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10/01/2017

Aurore Claverie et Cécile Hug : Assomption


Claverie.pngLe texte d’Aurore Claverie et les photographies de Cécile Hug ne se conçoivent pas l’un sans les autres. Les deux créent l’évocation de l’abandon, de la soumission mais aussi de son contraire puisque la femme mène le jeu : “En apnée depuis des semaines elle cherche à lui décrocher le mensonge de l’amygdale. Avec un nœud, coulant, avec la nuit, le café trop amer et le sucre caché dans leur album de mariage ". Les créatrices restent des complices là où les “visages posés sur la naissance des sexes, respirent les bas ventres”. Les acteurs ne le sont pas de la seule pensée. L’érection devient un état intérieur général en un hymne acathiste.

Claverie 2.pngDe la double initiation ni rétrécie, ni brouillardeuse, jaillissent “La décoction de l’épiderme et le bruit d’une veine aspirée qui tâche la commissure des lèvres”. Des courants parfaitement tendres nourrissent l’espoir d’une fête. Le livre refuse les existences recroquevillées. Quelque chose avance : radicale par le texte, métaphorique par l’image. L’érection n’est pas seulement phallique. Elle s’associe à un acte de vie et à une manifestation du vivant insaisissable. Elle devient un point de vue non pas créateur mais instaurateur de ce qui érige. Une fois de plus ce sera “une nuit pour sauter de joie pieds liés”.

Jean-Paul Gavard-Perret

Aurore Claverie, Cécile Hug, « Le jour s’est tordu la cheville », Editions Litterature Mineure, Rouen.

09/01/2017

Francis-Olivier Brunet : la profondeur et l’ouverture


Brunet.jpgFrancis-Olivier Brunet, « Accordées aux Montagnes », Oeuvres récentes, Galerie Ligne Treize, Carouge-Genèven du 14 janvierau 10 fevrier 2017.

Francis-Olivier réapprend à ouvrir les yeux, à cesser de se taire. Par la présence des montagnes qui sont nôtres, le regard finit par les oublier. Ici à l’inverse il ne s’agit plus de se contenter de jouir dans l’aveuglement mais de retrouver celles qui reprennent une dimension prégnante loin d’une vision purement de décor.

Brunet 2.jpgL'œuvre n'est plus coupée du monde. Et il trouve soudain une autre profondeur ; car il ne s'agit plus de vivre comme le reste d’une peuplade perdue dans un temps « pur ». Le peintre rappelle que le regard est le « luxe » à s’offrir au moment où la présence du réel est habilement décalée : la loi du même est remplacée par un corps proche mais qui parle soudain une langue étrangère. Le regard devient la dupe consentante du non-dupe par reconstruction d’un imaginaire qui appelle celui du regardeur. Ça a un nom. C'est la peinture. Mais cela mérite une création convaincante comme celle de Brunet. Elle contrarie le vide et l’apparence en faisant bien plus que les combler. L’artiste refuse l’anecdotique, il le remplace par une succession d’images de l’indicible, source de la résistance à toute instrumentalisation de l’image. Une telle présence crée une légitimité particulière à la peinture par la profondeur et l’ouverture.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pierre Voélin : hier et aujourd'hui


Voelin.jpgPierre Voélin, « De l’enfance éperdue », 88 p., « Sur la mort brève », 120 p., Dessins pour l’un et frontispice pour l’autre de Gérard Titus-Carme, Fata Morgana, Fontfroide le Haut 2017.

Toute la poésie de Pierre Voélin se construit en une suite de méditations - souvent ramassées - au nom d’une fin celle que la Shoah a signé. On le sait depuis longtemps, après cette époque la littérature occidentale ne pouvait plus se décliner sous le même registre : la terreur rampe, la sensibilité s’en altère. Bien des mot-dits maudits ont contaminé jusqu’au silence et au rêve. En ce sens l’œuvre du franco-suisse se rapproche de celle de Charlotte Delbo plus incisive qu’un Primo Levi mais qui a eu le défaut d’être femme – au nom de quoi son œuvre fut scandaleusement ignorée. Il existe aussi du C-A Cingria mais surtout du Jim Harrison chez le poète. Comme lui le frontalier propose une présence directe au monde avec ses enfants perdus, ses collines, ses oiseaux dans les chênes noirs, l’ombre immobile des chiens, le bal des étoiles aux fenêtres de la nuit.

Voelin 2.jpgTout cela devient un décorum pour l’âme d’un poète qui ignore la nostalgie. Il ne s’en laisse pas compter. La mort rôde. Mais l’éros n’est pas oublié. Et s’il existe un côté slave chez le poète son côté américain est important dans sa façon de donner à l’écriture une force de constat. Tout reste de l’ordre des buissons ardents que des millions d’astres. Ceux-ci contemplent le monde de leur splendide indifférence, ce qui n’empêche pas au poète d’avancer :
« Il n’est que de marcher aveugle
quitter la nuit osseuse
L’esprit s’ouvre à des puits de neige
Des voix disent que des mains saignent »
Voelin 3.jpgPreuve que le poète est bien de notre monde. Il y cherche ce qui donne au dur désir de durer (face aux tonnerres humains) de quoi se requinquer. Il est vrai qu’après avoir cesser de croire retenir le monde entier le poète a su s’entraîner à devenir aussi fort que l’eau. Se laisser couler au flanc des collines lui permet de trouver l’endroit où un arbre en appelle un autre et où une femme aux yeux de feu rend le cœur plus léger. Elle donne à la survivance sa chance au milieu des trépas et des terres gelées.

Jean-Paul Gavard-Perret