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20/06/2013

Hugo Bonamin : portrait de l'artiste en assassin

 

 

Bonamin 2.jpgArtiste peintre français Hugo Bonamin vit désormais à Caux en Suisse. Le peintre se projette bien des angoisses au sein de ses « portraits »  de célébrités ou de personnages anonymes. La violence demeure toujours présente. Récemment elle s’est exercée contre ses œuvres elles-mêmes. Lors de son installation pour « Histoire de la violence » à la galerie LAC de Vevey, armé d’un fusil l’artiste a tiré a plusieurs reprises sur 8 écrans qui présentaient des portraits de Gandhi. Il a  rejoué l’assassinat du Mahatma dans un travail qui évoque le célèbre  de Chris Burden « Shoot » qui demanda à un ami de lui tirer dans le bras. Mais pour Bonamin il existe là une manière non seulement de lier l’art et la vie mais d’aller vers une disparition de l’image.

 

Il existe  donc du Goya et - bien sûr - du Bacon dans une telle œuvre.  Ses portraits (à partir de personnages vivants ou d’images de célébrités) ne cherchent pas à séduire et cultivent moins la provocation que l’effacement : « Le portrait est quelque chose de difficile à communiquer. Dire qu’il ne s’agit pas d’une personne en particulier, d’un portrait se voulant ressemblant, est parfois difficile à faire saisir. Parler de l’idée d’une personne, d’une impression produite par elle ou encore d’une manière de ressentir la personne est difficile à traduire par des mots. La peinture est certainement plus mon mode d’expression que les mots ! » écrit l’artiste et il le prouve.

 

Bonamin 3.jpgHugo Bonamin ne cherche pas à « portraiturer » ses modèles  Il s’en inspire  afin de leur donner une autre existence à travers le floutage et les déformations. Découle une réflexion sur le concept d’identité et sa défiguration. Peu à peu l’ambiance se fait de plus en plus « blanche », diaphane et l’insularité de l’œuvre s’accroît. Finis désormais la truculence des figures et des pigments L’image s’efface avec de plus en plus d’acharnement afin de suggérer la désolation de l’être. Une telle pratique se libère toujours plus du dicible et de ce que Julio Pomar nomme « l’historié ».

 

Chaque toile devient un radeau figural qui flotte tant bien que mal sur des abîmes figuraux.  Le ténébreux, la détresse attirent et repoussent le regard au moment où grandit la maîtrise du créateur. Peintre du trouble, de la fêlure existentielle l’artiste donne une rigueur de plus en plus obstinée à ses œuvres. Elle est capable de débrider une sensualité paradoxale : une sensualité plus repoussante que séduisante.

 

Lorsque ses sujets sont des oubliés de l’Histoire ils restent lourds de tout un poids de vie imprégnée de douleur et d’incompréhension. L’artiste propose à travers eux une errance cataclysmique. Le statique des poses catalyse une force active qui pousse vers la submersion et l’effacement. Sans effets de mise en scène, sans aucun attrape-nigaud inhérent à la figuration Bonamin dévoile ce qu’il y a de plus secret dans l’être. A savoir son flot obscur auquel répond celui d’une œuvre  qui reste la mise en acte d’un sombre désir, d’une attente et d’une perpétuelle interrogation.

 

Bonamin 4.jpgPour l’artiste, l’histoire - petite ou grande - est carnassière. Les êtres se dépècent. Mais qui tient le couteau (ou le fusil) ? Nul élément de réponse dans l’œuvre si ce n’est  l’artiste comme  crucifiant. Il devient bourreau par procuration, assassin métaphorique afin de montrer que dans la vie tout se passe  comme sur un tableau : un cercle se referme sur le couple victime (dans le tableau), bourreau (devant lui). Et il n’existe bien peu d’espoirs que cela change. Comme écrivait Bacon il a fort à parier que « les bourreaux derniers venus  soient toujours plus épais, épais comme des arbres ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

21:32 Publié dans Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

03/06/2013

L'Horror Vacui d'Emilie Zoé

 

 Emilie Zoé, « Empty », Autoproduit, Lausanne, 2013, CHF 10.

 

Emilie Zoé.jpgPendant deux ans la Lausannoise Emilie Zoé  a intégré le groupe d’Anna Aaron en tant que guitariste, « sampliste » et « backing voice ». Elle vole désormais de ses propres ailes et a enregistré pendant l’hiver son premier LP rock « Empty ». Les six compositions prouvent l’arrivée sur la scène qu’on espère bientôt internationale d’une artiste originale dont l’univers est marqué par une noirceur parfois abyssale.

 

Pour autant Emile Zoé ne cultive pas un monde gothique. Tout est plus subtil. La rage se teinte de modulations capables de disséquer des sentiments. Ils  vont de l’angoisse à l’espoir. A la fugacité de bonheurs secondaires succède un spleen douloureux. Progressivement il se dilue dans une  nostalgique prégnante avant parfois de revenir en soubresauts. P.J. Harvey n’est pas loin quant aux accents vocaux et l’esprit. Pour la couleur l’album rappelle le «Transformer » de Lou Reed.  Comme lui la Vaudoise s’oriente vers une écriture en abîme et une musique en arrachement continuel. Elles ouvrent l’univers du rock à une métamorphose. La musique y devient une voix moins lancé vers l’extérieur que vers l’intérieur. Elle est plus méditation que description.

 

L’album propose et impose des pulsations de vie intime. Son écriture les traduit en  se réappropriant la langue. Elle échappe an lyrisme trop carré. Une poésie particulière module le binaire. Emilie Zoé ne le renie pas pour autant. Sa musique dévore parfois les mots, dévore aussi la vacuité affiché par le titre de l’album. Comme la nature, l’auteur a en effet horreur du vide. C’est pourquoi elle l’habite dans des temps violents ou apaisés. S’y distinguent poétiquement des séries d’assonances et d’émotions Elles s’appellent, se succèdent, se complètent. Un tissage sonore gouverne le sens d’ensemble, le fait dévier, le précipice. On y suit les pulsations d’une œuvre qui avance à la fois par enchaînement et association.

 

Emilie Zoé 2.jpgDans le rythme de ces élans, cohabitent autant des chutes que des remontées, des nappes sonores que des raccourcis violents. La musique devient ou reprend sa valeur de poésie en acte dont on peut appréhender  la force et la vitalité plus adulte qu’adolescente. Tout est suggéré par la force de la sensation. Elle vient des racines du rock comme de l’univers d’une autre Emilie : Emily Dickinson. A l’image du langage de la poétesse américaine la musique s’abîme ici dans son propre mouvement afin de confronter le vide et le plein. . Parfois  narratif les titres restent avant tout tranchants.  Ils traduisent un désir obsessionnel et une ambition : donner à la musique rock une nouvelle anatomie où s’insèrent des scissions internes surprenantes. Rares sont les opus dotés d’une telle vertu énergétique et contondante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret