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14/09/2017

Sous l’écorce des eaux : Sylvie E. Saliceti

Saliceti.pngSylvie E. Saliceti, « La voix de l’eau », Editions de L’Aire, Vevey, 2017, 80 p.

Dans son livre fondamental « Les structures anthropologiques de l'imaginaire », Gilbert Durand a démontré le lien qui, par delà les cultures, rapproche la femme de la mer. Et ce n’est pas un hasard si Vénus sort de l’eau. Sylvie E. Saliceti en forge sa propre symbolique et sa lutte : « Je suis toutes les femmes et la nageuse d’un seul combat / La mer est remplie de vos visages, de vos mémoires silencieuses». La poétesse parle en leurs noms. Elle est multiple et une pour faire parler le silence de celles qui ont servi de torchon ou de repos du guerrier.

Salicetti 4.png« La voix de l’eau » n’est cependant pas remplie de haine ou d’amertume. La puissance de la poésie, comme celle des femmes, peut former une matrice pour une alternative à tous les statuts-quo. Le féminin imprime des vagues dont l’écriture prolonge les ondes. Encore faut-il ne pas chercher une poésie descriptive : « On n’écrit pas sur la mer / Elle nous écrit peut-être ». Et le moment est venu où la voix - perdant pied - avance vers ce qui se voudrait énigme mais peut modifier les leçons de l’histoire.

Salicetti 3.pngD’où cet appel de féminine engeance : « Coule donc Djoliba, chante / Que le geste te découvre – la peau, le corps, le récit / grain par grain, lettre par lettre ». Le gouffre de l’être se transforme en une maison aux mythes et empreintes archaïques que tant d’auteurs - même Baudelaire – ont cachés par peur de l’utopie que la femme porte en elle. Sylvie E. Salicetti ose donc une forme d’ « incompossible », le passage à la conscience comme au désir « qui lisse jusqu’au creux du ventre où se fatigue la salive d’une langue récoltée ».

Saliceti 2.pngA la poétesse de la réinventer - de l’occident à l’orient - au bord « des clartés hadales ». Cette quête reste un combat. Le geste de la nageuse en imprime l’impulsion. Il ouvre un territoire loin de l’avidité et de la corruption et pour l’amour : ce dernier a besoin de l’espace charnellement aquatique « pour brûler ». La créatrice  en traque les abîmes là où son propre « je » « piste celle qui je suis » pour un futur germinatif : plonger devient une surrection.

Jean-Paul Gavard-Perret

08/09/2017

Patrick Morier-Genoud : libre, lubrique et braque.

Morier-Genoud.jpgPatrick Morier-Genoud, "Culs par-dessus têtes", gravures de Erik K, Editions Humus, Lausanne, 2017. Les gravures, le livre ainsi que des dessins de Léa Lund (troisième membre du trio infernal) sont exposés à la galerie Humus jusqu’au 7 octobre 2017.


Les huit nouvelles de Patrick Morier-Genoud mettent en scène des personnages soumis à une sexualité qui les laisse pantois mais qui les révèle à eux-mêmes tout autant. Il est vrai que l’auteur libertaire connaît son sujet et se bat contre les stéréotypes consuméristes, moraux et religieux.

Morier bon.jpgChez lui les désirs ne font pas que basculer sur les lits ou ailleurs celles et ceux qui s’y adonnent. Tout est bon ; ici, dans le cochon humain. Et pas uniquement pour les charcutières. Il n’est pas jusqu’aux pères de présenter à leur fille une Ibère pulpeuse et que rien n’altère (quoique la belle de cas d’X fusse la secrétaire de sa section du parti socialiste). Elle peut réserver des surprises qu’on nommera du chef plus que d’une cheftaine. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Tout cela ne manque pas de sel. L’auteur le répand. Et jamais par le dos de la cuillère.

L’Arc du sexe devient un arbre de vie dès que s’évoque la divinité croupière qui permet, entre terre et ciel, de jouir du plain-chant des abîmes près du buisson ardent. Il se caresse au crépuscule. Mais pas seulement. Comme se caressent tout autant des poches bosselées d'un contenu énigmatique et des grigris glanés à fleur de sable là où l'eau ne peut pas être plus claire à portée de main nue.

Morier 2.jpgPour l’auteur et son comparse énigmatique cas du K seuls comptent le plaisir son audace. Ils font naître et mots et camées. Et qu’importe les voyeurs : rien ne peut leur arriver entre les pages de ses nouvelles sinon un gémissement de joie avant qu’il ne reprenne conscience et le cours de ses occupations. Morier-Genoud aura eu le temps de créer l’interstice, le passage, la jetée. Bref des zébrures d'anges noires et sexuées sous les arches grises du temps.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Le choix esthétique et technique de Sébastien Kohler

Kohler.jpgSébastien Kohler, « Ambrotype », Musée de l'Appareil Photographique, Vevey, Exposition du 13 septembre 2017 au 14 mars 2018

Sébastien Kohler ( comme Nadar pour la quasi-totalité de ses portraits) utilise la technique du collodion humide. L’ambrotype sur verre inhérent à ce processus est le contraire du négatif - même si l’artiste installé à Lausanne s’en sert comme tel. C’est un objet unique qui a priori ne permet pas des tirages multiples. Mais le Lausannois réussit une excellente qualité d'image par sa maîtrise des solutions, des réactions et des caprices des produits employés, des conditions d'humidité et des températures ambiantes. Le collodion employé, le temps de pose, la concentration de certains composants du révélateur, tout est défini auparavant. De plus et dans son cas, la technique est au service du regard de l’artiste, un des grands portraitistes de l’époque. L’ambrotype donne au visage une précision de détails dans les ombres et une finesse de nuances par la réflexion (du tirage) et par transparence (du verre support originaire).

Kohler 2.jpgLe portrait répond plus profondément par cette technique au faux-semblant. A la version « californienne » propre, lisse, sympathique du portrait se substitue des vues d’une inquiétante étrangeté. Le photographe compresse de ce qui est cool, aisé et cultivé, pour se situer en une position symétrique voire en un certain «trash » sans aller cependant jusqu’au purement affreux ou sale. L’ambrotype permet parfois et à l’inverse un certain charme. Le portrait prend en conséquence une dimension de fluctuation et de floculation particulières. La présence échappe à la représentation du pur psychologique ou sociologique. Elle n’est pas toutefois forcément poétique mais peut devenir parfois politique, engagée. Fabienne Radi a souligné la « communion » et la « commotion » que proposent les substrats d’une telle technique et la vocation de sémiologue du créateur d’exception pour lesquels la photographie devient une somme de cogito où l’inconscient affleure.

Jean-Paul Gavard-Perret

10:00 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)