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10/10/2014

L’art helvétique : dilemme et ouvertures

 

Loye alexndre.jpgL’art suisse ne déroge pas à la règle commune : il est entré dans l’ère de la consommation entamée par Warhol et annoncée par Duchamp. C’est d’ailleurs pourquoi de ce dernier "on" a retenu le "ready-made" plus que la peinture même si elle est beaucoup plus intéressante. Cela ne veut pas dire que selon un écrivain célèbre  « on est un con ». Il est simplement embrigadé au même titre que l’art dans un modèle économique mondialisé. Ce dernier efface les écoles au profit de styles capables d’être consommés  rapidement au sein d’un univers d’hybridation systématique. Art et économie en Suisse comme ailleurs ne se tournent en rien le dos. Ils ne se sont jamais ignorés : l’un fait l’autre et vice versa.

 

S’il n’est pas forcément capitalistique l’art reste néanmoins forcément « dans » le capitalisme. Mai-Thu Perret, John Armleder - pour rester en terre helvète et même à leurs œuvres défendant - sont là pour le prouver.  Le monde du beau demeure donc celui des investisseurs. Ils prêtent  d’ailleurs de plus en plus d’intérêt à sa version contemporaine. Lors des grandes ventes aux enchères de  Sotheby, Basquiat « vaut » plus que Monet, Warhol que Picasso. Pour certains cela est la preuve d’une « déculturisation » de l’esthétique. En tout état de cause l'art demeure un signe d'ostentation (même si les œuvres dorment dans des coffres-forts). Son  prix devient le signe pertinent de sa « valeur »  au moment même où plane une incertitude sur sa qualité.

 

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La Suisse reste un lieu où les échelles esthétiques se brouillent. Certaines galeries répondent aux exigences de résidents qui cherchent dans l’art une valeur refuge. Elles sont devenues à Genève, Lausanne, Zurich, Bâle, etc. des hauts lieux d’un art de la spéculation. Pour autant à côté des stars « bancables » le pays regorge d’artistes peu connus ou méconnus. Ces expérimentateurs de beautés inédites s’adressent au goût de l’amateur et ne réduisent pas l’esthétique à un effet d’ameublement ou de richesse. Poussés sans doute par l’appel d’air crée engendré par un marché qui donne à l’art une extension, ces jeunes créateurs proposent à des prix très accessibles des œuvres au fort potentiel créatif. Certes Art-Basel, comme La Documenta de Kassel, la Fiac de Paris, etc. les ignorent : néanmoins galeries et autres structures culturelles suisses les défendent et les proposent aux regardeurs avides de beauté, de vertiges, de lumières et pour lesquels l’art n’est pas une question d’argent.

 

Ce blog depuis sa création garde pour simple but de les accompagner sans chercher forcément à prétendre savoir à quelle(s) logique(s) répond l’art helvétique. Il est impossible de trancher de manière simple une telle question qui par ailleurs dépasse la frontière des cantons. Néanmoins à l’étiolement des convictions et à l’exil des artistes suisses de naguère ont succédé un étoilement des foyers suisses de création et un refus de l’hermétisme. Décomplexée, la  nouvelle génération  - ce n’est pas l’âge des artistes qui est visé ici - est celle du désarroi dépassé, de l’ouverture à diverses formes de marginalité, le retour à la sensualité, au rire, à l’imaginaire plus ou moins débridés. La plupart des artistes évoqués dans ce blog répondent à ce critère. Mais à titre d’illustration plus précise le collectif de Lausanne « art&fiction » réuni autour de Stéphane Fretz reste le modèle parfait de ce qui se joue en Suisse aujourd’hui : diversités des voies créatrices, osmoses fréquentes entre art et poésie, utilisations de références hybrides, nécessité parfois de déconcerter pour signifier. Et ce non en milieu hostile à l’art - la Suisse ne l’est pas, bien au contraire - mais afin de créer diverses machineries « célibataires ». Elles répondent aux pesanteurs accrues qu’imposent des signatures dominantes et leurs langages de plus en plus semblables à des machines aveugles ou affolées.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Oeuvres d'Alexandre Loye et Marcel Miracle.

 

Caroline Mesquita : Chapeau !

