage dont elle regretta la trop brève apparition. Elle en a complété l’histoire dans la veine humoristique de Pinget. Mais sa couturière a bardé l’esquisse de robes froissées et d’amants en jouant sur le flou de l’identité et de la mémoire.

Claire.jpgPour autant Claire Krähenbühl, ne copie pas son illustre prédécesseur. Elle inscrit une « version » complète de cette ombre passagère. Ce qui est désigné chez Pinget par le nom de fiction et qui se rapporte moins à un genre qu’à l’opération d’"impossibilisation" du récit trouve une ouverture Moins de solitude chez l’héroïne que dans la matrice première, moins d’angoisse et de brouillard dans sa tête. Cette Louise lorgne sur le passé mais propose (presque) des perspectives d’avenir même si à la fin elle se retrouve en épouvantail fait pour repousser ses semblables plus que les oiseaux. Car en dépit de ses conquêtes cette Louise n’est pas forcément une voluptueuse. Mais entre ordre et désordre : le lecteur se laisse emporter en une sensation de vertige pour la pure émergence. L’écrivaine l’a créée sans doute moins pour supporter l’existence que pour la soulever et afin de corriger le temps plus ou moins revenant. S’ouvrent des seuils : l’humour danse et ne se préoccupe pas plus de vertus ou de vices. Se composent des réseaux de sens que Pinget avait à peine ébauchés mais qui le raviraient. Ils permettent à Claire Krähenbühl de montrer tout haut ce qu’il n’osait même pas dire tout bas. C’est tout dire ! Et c’est un délice.

Jean-Paul Gavard-Perret

Histoire de Louise, Samizdat, Genève. De Robert Pinget on rappellera la réédition du "Le Chrysanthème", Editions Zoé, Genève.

Le gai savoir de Barbara Polla


Polla érect..pngBarbara Polla propose à travers l’œuvre de Dimitris Dimitriadis une apologie d’un gai savoir. Il tourne autour de la figure du phallus moins totem que source de vie et initiateur de toutes les créations : artistiques et littéraires bien sûr mais, par delà, tout autant politiques, écologiques, architecturales bien sûr en des reprises des et du sens au sein d’une Grèce qui n’est plus seulement antique. L’objectif est aussi (sinon surtout) précise la Genevoise « de faire bander un pays ».

Polla 4.JPGCe qui évite d’emblée bien des équivoques…Et Dimitris Dimitriadis de lui emboîter le pas : « Pour moi l’érection est le contraire de la dépression. L’érection est un état intérieur général où l’on se trouve en position debout. Mais en même temps on est plein. C’est un hymne acathiste, l’érection. On n’est pas assis, on n’est pas à l’aise, on est tout en haut. Et l’image de l’érection donne cette dimension : on est prêt à éjaculer. Donc à créer ». En une telle posture non seulement l’être mais une société abattue se relèvent et s’érigent. Dont acte.

Jean-Paul Gavard-Perret


Barbara Polla, “Éloge de l’érection suivi de Lycaon, apologie du désir” de Dimitris Dimitriadis (traduction Michel Volkovitch), Editions Le Bord de l’Eau – Collection La Muette, 2016, Bruxelles.