gruyeresuisse

19/10/2013

Embarquement pour Cythère, géographie nippone de l’Eros

 

invitation Olivier Christinat.jpgOlivier Christinat, « Nouveaux souvenirs, album japonais », EPFL, Rolex Learning Center, Lausanne, du 42 octobre au 24 novembre 2013.

 

Le japon et le génie de son lieu offre à Christinat un cheminement amoureux. Il découvre de nouvelles perfections par différents types de suggestion dont la femme reste souvent l’instigatrice. Que son âme soit tendre ou prosaïque n’est pas le propos. Quoique non allégorique le Japon devient un royaume imaginaire représentant les diverses circonstances d'une intrigue amoureuse. Il devient non la carte mais le pays du tendre. Tendre sur Reconnaissance, Tendre sur Estime, Tendre sur Inclination pour reprendre le schéma de Scudéry.

Loin d’une géographie codifiée Christinat - en nouvel Herminius -  fait des japonaises des Clélie. Il crée la synthèse entre l'amour et la géographie.  Même lorsqu’il est " paysagiste " le photographe cherche  le réseau de relations qui permettent de métamorphoser un paysage en un corps féminin à la  géographie sensuelle très discrète. Mêlant femmes et paysages, la sorcellerie évocatoire des images  de cet « album japonais »  ne peut-être que le pré-texte à la fantasmagorie du lieu. Au monde réel se substitue sa correction.

Surgit un miracle ou un mirage d'un tourisme amoureux. Le Japon devient l'île de Cythère. Les Aphrodite de Tokyo  en a font la réputation puisque, après être nées de l'onde elles en ont émergé. Demeure, comme par avance, la mélancolie du voyage, la précarité de l'amour (l'une servant de miroir à l'autre). L'embarquement pour le Japon n’est pas pour autant une  destination illusoire. Les doux secrets et des fêtes du cœur y semblent possibles par la forte emprise que le pays provoque sur l'imaginaire. Dans une  telle île on rêve de se perdre ou de se retrouver. Il est jouissif d'y abandonner le monde et de troquer l'histoire pour l'Utopie.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/10/2013

Lausanne - « Making Space » - l’autre image

Making Space 2.jpg

« Making Space », 40 ans d’art vidéo, du 18 octobre 20123 au 5 janvier 2014, Musée Cantonal des Beaux Arts de Lausanne.

 

 L’art vidéo est né en 1963 de manière plus ou moins confuse  en reprenant au départ les recherches du cinéma expérimental tentées dès les années 20 par  Dada. Hans Richter, Viking Eggeling, René Clair, Fernand Léger, Man Ray furent ainsi les précurseurs de Nam June Paik, Bill Viola, Richard Serra et tous les pionniers du genre.

 

Dès 1973 le Musée Cantonal des Beaux Arts de Lausanne est une des premières institutions à créer une collection de vidéos. Elle s’ouvre dans ses murs avec  « Limite E »  de Jean Otth. Depuis et à partir de différents vecteurs - poste de télévision, projection, installation, etc. - l’art vidéo s’y décline depuis 40 ans selon diverses approches toujours expérimentales.

 

Le genre a complètement transformé l’image en mouvement traditionnelle : à savoir l’image cinématographique ou télévisuelle. Certains créateurs se sont d’ailleurs servis de celles-ci afin de proposer un art vidéo qui ne porte pas encore ce nom. On pense particulièrement à Beckett : son « Film » pousse le cinéma, « Quad 1 et 2 » entraîne la télévision loin de leurs narrations. Plus généralement Otth et les autres ont modifié les concepts de récit afin d’extraire de l’image en mouvement sa nature intrinsèque. Elle vise à faire de l’image elle-même son propos : « Making Space » de Lausanne par son titre même souligne cette transfiguration.

 

L’art vidéo ne raconte plus des histoires d’autant qu’elles sont le plus souvent vite oubliées nonobstant l’émotion qu’elles peuvent suggérer. L’image cinématographique ou télévisuelle bavardent, banalisent le réel même si bien sûr tout n’est pas à jeter. Mais avec l’art vidéo l’image invente sa propre histoire.