 

mesquita.jpgCaroline Mesquita, « Casquettes », éditions de la Galerie 1m3, Lausanne

 

 

 

Résolument postmoderne Caroline Mesquita tourne le dos aux utopies à travers des œuvres conceptuelles propices à des narrations très particulières. S’y repensent le statut de l’image comme celui de l'œuvre d'art et son contexte de production. L’œuvre en ce sens contraste avec le minimalisme formel souvent rattaché au concept. A travers carcasses bruts de fer soudées, dessin ou photographies faussement ludiques l’artiste rend siens les mots de Sol Lewitt “l’idée est la machine qui fait l’art” mais ici  une sublimation dérisoire et critique. Oblitérant la subjectivité Caroline Mesquita se moque de voir son travail taxé d’impersonnel.

Mesquita 2.jpg Sous des caractéristiques formelles apparemment privées de sens humaniste le primat du concept n’est pas tout : le résultat reste prépondérant et drôle comme le prouve sa série de « casquettes ». Décontextualisées de leur statut de couvre-chef elles sont la preuve d’une créativité libre qui se moque de la propension "décoratives" de l’œuvre d’art. Il n'a plus rien d'étriqué, de normatif ou encore de purement féministe. Par des techniques et des médiums variés demeure avant tout la question des formes et des couleurs. Des moiteurs mates sont mises à nu entre des lames d'abîme tapi dans la cage d’une simple casquette, d’une sorte de cercueil, d’un barbecue grossier, des barres d’acier en  torsion ou du dessin rapide d’un radiateur. La disjonction de l’objet et de son rôle n'est là que pour une unité à venir, voire à réinventer loin des habitudes domestiques.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/10/2014

La griserie plutôt que le confort : entretien avec Barbara Cardinale

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Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La curiosité de vivre un jour nouveau.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? La plupart sont devenus réalité. Dans les instants de doute, j’essaie toujours de me souvenir ce qui me faisait rêver enfant. Ainsi, je sais ce qu’il me reste à réaliser.

 

A quoi avez-vous renoncé ? A rien. Je mets toujours tout en œuvre pour réaliser mes projets et aspirations. Si je n’y arrive pas, je les adapte.

 

D’où venez-vous ? Je suis née et je vis en Suisse depuis toujours, mais je n’oublie jamais mes origines italiennes, du côté de mon père.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? La douceur de ma mère et une formidable persévérance de la part de mon père.

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? J’aurais certainement eu une vie plus « pépère » et confortable, réglée et, somme tout, moins grisante.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Ecouter de la musique dans le train en regardant le lac défiler sous mes yeux.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Rien. Je suis comme tous les autres. Je me bats pour faire valoir mes idées et partager mes points de vue.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Les fresques dans les églises. J’ai toujours été attirée par la force tragique des mises en scènes religieuses.

 

Et votre première lecture ? « Le Petit Prince » d'Antoine de Saint-Exupéry.

 

cardinale.pngPourquoi votre attirance pour les hybridations ? J’aime combiner et associer à l’infini divers éléments. Associer un corps de femme avec des éléments animaux, par exemple, n’est autre qu’une manière de se voir dans toutes les multiplicités possibles. C’est être autre en apprenant à être soi, c’est se découvrir toujours autrement, une manière d’explorer l’altérité.

 

Quelles musiques écoutez-vous ? De tout. J’ai une préférence pour la musique rock et classique.

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? Les ouvrages d’Haruki Murakami. Tous sans exception.

 

Quel film vous fait pleurer ?« Billy Elliot” de Stephen Daldy. Ce film est un magnifique exemple de la réalisation d’un rêve d’enfant, justement.

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Une femme qui n’a pas peur de renoncer aux schémas sociaux et d’exprimer qui elle est, au risque de déplaire…

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A mon premier amour.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Sans hésitation, Rome.

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Frida Kahlo, Claude Cahun, Elly Strick.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un abonnement pour une saison dans un théâtre.

 

Que défendez-vous ? La liberté. La liberté d’être, de créer et d’aimer.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Je pense que Lacan devait être dans une phase très pessimiste ou peut-être qu’il venait de se faire plaquer ? Ou les deux. Quoi qu’il en soit voilà une vision bien fataliste de l’Amour. Je crois en l’Amour. On en a tous à donner et l’on espère en recevoir autant que possible, même si l’on est trop fière pour se l’avouer.

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" J’aime bien commencer mes réponses par oui, même si au fond, je vais dire non, même si je n’ai pas écouté la question. Le « non » est si abrupt parfois. Il faut savoir le dire en finesse et avec audace. Il gagne en force et perd en contrariétés.

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Pourquoi « faites »-vous de l’art ? Parce que je voudrais savoir qui je suis.

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, octobre 2014.