gruyeresuisse

01/07/2013

Les encres de Lea Lund : exil provisoire des eaux dormantes

 

 

Lund 2.jpgLa lausannoise Lean Lund est une artiste aux multiples langages. Ses photographies sont impressionnantes comme le sont ses encres. Réalisées en grand format sur un papier très fin, presque translucide celles-ci explorent un monde où la recherche d’un invisible prend tout son sens et sa force. S’y coulent ou coagulent entrelacs, laps, lagunes. Le travail est aussi  profond que délicat, libre et maîtrisé afin de laisser le mystère sur le monde intérieur de l’affect. La pratique de l’encre devient charge et décharge, couverture et découverte. On pourrait la résumer par la volonté de faire le vide de ce qui est sans importance.

 

Lund.jpgEcrasant les fausses perspectives, trames et coulées embarquent le spectateur dans des univers impalpables même si parfois une silhouette égarée surgit. Très vite  elle laisse la place à ses spectres et ses abîmes. L’encre ne vise donc pas le concret mais cherche la vie cachée. Celle qui pourrait rejaillir de partout et qui s'autorise une  transgression visuelle. Et si Lea Lund ne retire pas la massivité du concret rien néanmoins ne fait obstacle à la perception du jaillissement. Celui-ci taraude la question d'un “qui je suis.

 

L’encre embue les figures du dehors, en consume le vernis jusqu’à la transparence noire. Une telle technique ne laisse rien perdre de l’absence qu’elle retient. L’ombre avale l’ombre et le corps. Elle le creuse pour ce qu’il advienne et  que tout recommence. Mais - à l’inverse aussi - afin  que tout reste à « écrire ». A travers ce qui s’étend l’âme liquide se déploie  pour faire parler son silence en une abstraction et une nudité sur lesquelles le regard s’arrête.

 

Lund 3.jpgPar le noir l’angoisse émerge. Toutefois,  par ce que Lea Lund dirige, des repères lui sont donnés. « Taiseuse » lorsqu’elle ne sert pas l’écriture ses images d’encre deviennent l’intruse qui sait que les mots ne résolvent rien. L’artiste montre leur envers et en scanne la pénombre. Dans les brèches des taches surgissent des lieux reculés de l’être. La finesse du papier en absorbant la matière devient son passager plus que son support. Et si la vie est un voyage, l’encre permet de repérer les paysages les plus insondables. Les encres immobilisent mais sans laisser en  paix. Elles deviennent ce qu’on appelle en termes de marine des bouées de corps mort. Ici elles sont secouées par les vagues du noir et leurs touches de paradoxale clarté. Le monde devient alors un lieu du songe ou plutôt de la méditation. Les âmes ayant perdu leur blondeur d’épi sont grises et sombres comme des chats dans la nuit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

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27/06/2013

Les Edens de Sébastien Mettraux : entretien avec l'artiste

 

 

Mettraux 4.jpg

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La sonnerie de ma montre-réveil mécanique.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? J’ai la chance de faire aujourd’hui tout ce que je voulais faire étant enfant.

 

A quoi avez-vous renoncé ? A rien du tout.

 

D’où venez-vous ? De la campagne, j’ai grandi dans une maison isolée près de Vallorbe, en face d’une ferme, en pleine nature.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? Un canapé orange géant.

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? La reconnaissance de mes proches, la facilité, les vacances.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Emmener mon fils au parc ou à la boulangerie du village pour boire un sirop.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? La solitude.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? « La sieste » de Van Gogh (d’après Millet), j’ai vu cette toile dans le dictionnaire étant enfant, elle m’a beaucoup intrigué car une des deux faucilles me semblait avoir été peinte de sorte à ressembler à un serpent. Je lisais alors cette image comme une représentation moderne d’Adam et Ève dans l’Eden.

 

Où travaillez vous et comment? Isolé, dans mon atelier de Vallorbe, situé dans la gare, à côté de l’horloge. Je prévois toujours 2 à 3 jours pour ne faire que ça, je travaille de manière intense, le jour, la nuit, je ne fais rien d’autre, l’heure ne compte plus, je me couche quand la peinture me le permet, ou quand mon corps m’y oblige. Je peins en bleu de travail.

 

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? J’écoute toujours la radio (la première) comme un bruit de fond.

 

mettrauxexposition3.jpgQuel est le livre que vous aimez relire ? Je n’ai relu qu’un seul livre : « l’écume des jours » de Boris Vian, c’était il y a longtemps. Cela fait 10 ans que je n’ai pas réussi à finir le moindre livre, je ne suis pas assez discipliné pour ça. Je le regrette car je suis conscient de passer à côté de quelque chose.

 

Quel film vous fait pleurer ? À la recherche du bonheur.