 

Making Space.jpgCertes il existe ici comme ailleurs le meilleur et le pire.  L’exposition de Lausanne ne retient que le premier. Elle montre comment un tel art façonne, donne chair et sens à des durées jusqu’alors impossibles ou impensables. Le temps s’y tord selon des variables qui  prennent parfois le nom  d’apories, de fables. Les créateurs ne cherchent plus à « commémorer sur le fil » (Didi Huberman), ils exhaussent des paradoxes et casse le temps scellé par l’image classique.

 

Une telle exposition est donc  indispensable : elle permet de s’interroger sur l’autorité de l’art vidéo. Certaines œuvres se veulent encore des archives, mais d’autres plus intéressantes (comme celle de Steve Mac Queen) : se refusant à être des stèles elles transforment  le calme bloc de cristal cinématographique. Il se brise et migre vers des considérations critiques. Le regard est entraîné vers des perceptions inédites. Une telle exposition reste donc incontournable à qui s’intéresse à l’art en mouvement.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:05 Publié dans Images, Monde, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

05/10/2013

Première rétrospective suisse de Pierrette Bloch

 

Bloch 2.jpgPierrette Bloch, «  L'intervalle », Musée Jenish, Vevey, du 15 novembre 2013 au 28 février 2014

« Pierrette Bloch », monographie, Coéditions JRP / Ringier, Zurich et musées Jenish, 2013.

 

 

 

Au moyen de matériaux pauvres (fusain et craie sur isorel par exemple) et par  formes simples, totalement abstraites et sans couleur (dessins, encres ou sculptures de crin), Pierrette Bloch crée une œuvre d’une grande cohérence. Dès ses débuts, l’artiste a joué sur des variations imperceptibles de tonalité, de rythmes minimalistes au sein d’une méditation en action  sur l’espace et le temps. Elle joue aussi sur le mouvement qui de manière ténue et habile déplace les points et les lignes. Tout se place donc sur le jeu antinomique de la liberté et de la rigueur, de la surface et de la profondeur.

 

 

 

PierreBloch1_1_01.jpgL’artiste donne à voir le dessin le plus simple dans l’espace. Elle tend parfois une ligne à quelques centimètres du mur dans un écart. Celui-ci  creuse  l’intervalle entre deux parallèles : sa tension horizontale reste le plus souvent mise en évidence. Toutefois la « ligne » tendue s’agrémente d’infimes arabesques, boules, mailles, nœuds qui tracent une sorte de langage abstrait et le plus invisible possible. Un tel tracé ne se prend pas pour  ersatz ou leurre d’écriture. Il se veut avant tout un état minimaliste des lieux de la représentation.

 

 

 

Dès lors Pierrette Bloch pourrait faire sienne la phrase de Beckett "Tout ce que j'ai pu savoir je l'ai montré. Ce n'est pas beaucoup mais ça me suffit et largement. Je dirais même que je me serais contenté de moins". Elle cherche donc une forme paradoxale de perfection afin de proposer des images qui foudroient tout clinquant. Elle se situe en-deçà ou au-delà des principes les plus habituels de l'Imaginaire. Un mince filet blanc sur le noir suffit à « désimager » le superflu. Rien ne se révèle sinon une absence, un inconnu, un inconnu à entendre au neutre, qui n'a donc strictement rien à voir avec un deus incognitus, avec la possibilité d'un Dieu même lointain.

 

 

 

Pierrette Bloch prouve qu’elle appartient à ces créateurs du déchirement qui portent le vide au milieu des choses. Elle tire du lieu où l'image s'efface un exhaussement comme si des profondeurs lointaines du je perdu, informulée, informulable naissait non un monde mais son vide qui se voit. Dans la blessure ouverte par l'impossibilité ou presque d'images l’Imaginaire  de  Pierrette Bloch ouvre donc une vision "en négatif" où dit-elle « j’ai cru trouvé un fil, j’ai trouvé des mémoires »  toujours riches en contradictions, capable de suggérer l'incertitude de l'être dans une immense nuit blanche où l’insomniaque rêveuse veille  et contemple le désastre lié à la disparition de l'image jusqu'à ce point extrême de visibilité. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

15:36 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (3)