gruyeresuisse

22/09/2013

Dans les territoires de Nicolas Muller - entretien avec l'artiste

 

Muller 3.jpgNicolas Muller, "Caprices", Programmation hors les murs du CAC d'Yverdon-les-Bains, Théâtre de l'Échandole, Le Château, Yverdon-les-Bains, octobre-novembre 2013.

Nicolas Muller, "Veronica Franco", Editions NM, Genève, 56 p., 2013.

 

 

A l’origine Nicolas Muller pensait se diriger vers l’illustration ou la bande dessinée. Mais très vite il va s’intéresser fortuitement à l’édition - métier qu’il poursuit aujourd’hui avec ses éditions « NM ». Néanmoins s’initiant pour ses tous premiers livres au concept d’exposition il reste avant tout un artiste dans une veine héritée des parcours atypiques d’un Jan Fabre ou  d’un Bruno Peinado.

Tout le travail de l’artiste se conjugue entre spontanéité et réflexion au profit d’une explosion primitive et lyrique de la peinture, de la sculpture ou des installations. Dans l’une d’elles l’artiste a investi le préau de bois d’une école de montagne (Serraval en Haute Savoie). Il a cassé métaphoriquement l’ordonnancement de l’ossature  du lieu par une production plastique en noir et blanc qui appelle à l’école buissonnière et à la fuite – thème majeur du créateur.

Attentif à la force de la matière comme à l’intuition  Nicolas Muller propose une dialectique entre l’être et le monde. Il cherche toujours un consensus  qui n’a rien de tribal . A Serraval il a demandé aux habitants de redessiner un tableau classique (« Veronica Franco »). Mais l’explosion des formes cohabite toujours avec une force de contrôle du chao.

La  pièce Les évadés est sur ce point significative. Elle semble montrer les vestiges d’une tentative d’évasion dont on n’ignore tout. Ne demeurent  que des plaques d’égouts entrouvertes. Elles laissent présager un départ vers des horizons ouverts opposés à la rigueur géométrique de la plaque lourde et contraignante. Nicolas Muller introduit une narrativité dans l’œuvre. Celle-là  prouve que les histoires d’hommes peuvent se passer de la figuration anthropomorphique donc psychologisante au profit d’une vision plus fabuleuse où la chimère devient matière.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Entretien avec Nicolas Muller 

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? L'envie de boire un café.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Des souvenirs.

A quoi avez-vous renoncé ? Je vous répondrai dans quelques années.

D’où venez-vous ? J'ai grandi dans une zone rurale où vestiges de la 1ère Guerre Mondiale, citadelle érigée par Vauban et centre de détention se côtoient.

Qu'avez-vous reçu en dot ? Quelques ares dans une forêt en Moselle à proximité de la frontière allemande.

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ?  Rien.

Muller 4.jpgUn petit plaisir - quotidien ou non ?  Un petit verre d’un grand vin d’un petit vigneron.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?  Je peux me sentir très proche des uns et à des années lumière des autres.

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Le mendiant de Jules Bastien Lepage.

Où travaillez-vous et comment ?  En conduisant ou en marchant, et aussi dans mon atelier.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? Ma discothèque est très variée. Tout y passe. Chanson française, classique, jazz, électro.  En fait, je suis surtout grand amateur de rap français.

Quel est le livre que vous aimez relire ? Je crois n'avoir jamais relu 2 fois le même livre. Si je devais le faire, je choisirai un roman de Ian Levison.

Quel film vous fait pleurer ?  Dolls de Takeshi Kitano.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Quelqu'un que je n'ai jamais aperçu sur le trottoir d'en face.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ?  Je ne vois aucune raison d'avoir peur d'écrire à quelqu'un.  Tenir une conversation orale avec une personnalité qui suscite de l’admiration peut se révéler bien plus intimidant.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Tous les endroits où l’on parvient à ne croiser personne pendant un laps de temps d’au moins 1 heure.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Je me sens proche de tous ceux qui ne rêvent pas la nuit d’habiter dans un loft new-yorkais et d’exposer avec un colossal budget de production.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? C’est simple. Une chose à laquelle je n'aurai pas pensée.

Que défendez-vous ? Un art humble et absolu à la fois.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Merci pour l’info Jacques. 

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question?"  L’intervieweuse devait être jolie.

 

Interview réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, Aout 2013.

16/09/2013

Ramuz, toujours.

Ramuz.jpgC. F. Ramuz, Œuvres complètes, Nouvelle édition critique et intégrale par R . Francillon et D. Maggetti, Volume XXVI, Romans (1926 - 1932). Tome 8, Editions Slatkine, Genève, 2013, 568 p.

C.F. Ramuz, Deux Lettres, Editions l'Age d'Homme, Lausanne, 110 p.

J. Chessex, Ecrits sur Ramuz, Editions l'Aire bleue, Vevey, 64 p.

 

 

Publiées dans les années 1920 les « Deux lettres » de Ramuz à ces premiers éditeurs (Grasset et Mermod) comme la suite de la réédition de ses « Œuvres complètes » permettent de mieux comprendre ce que l'auteur avait inauguré avec  « Raison d'être » et plus tard avec « Paris, notes d'un Vaudois » et qu'à sa manière Jacques Chessex explicita à travers son court et pertinent essai sur son aîné. Les deux ont "théorisé" la spécification de l'identité de la littérature suisse romande comme celle de la position du poésie en général.

