gruyeresuisse

01/07/2014

Emma Souharce : portrait de l’artiste en petite peste

 

Souharce 4.jpgEmma Souharce est la plus séduisante des artistes pour une raison paradoxale : elle ne cherche pas à embellir le monde. Le prenant tel qu’il est, elle le  jette en l’air afin de mieux le saisir. A n’en pas douter elle est devenue bipède pour qu’elle puisse aussi le prendre plus aisément en filature. En ses œuvres elle se vend tout en se donnant en cadeau. Elle reste sur la braise en y ajoutant parfois une simple poignée de brindilles graphites. Cela suffit à rappeler à ses semblables le peu qu’ils sont et ce que qu’ils « font ». Elle ne les accuse pas de lâcheté pour autant : chacun est livré à la même loi du genre (confondu chez elle dans la même matière).

 

Souharce 3.jpgDéfiant la bise qui souffle dans les creux des destins elle tente, de temps à autres, de devenir flûte. Elle doute que la mission fondamentale et fédératrice de l’art doit être considérée comme une religion. Si elle redoute l’Enfer, ce n’est pas à cause de sa fournaise mais de l’insupportable agglomération des êtres. Ne cherchant jamais comme tant d’artistes à réchauffer les  zones érogènes elle ne cultive pas pour autant une pratique ascétique. Emma Souharce ne laisse à personne le droit d’être ridicule. Si bien qu’on l’imagine facilement dans quelques décennies et pour ses 70 printemps s’inscrire à la faculté de Genève sous prétexte que  mari désirerait ardemment passer une nuit  avec une étudiante.

 

Souharce.jpgLe monde contemporain reste pour elle une nef des fous à la dérive. Il tangue en un temps de crise où sur Internet et pour se remarier les hommes ne cherchent plus les femmes les plus belles mais le meilleur marché. En attendant l’artiste ne cesse de river le clou à tous les voyeurs qu‘elle épingle. Certes, ils n’y sont pour rien : la média-sphère les vautre dans ses magasins de vanité dont le vide est le noyau. Toutefois Emma Souharce n’est pas de celles (ou de ceux) qui vomissent sur le bonheur des autres. Leur joie l’accompagne comme une ombre mais elle n’est pas dupe de leurs avanies. Sachant que l’emballage du péché est toujours le plaisir elle s’en amuse explorant des situations limites où chacun peut compter sur la petitesse des autres dont celui-là est le semblable.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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30/06/2014

Les hauts-fonds d’Agnès Ferla

 

 

 

 

Ferla 2.jpgLa méthode d’Agnès Ferla est empirique. Elle peut se le permettre car elle a derrière elle malgré son jeune âge  un important background. Choisissant le support-matière qui lui convient à un instant donné elle se met au travail « à l’instinct » mais sans cesser de questionner le travail sitôt commencé barrant à vue dans le feu de l’action.  Elle exerce son regard à se modifier à tout instant pour s’aligner sur ce qui est fait. L’artiste reste adepte de la vitesse afin que le geste vole  sans s’alourdir du conditionnement culturel qui peut exercer sur lui comme l’action d’un aimant. La créatrice se jette à l’eau comme une nageuse qui une fois dans le bain avisera. L’imprévu, le désordre, le contretemps peuvent donc être des facteurs du travail le but n’étant pas d’obtenir une image conçue par avance mais d’obtenir une image qui emporte vers des terres inconnues.

 

 

 

Ferla portrait.jpgAgnès Ferla attrape les formes par surprise. Mais le travail commencé à l’instinct se double d’un second temps.  Vient ensuite le temps de la réflexion du jugement et au besoin de la destruction. Si une œuvre réalisée ne lance pas à nouveau l’esprit et l’émotion de l’artiste en mouvement la Lausannoise l’élimine sachant néanmoins faire preuve de patience dans cette seconde phase de son travail - l’esprit critique n’est pas toujours aussi perspicace qu’il n’y paraît un jour précis. C’est pourquoi il est parfois urgent d’attendre. Reste que les œuvres conservées fascinent.  Elles sont choisies sans auto- condescendance. Les toiles « autorisées » par Agnès Ferla sont toutes ouvertes à diverses champs et sont donc susceptibles d’être développées par le regard de celle ou celui qui s’y attache. S’y révèlent des turbulences de bien des profondeurs.

 

 


 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Agnès Ferla : œuvre dans le cadre de la Triennale d’Art du Valais 2014, le Manoir de la Ville de Martigny, juillet-aout 2014.

 

 

 

29/06/2014

Edouard Fontannaz l'"argonaute"

 

 

 

Fontannaz.pngŒuvres visibles LAC Vevey et FLAC Lausanne. 

 

 

 

 

 

La réalité, le quotidien restent paradoxalement ce qui hante l'art de Fontannaz même si ses œuvres sont habitées d’une forme d'abstraction ou de symbolisme - ces deux termes sont utilisés ici uniquement afin de suggérer combien le propos pictural s'éloigne d'une peinture réaliste. Le Vaudois dérange l'ordre par des combinaisons de figures et des effacements. Elles ne cessent de jouer sur les variations de couleurs, de rapports de tons et de cadrages. Chaque toile se construit lentement en diverses couches même si parfois un spontanéisme  initie l'œuvre. Elle est néanmoins reprise, érodée, "usée" jusqu'à ce que l'artiste parvienne à atteindre une vision intérieure du monde qu'il reprend "à sa main". Son travail reste le moyen de partir du monde afin de fonder un langage obstiné dont les formes touchent aux questions esthétiques et existentielles qui se posent à l’artiste comme au regardeur afin de les déplier hors du temps (même si elles se nourrissent de lui).

 

 

 

fontannaz atelier.jpgFontannaz atteint une sublimation dans une époque où souvent ne se conjuguent que le mou et le rien. Afin de faire surgir les ombres blotties dans l’homme et permettre l'apparition d'un sens noyé dans le silence l'œuvre passe par redéploiements et reprises. L’énigme du monde, des choses et de l’être émerge en cet effort qui la rend encore plus riche à travers les couleurs et les lignes. Une telle peinture  par effet retour se rapproche du réel d'où elle est sortie. Mais désormais une autre vie  l'innerve. Le chaos organisé et sa torsion deviennent une chose mentale faite de fissures et de failles. Néanmoins l'artiste reste le combinateur de constellations obstinées. Son œuvre ressemble au vaisseau Argo qui ne comportait aucune création mais rien que des combinaisons. Accolée à une fonction immobile, chaque pièce était infiniment renouvelée, sans que l’ensemble ne cesse d’être le vaisseau. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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