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Un homme qui devient plus mur et qui sait où il va.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Malheureusement je n’ai pas osé écrire à grand monde...

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La colline verdoyante

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?Jérôme Bosch, Félix Vallotton, Charles Sheeler, Erik Bulatov.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un livre « compilation » sur l’art, l’architecture ou l’horlogerie, dans l’idéal « Art Now volume 4 » ou alors « l’annuel des montres 2014 ».

 

Que défendez-vous ? Je défends de moins en moins de chose, mais ma liberté ainsi que la peinture figurative avant tout.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Je ne suis pas d’accord, l’amour ce n’est pas une stock-option.

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Il est fort, c’est une alternative subtile et drôle au très niais « vous
pouvez répéter la question ? ».

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, juin 2013.

 

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23/06/2013

Sébastien Mettraux : sauve qui peut la vie

Mettraux 2.jpgSébastien Mettraux est un jeune artiste né en 1984. Originaire de Neyruz et Fribourg il vit à Etoy et travaille à Vallorbe. Au début du siècle l’artiste s’est fait connaître par un « détournement » photographique. En 2001 Microsoft lance pour son  système d’exploitation « Windows xp » (210 millions d’utilisateurs) un fond d’écran par défaut intitulé «colline verdoyante » Une rumeur fit courir l'idée que cette photographie fut prise  - par Bill Gates lui-même ! - dans la vallée de Joux à quelques kilomètres du lieu d’habitation de l’artiste. Il pouvait donc s’agir précise Mettraux d’une « photo de vacance de l’homme le plus riche du monde, représentant un endroit faisant partie directe de mon environnement familier ». La démarche de l’artiste consista à localiser, puis photographier par une série de clichés cette colline, avec un cadrage aussi proche que possible de la prise de Bill Gates.

Depuis l’artiste multiplie les « visions du paradis » qu’il soit intérieur ou extérieur. Pour autant il n’existe dans ses jardins d’Eden ni d’Eve ni d’Adam. Et les propositions plastiques restent ambiguës à l’image de l’enseigne lumineuse qui ouvrit « Histoires de violence » (galerie LAC Vevey). en début 2012. On pouvait y lire « never » ou « ever » en fonction du jeu de la lumière. Froids, parfaits, ironiques ses paysages intérieurs ou extérieurs vides remontent l’histoire de l’art. Et le créateur de remarquer : « Après de nombreuses recherches sur la représentation du paradis depuis la Renaissance, j'ai fait le constat que les images actuelles les plus proches de ces codes de représentation sont les visuels de promotion immobilière de luxe ». L’art se cache donc parfois dans des niches imprévues. Le bonheur qu’évoquaient les peintres florentins est donc désormais sublimé autant avec sérieux qu’humour et dérision par des images virtuelles qui mettent en scène des havres de paix.

 

Mettraux 5.jpg« Je repeins, d'après les images visibles sur des sites immobiliers, des projets qui seront construits sur l'arc lémanique, dans des communes considérées comme des paradis fiscaux, dans l'idée de représenter un jardin d'Eden, un pays de Cocagne absolu »  précise encore Sébastien Mettraux. Et le peintre, dans ces scénographies  « d’en remettre une couche » au moyen de couleurs saturées, de lignes héritées du Corbusier « toujours omniprésents dans les représentations de ces projets de luxe pour multimillionnaires » ajoute-t-il. Reprenant la tradition des peintres les paysagistes du Léman l’artiste s’il est fasciné par la beauté du lieu illustre tout autant la peur et les réflexes sécuritaires. Ils poussent certains angoissés et frileux à créer des abris, des bunkers. L’artiste les représente - comme dans la série du  « Dernier paysage » - en un mixage de la peinture classique et de l’imagerie de synthèse. Quant à ses gravures elles prennent un tout autre chemin. Sélectionnant des images proches de l’abstraction géométrique l’artiste propose des « reproductions de reproductions» volontairement imparfaites afin de créer une ambiguïté quant au statut de l’image, de la série et de leur valeur.

 

Mettraux 6.jpgTout dans l’œuvre ne cesse de basculer entre la quiétude et la peur. En absence de présence humaine les créations restent froidement fonctionnelles et comme marquées du sceau de l’inventaire. Demeure tout autant une manière de revisiter l’art pictural des paysagers extérieurs ou intérieurs. S’en dégage une étrange mélancolie critique. L’œuvre reste en conséquence  l’annonce d’un espace-nid comme d’un lieu totalement déshumanisé à force de phobies. Ce qu’on a coutume d’appeler la « neutralité suisse » est donc ici prise habilement et subtilement de revers tant Sébastien Mettraux sait jouer de bien des ambiguïtés autant sociales qu’esthétiques.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

10:42 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)