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25/03/2014

Anne Perrier : fragilité de l’extase

 

 

 

 perrier.pngAnne Perrier est une poétesse d’exception capable de dire l’essentiel du métier de vivre : « Toutes les choses de la terre / Il faudrait les aimer passagères / Et les porter au bout des doigts / (…) Tout à l'heure les rendre / Comme son billet de voyage / Et consentir à perdre leur visage » écrivait-elle dès 1955 dans  « Pour un vitrail » ( Editions Seghers, Paris). Elle n’a pas bougé d’un iota sur ce point. Se voulant passagère provisoire du monde elle n’a cesse d’en célébrer la beauté : « Dans le jardin désert/ Un pavot glorieux / Danse pour toi seul ». Elle se laisser envelopper à l’épreuve du temps dans les lisères du jour comme lorsque la nui flamboie.

 

 

 

Néé à Lausanne Anne Perrier s’est toujours passionnée pour la poésie qu’elle veut musicale. Pour elle le poème n’a rien d’une rêverie mais  l’objet fruit d'une discipline qui  « n'est pas sans analogie avec celle qui transforme un amateur de musique en un musicien professionnel ».  Nourrie auteurs de chevet (entre autres Racine, Hugo, René-Guy Cadou, Philippe Jaccottet, Alain Borne Emily Dickinson) son écriture grave et limpide, fervente et discrète évoque la force et la fragilité au sein de la nature et de la surnature qui se mélangent dans les hautes herbes comme dans le  sable des déserts : « Si j'erre si j'ai soif / Je creuserai des puits /Dans le ciel ». Tout est dit  d’une existence mue par un désir profond d'unité intérieure et par la précarité qui fait tout le prix de la vie.  Anne Perrier  reste comparable à sa libellule suspendue au fil d’un été solaire :  « En gloire elle semble attester / que vivre est une royauté:/  Fragile ». Le temps finit toujours par tomber dessus pour signifier la fin de ce règne comme celui d’un citron trop mûr.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

D’Anne Perrier  « La voie nomade & autres poèmes : œuvre complète 1952-2007 », L'Escampette Éditions

 

15/03/2014

Laure Gonthier : se méfier de l’eau qui dort

 

gonthier.gifLaure Gonthier. Aperti 2014 Lausanne, 5-6 avril.

 

On donnerait le bon dieu sans confession et des tonnes d’argile pour qu’en sainte céramiste Laure Gonthier cuise et propose encore et encore des pièces au lustre policé et à la blancheur immaculée. « Hélas » chez elle la beauté garde un parfum de souffre : là où il y a séduction la torture n’est pas loin. L’artiste joue en parfaite anatomiste à mêler les codes et les cordes de la séduction et de la torture. Ses pièces ressemblent à des tables de dissection et ses bijoux à  des pièges. On, tombe avec délice dedans. Entre le sens du sérieux et de la dérision Laure Gonthier aspire au noir par blanc (l’inverse est vrai aussi) mais sans plonger l’être dans le morbide : tout transpire l’éther là où se narrent des histoires qui sans doute « ne conviennent pas » mais sont délicieuses d’autant que l’artiste touche les lieux impénétrables de l’être. On y prend la plaie par une lèvre et la guillotine semble amoureuse de la tête.

 

 

 

gonthier 2.jpgIl se peut donc bien que l’artiste ait du sang sur les mains puisque  de l’humanisation charnelle est conservée non pas la chose mais son dedans. Laure Gonthier - en guise de consolation -  introduit une force d'abstraction pour atteindre des effets sensoriels plus profonds que ceux d’un réalisme faussement flagrant.Les chairs ouvertes s’opposent à ce que Deleuze nomme "image affection". Non que Laure Gonthier cherche la désaffectation de l'affection mais la céramique n'est pas le lieu des fantasmes. Elle suggère un indicible dans lequel l'émotion n'est plus une sensibilité cutanée mais quelque chose de profond et de drôle. Une magie effervescente d’un nouvel ordre est en marche et ne se referme plus même si parfois l’artiste se veut l’infirmière couseuse de nos peines de cœur et révélatrice de notre étouffement.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:04 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

12/03/2014

Des cratères endormis aux affleurements : Barbara Bonvin

 

Bonvin 2.jpgBarbara Bonvin, Aperti 2014, Lausanne, 5-6 avril 2014.

 

 

 

Barbara Bonvin diffuse le réel pour qu’en émerge des profondeurs au dessous de l’écorce qui les contient. Une sorte de rêve s’allume à la tombée des couleurs, de leurs taches ou leurs à-plats. Un songe s’élève au sein même de paysages dévorés d’ouvertures. Des lueurs échappées tirent doucement le réel vers ce qu’il faudrait voir. On le peut car le rideau se déchire. Des courants, des mouvements agitent la surface des peintures comme des gravures. Sont atteints des passages envoutants. Parfois ne reste que la trainée opaque d’une sentinelle mais le plus souvent dans le monochrome comme dans le jeu des couleurs des abîmes s’allument. Chaque tableau de la Lausannoise reste une interrogation. Il y a des cratères d’éruption à l’envers, le feu grince en de lointaines divergences, le noir se tord sous des salves où germent des constellations. Parfois des sédiments d’éternité se déposent doucement et parfois la peinture s’envole. Au passage elle ronge le mystère des porphyres nuageux porteurs de veinules coulant sur la toile. Ou elle maraude la vie tombante lorsque Barbara Bonvin secoue les montagnes qu’elle arrose d’un imaginaire dont les couleurs se mitonnent au fond d’écuelles disputée par des esprits célestes ou fous bouche ouverte. Au besoin l’artiste les épingle sur l’une ou l’autre de ses toiles pour sortir le monde de sa mesure et de son repos dans un travail de plaisir et de recueillement. Le futur est toujours en instance de formes et de couleurs qui distillent déjà de subtiles clartés. Entre fluidité et densité l’artiste filtre le monde et l’image en rusant parfois de tourbillons ou d’effets de plans.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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