gruyeresuisse

21/03/2018

Les traversées de Marguerite Dumont

Anne 1.jpgMarguerite Dumont s’inscrit d’emblée dans la postmodernité la plus significative. Agée d’un peu plus de seize ans la jeune artiste propose à « Mars à la Fabric » de la Fondation Salomon un projet pertinent. Dessinatrice (elle a déjà découvert son style voire son langage), la plasticienne crée une installation où le graphisme est transformé en « objet » à l’aide d’un fil électrique. Il traverse l’espace à travers cinq plaques de plexiglas.

Anne 2.jpgA « L’homme qui marche » de Giacometti fait écho l’homme qui court de la jeune artiste franco-suisse Les lignes rouges de la silhouette longiligne semblent défier à la fois l’espace et le temps par effet de réverbération et de transparence. Marguerite Dumont prouve que si le temps ne se rattrape guère, il faut toutefois lutter contre lui. Non pour l’arrêter mais se sentir exister à l’épreuve du présent.

Anne 3.jpgL’idée du passage atteint l'intensité d’une forme pure. La densité aérienne de l’épure au sein des plans translucides ouvre des profondeurs cachées. Pour connaître l'espace et le temps il faut donc confronter à une telle proposition et son « suspens ». L’œil est ému par l'impact de la vitesse. Celle d’une jeunesse qui exprime la tension et le mouvement là où le héros d’une telle fable devient passe-muraille. Si bien qu'à la croisée du temps et de l’espace, le « courant » du filament rouge aboutit à une pointe extrême des préoccupations actuelles sur la plasticité.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marguerite Dumont, «Serial Time, Mars à la Fabric - 2018 » Fondation pour l’Art Contemporain, Claudine et Jean-Marc Salomon, Annecy, du 6 mars au 6 avril 2018.

13/03/2018

Dans la béance oculaire du Léman - Ferdinand Hodler

Hodler 2.jpg« Ferdinand Hodler et le Léman – chefs d’œuvre de collections privées suisses », –Hatje Cantze, Berlin, 2018, 208 p., 35 E.

Sans être véritablement un peintre paysagiste ou de genre Ferdinand Hodler reste à la fois le peintre du Léman et celui qui a transformé la vision du paysage en passant du réalisme à un impressionnisme particulier. Celui-ci, sans oublier les références véristes, leur donne une vision afin que de l'œil au regard s'instruise un glissement : il fissure énigmatiquement les certitudes acquises de la contemplation fétichiste ou de la possession carnassière des apparences.

Hodler.jpgCar pour faire « parler » le Léman, Hodler a sélectionné un mode de regard qui à la fois répondait et devançait les aspirations d’une époque. Le Léman acquiert le sentiment d’une présence de la nature dans ses bizarreries et ses différences que seuls comprennent d’emblée celles et ceux qui connaissent le lac en ses variations au fil des saisons et de la météorologie.

Hodler 3.jpgLe lac vient au devant du regard en un royaume du réel qui se gonfle de multiples facettes parfois presque improbables mais bien réelles. S’y perçoit bien sûr la voix de la nature. Et le peintre devient le confident des opérations les plus secrètes du cycle du temps, des rêves et de la réalité changeante. Preuve que les grands artistes créent une concentration et une ouverture du champ. Le regard est saisi par la « paysagéïté » : elle inscrit au sein de la proximité lémanique une extraterritorialité où se subvertissent les notions de dehors et de dedans. Le paysage mute de la simple représentation vers la « re-présentation ».

Jean-Paul Gavard-Perret

12/03/2018

Au contact des nymphes fauves :Sacha Desprès

Sacha Desprès bon,.jpgSacha Desprès, "Roman expo - Morceaux", Galerie Humus, Lausanne, du 21 au 26 mars 2018.

Le travail photographique, pictural et littéraire de Sacha Desprès reste toujours celui du dépassement des frontières temporelles et esthétiques à tous les sens du terme. Existe dans son approche ce qui manque souvent à l'art du temps : à savoir une Utopie voire - avec "Morceaux" - une dystopie. Et ce avec tous les risques que cela suppose. Le créateur ne se contente pas de témoigner sur le passé. Il déchiffre le futur de plus en plus opaque au sein d'un présent dont la femme est l'opératrice. Sublime en dévoration, quoique belle captive, elle cultive en lionnes bien des ambiguïtés.

Sacha Desprès 4.jpgSacha Desprès "fabrique" des créatures sauvages, objets sans doute de bien des fantasmes. L'héroïne de son roman, son frère et « comme les autres produits de leur espèce, sont destinés à la consommation de l’élite d’un monde post-apocalyptique ». Mais l’égérie féline retrouve une certaine mémoire au moment même où on la veut victime d’une société incapable de se construire au-delà de l’asservissement. La femme demeure - dans la tension du texte mais aussi des images - celle qui nourrit une dialectique entre des fonds d'oppression et les aurores du courage. Telle la fameuse enfant de Nelly Sachs qui "embrasse une pierre dans l'éclipse d'étoile", elle sait retrouver certaines exigences intérieures pour traverser la vie et le monde.

Sacha Desprès 3.jpgQuant aux peintures et photographies de l'auteur, elles proposent ce que les mots ne peuvent donner : piétiner les ombres en mouvement selon divers niveaux de puissance d'apparition où l’érotisme joue plus du voile que de la crudité. C’est beaucoup plus subtil car le vêtement s’accouple avec la peau pour épouser son ciel et en jouir. Au sein d’étranges horizons bouchés mais animés, un globe terrestre enlacé  ne cesse de s'ouvrir et d'apparaître : nous sommes forcément pris de haut en un tel vertige.

Jean-Paul Gavard-Perret