 

Le poète est pour Ramuz celui qui - cerné par les mots tirés de sa terre - pose les questions existentielles trop escamotées.  Chessex l'illustre en parlant de "Passage du poète" : "il suffit d'un révélateur - ce sera le rôle du vannier - et l'élémentaire reprend ses droits exhaussé à la taille de l'homme et à sa vocation transcendantale".  Il y a là une position qu'on qualifiera aujourd'hui d'idéaliste. Mai chez Ramuz l’idéalisme « passe » par le corps. Le scruter revient à rendre sa dignité terrestre à l'homme dont l’auteur vaudois ignore en rien "le sol, la nature, la réalité qui le  font lui-même". 

 

Dès lors, et comme chez Chessex, l'auteur refuse une attitude morale. La seule possible est, dit-il, "de nous mettre profondément en communication avec un être, et  à travers lui avec les autres êtres, le monde des créatures et même le monde incréé" à travers le chant  âpre qui met à nu l'élémentaire, le primitif en l'homme sans pour autant le réduire à une bête.

 

Mais il fallut à l’auteur du temps pour accepter sa vocation : "Longtemps, m'étant mêlé d'écrire, j'avais été très malheureux et je me disais : en as-tu le droit?" précisait celui qui semblait éprouver une honte à un tel acte de transgression. Ecrire c'était se mettre hors du réel et de la Loi dans une activité considérée autour de lui comme "une perte de temps". Pourtant face aux défaillances du réel voire parfois à sa faillite (la première guerre mondiale n'était pas loin), et en acceptant de se considérer lui-même comme hérétique Ramuz osa s'engager dans une radicalité qu'on lui reprocha comme on le reproche d'ailleurs parfois à Chessex.

 

Ramuz laisse surgir l'essentiel. La beauté et la luminosité des êtres et du monde jouxtent leurs laideurs et leurs ombres. Déblayant de son écriture le salmigondis, le mou, le débris l’auteur offre la visibilité de l’invisible caché sous les cendres ou les gravats. La terre est là. Le corps qui la travaille aussi. Avec ses grandeurs et ses petitesses. En ce sens ses personnages abandonnés ou ivres, ses héros de série B permettent de rappeler que l’« enfer c’est les autres » mais que le paradis passe aussi par eux.  

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12/09/2013

Maya Boisgallays : « Si tu veux voir écoute »

 

 

Maya Boisgallays, exposition personnelle, Maison Visinand, Montreux du 10 octobre au 30 novembre 2013.

 

 

 

Boisgallay.jpgIl y a dans les gravures de Maya Boisgallays - quelle qu’en soit la densité d’encre et de pression - un vœu de transparence, une secrète dimension d’éternité. Chaque gravure rend pathétique toute tentative de représenter le réel ou d’en rendre compte par une image ressemblante. Le geste de création qui enflamme la matrice vierge imprime du même coup la trace terrible d’une absence. Mais d’une absence en appel de présence. En ce sens l’œuvre touche au sacré. Est-ce pour cela qu’elle ne surgit jamais dans ce qu’on nomme la figuration ? Cela est possible. Mais une telle explication n’est pas suffisante. L’artiste franco-suisse ne cesse un travail de patience afin d’approfondir le sillon de l’art qui est aussi celui de l’existence.

 

Celle qui partage sa vie entre son atelier parisien et la maison qu’elle et son mari - le compositeur Jacques Boisgallais - habitent à la Tour-de-Peilz ne cesse d’atteindre  - à   défaut de connaître la paix et en ses fouilles - des éclats, des nervures qui deviennent traces contre la vitesse du temps. L’artiste exprime de la sorte un  sentiment à l’unisson des grands rythmes telluriques qui nous dépassent. Son monde proche est le plus lointain. Le plus éloigné est dans sa proximité. La sidération naît de ce hiatus, de cette cavité. Nous en sommes les témoins, les otages au moment où la créatrice  projette de l’autre côté du réel sans pourtant  nous décoller du socle terrestre.

 

Nous sommes confondus, éblouis devant ce spectacle de la mort, de la vie. S’y éprouve une nudité particulière. Ou plutôt le total dépouillement jusqu’à l’abandon et l’acceptation dans la fusion du  monde avec l’indicible.  Les gravures sont donc des états de vision. Et ce dans une visée paradoxale : atteindre d’abord pour s’approcher ensuite. Voilà l’unique moyen afin que la gravure déplie le réel sans jamais s’y soumettre. Elle porte en elle les signes de la défaillance de la matière comme sa sublimation. D’où le vertige des lignes. Il nous ramène au nôtre sans crainte de la chute. Par pression et décompression le réel est écrasé. Mais cette apparente « disgrâce » ne peut corrompre l’éclat de la lumière. Au contraire elle l’éternise sans sombrer.

 

Boisgallay 2.jpgN’est-ce pas là, toujours, un moyen de s’éloigner de la catastrophe ? N’est-ce pas là fixer des moments d’alerte et d’accomplissement ? L’oeuvre de Maya Boisgallays reste la matière sonore courbant dans le même souffle le silence et le cri en des canaux ruisselants. Des grèves noires s’abîment puis se relèvent  sur la blancheur immaculée et sans pardon.  La gravure se tourne vers l’infini contre le silence qui étend son corps apatride.

 

Il y a donc bien dans cette présence plastique l’absence est  son contraire.  C’est un barrage face au mutisme glacé.  En panne d’horizon, la clarté remonte par pressions. Elle est égale au feu dormant que la gravure sculpte en creux. L’encre coule dans le plein empire d’un foyer souterrain. Il suffit de recevoir les gravures sans comprendre où, en elles, le monde s’élucide. Sinon à cette source où il semble se démettre pour - espérons-le -  recommencer ici ou ailleurs, mais en mieux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret