gruyeresuisse

22/01/2017

Les vagues du rêve : Ferdinand Hodler

 

Holder.jpgPeindre d’après nature ce fut pour Ferdinand Hodler peindre des femmes. Nues. Seules ou avec leur partenaire. Ses dessins font de lui un fondateur de l’art moderne non seulement par ses toiles qui le rapprochent d’un Puvis de Chavannes mais par l’érotisme de ses dessins. Ils furent néanmoins rarement exposés voire tenu cachés. Héritier de Courbet Hodler y échappe autant au symbolisme qu’au réalisme idéalisé et bien pensé.

 

Holder 3.pngLa destinée du corps devient plus souple. Elle est dépouillée non seulement des vêtements mais d’un environnement social déterminé. Dans les peintures, les couples prennent place dans un décor sans profondeur où priment l'agencement rythmique des figures et la recherche de la frontalité. Holder 4.jpg

 

 

En particulier avec les couples enlacés de “La Nuit” qui suscitent un scandale à Genève en février 1891. Dans les dessins l’émotion et la vision sont (im)pertinentes. La femme n’est plus l'héroïne spirituelle d'une aspiration à l'harmonie dans un drapé intemporel : elle retrouve son incarnation première.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jura Brüschweiler, Hodler érotique, Editions Notari, Genève, 2016.

 

18/01/2017

Catherine Safonoff et la proxémie


Safonoff 3.png

Catherine Safonoff, « La distance de fuite », Anne Pitteloud, «Catherine Safonoff, réinventer l'île », Editions Zoé, 2017.

Catherine Safonoff est une vieille dame indigne et indignée, victime à l’occasion d’elle-même et de sa compassion. A force de côtoyer les marges, elle a compris que l’écriture « raisonnable » ne réussit plus à donner l’expérience de la vie tant le réel ressemble parfois à une fiction. En lisant et relisant Proust, Ramuz, Beckett, Michaux elle retrouve des piliers afin que son écriture emmagasine certains instants qui deviennent des livres. Ils sont pleins d’alacrité et proches de l’autobiographie. Pour autant l’auteure n’aime pas le mot et préfère parler de « longues lettres à des inconnus ». Et de préciser « Ecrire, ce n’est pas difficile : en revanche, vraiment s’adresser à quelqu’un, cela, c’est une opération très complexe.»

Safonoff 1.pngSes proches se retrouvent dans « la Distance de fuite » dont le titre est emprunté à Pascale Quignard. Et bien sûr sa génitrice qui fut le personnage central de « Autour de ma mère » (2007). Elle affirme, en dehors d’elle : « je ne distingue aucun bâti familial autour de moi». En conséquence ce livre permet d’approfondir l’idée du lien et du dénuement. Catherine Safonoff a pu les approfondir par ses ateliers d’écriture en prison. Elle y a compris l’importance de la proxémie : à savoir la distance que les êtres comme les animaux mettent entre eux pour garder soit une autonomie, soit un pouvoir ou une soumission.

Safonoff 2.pngMais la proxémie passe aussi par les mots et leur impact : il faut savoir jouer de leur niveau suivant les circonstances. Celle qui a toujours aimé les voyous et les poétesses et qui entretient de nombreux liens avec les inconnus le sait. Elle explore ce qui rapproche les êtres comme ce qui les fait fuir parfois de manière inexplicable.

Safonoff Pitteloud.jpgMais Catherine Safonoff évoque aussi les contrastes des sociétés occidentales postmodernes où les corps suivant leur lieu statut social ne possèdent plus la même « nature ». « La distance de fuite » est donc tout autant un espace intérieur qu’extérieur. Anne Pitteloud dans son essai permet d’approfondir  la lecture d’une œuvre aussi intime que généreuse. Genevoise et libertaire comme son modèle, avec « Réinventer l’île » l’auteure mesure l’importance, la cohérence et l’originalité de celle qui pourrait être sa mère. Sur un plan intellectuel elle l’est sans doute.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15/01/2017

Béance oculaire du paysage montagnard

Montagne.jpgCollectif. « Sans limite. Photographies de montagne, Musée de l'Elysée, Lausanne, du 25 janvier au 30 avril 2017.

Daniel Girardin, conservateur en chef du musée l’Elysée, propose une exposition sur l’évolution de la photographie du paysage de montagne des origines à nos jours avec 300 tirages. Ils appartiennent en majorité aux collections du musée. Cette mise en perspective prouve qu’un paysage et son sublime n’existent que s’ils retournent la vue, interrogent le regard. De l'œil au regard s'instruit un glissement : il fissure énigmatiquement les certitudes acquises de la contemplation fétichiste ou de la possession carnassière des images.

Montagne 2.jpgL’exposition prouve comment chaque prise est la sélection d'un mode de regard qui, bien sûr, répond ou devance les aspirations d’une époque donnée. A contempler les photographies s’ouvre le sentiment de la présence de la nature dans ses bizarreries et ses différences. Le conservateur a choisi les oeuvres qui viennent au devant du regard : le royaume du réel telle une baudruche se gonfle. A l'affût des cycles tectoniques et esthétiques le paysage prend un caractère particulier voire une figure mythique. Elle guette parfois un improbable passeur d'âmes comme elle renvoie ailleurs à la Vanité inscrite dans le paysage. S’y perçoit la voix de la nature. Mais la photographie devient la confidente des opérations les plus secrètes du cycle de la mort et de la vie, du rêve et de la réalité. Preuve que les grands photographes créent une concentration et une ouverture du champ. Le regard est saisi par la « paysagéïté » : elle inscrit entre ici et ailleurs une extraterritorialité où se subvertissent les notions de dehors et de dedans. Le paysage mute de la simple représentation vers la « re-présentation ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Pugin, © Musée de l’Elysée, Lausanne

Gabriel Li;ppmann, Le Cervin, 1891-1899 © Musée de l’Elysée, Lausanne.

 

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